Cet article a été originellement publié dans Curiosité et cabinets de curiosités, Neuilly, Atlande, 2004, p. 147-154.

Si, dans sa forme ori­gi­nelle, le cabi­net de curio­si­tés peut être carac­té­ri­sé comme une struc­ture essen­tiel­le­ment pri­vée, des­ti­née au plai­sir que son pos­ses­seur éprouve dans la soli­tude, à l'époque des Lumières les col­lec­tions les plus carac­té­ris­tiques ont, d'une part, acquis un rôle public notoire et, d'autre part, déve­lop­pé un sens aigu de leur propre uti­li­té. Ces affir­ma­tions géné­rales ont assu­ré­ment le défaut de ne pas prendre en compte la grande diver­si­té des acti­vi­tés des col­lec­tion­neurs qui per­sistent durant toute cette période – il pour­rait donc être plus per­ti­nent de dire non pas que les musées chan­gèrent de phy­sio­no­mie mais que le niveau des ambi­tions qu'ils affi­chaient s'est consi­dé­ra­ble­ment éle­vé. Quoi qu’il en soit, ces traits trop sché­ma­tiques ser­vi­ront au moins de para­mètres pour mieux per­ce­voir le cadre dans lequel sur­vint le chan­ge­ment de sta­tut inter­ve­nu durant cette période des Lumières et nous devons seule­ment gar­der à l'esprit – comme dans toute sphère d'activité – que les déve­lop­pe­ments les plus ori­gi­naux, qui attirent inévi­ta­ble­ment notre atten­tion aujourd’hui, étaient le plus sou­vent en avance sur les réa­li­tés cou­rantes des cabi­nets contem­po­rains.

Consi­dé­rer que le concept de ratio­na­li­té appli­qué aux musées consti­tue­rait exclu­si­ve­ment un phé­no­mène des Lumières du xviiie siècle serait indis­cu­ta­ble­ment une erreur. La Kunst­kam­mer de l'Électeur de Saxe à Dresde, par exemple, eut comme trait dis­tinc­tif le plus net une dimen­sion pra­tique très affir­mée, et ce dès l'époque de sa fon­da­tion par l'Électeur Auguste vers 1560, au moment même où Fran­çois de Médi­cis réins­tal­lait le stu­dio­lo flo­ren­tin dans l'ensemble d'ateliers com­po­sant la Gal­le­ria dei Lavo­ri qu'il éta­blit en 1588. Même dans les cabi­nets qui pré­ser­vèrent une plus grande diver­si­té, on a pu rele­ver des élé­ments qui cor­res­pon­daient à une fonc­tion pré­cise et clai­re­ment fonc­tion­nelle, à l'image des ins­tru­ments astro­no­miques inven­to­riés dans la Kunst­kam­mer de Rodolphe ii à Prague ou des tours des­ti­nés au tra­vail du bois ou de l’ivoire qu'on trou­vait dans maintes cours prin­cières du monde ger­ma­nique et qui consti­tuèrent, à éga­li­té avec d’autres élé­ments, les pré­misses de la Kunt­kam­mer à la cour danoise. Ces deux types d'activités, s’ils com­por­taient une dimen­sion pra­tique, n’en revê­taient pas moins un aspect sym­bo­lique impor­tant. Cepen­dant, ce sont là des carac­té­ris­tiques qui jamais ne se sont implan­tées à la cour d'Angleterre, et bien que le roi Hen­ry viii, de la dynas­tie des Tudor, par exemple, ait fait éta­lage de cer­tains talents de musi­cien et de com­po­si­teur, l'attitude de James ier, le pre­mier roi de la dynas­tie des Stuart, qui accé­da au pou­voir en 1603, atti­tude expli­ci­tée dans les conseils des­ti­nés à son fils, est sur­tout révé­la­trice des com­por­te­ments des cours de l'autre côté de la Manche : « Ne te com­plais pas […] à jouer toi-même d'un ins­tru­ment, tout par­ti­cu­liè­re­ment de ceux dont la pra­tique four­nit à des hommes du com­mun de quoi sub­sis­ter, et ne t'adonne à aucune acti­vi­té méca­nique ».

Si on laisse de côté les impor­tantes contri­bu­tions de Charles ier à l'histoire du col­lec­tion­nisme dans les champs de la pein­ture et de la sculp­ture, le pre­mier pas en avant signi­fi­ca­tif concer­nant nos centres d'intérêt inter­vint, dans les atti­tudes anglaises, après la fin de la guerre civile avec la fon­da­tion de la Royal Socie­ty, qui obtint sa charte royale de Charles ii en 1662. Quoique le sou­ve­rain, res­tau­ré depuis peu, éten­dît sans tar­der sa pro­tec­tion royale au corps récem­ment consti­tué, aucune part de sa créa­tion ne peut lui être attri­buée : cette créa­tion décou­lait plu­tôt des ini­tia­tives d'un petit groupe de savants d'abord basés à Londres, à Cam­bridge et plus encore à Oxford ; ils avaient entre­pris de par­ta­ger les ambi­tions et les résul­tats de leurs recherches indi­vi­duelles et de fonc­tion­ner sur le mode d'une col­la­bo­ra­tion dont le carac­tère fruc­tueux s’imposa à eux comme une évi­dence. Ayant com­men­cé à mettre en œuvre la com­mu­ni­ca­tion de leurs décou­vertes au cours de confé­rences heb­do­ma­daires (et plus tard dans les pages d'un jour­nal, le Phi­lo­so­phi­cal Tran­sac­tions), les membres fon­da­teurs de la Royal Socie­ty jugèrent sou­hai­table la créa­tion d’un lieu sus­cep­tible d'accueillir dans de bonnes condi­tions les « maté­riaux » qui les inté­res­saient tout comme les ins­tru­ments et les appa­reils qu'ils appor­taient pour les exa­mi­ner et en tirer des connais­sances ; tout cela fut pla­cé sous la res­pon­sa­bi­li­té du Secré­taire de la Socié­té pour les expé­riences, Robert Hooke. En un sens, ce lieu repré­sen­tait l'accomplissement de l'un des pré­ceptes édic­tés plus tôt dans le siècle par Fran­cis Bacon, dont l'influence fut extrê­me­ment impor­tante dans l'évolution des objets et des méthodes de la recherche scien­ti­fique durant les géné­ra­tions qui le sui­virent.

En 1681, Nehe­miah Grew, char­gé d'établir le cata­logue de ce que conte­nait le Repo­si­to­ry, mit l'accent dès le début de son Musaeum Rega­lis Socie­ta­tis sur le sérieux de la col­lec­tion : son texte enten­dait témoi­gner des visées de la Socié­té en réper­to­riant « non seule­ment des choses étranges et rares mais aus­si les plus connues et les plus com­munes par­mi nous », tan­dis que ses des­crip­tions se vou­laient claires et com­plètes, écar­tant « tous les élé­ments mys­tiques, mytho­lo­giques et hié­ro­gly­phiques ». Cette atten­tion por­tée au com­mun ou au typique pré­fé­ren­tiel­le­ment au rare et au curieux consti­tue une rup­ture essen­tielle par rap­port au pro­gramme de la Kunst­kam­mer et appa­raît comme un signe impor­tant de la nou­velle direc­tion que les musées allaient prendre dans les années sui­vantes.

Bien qu'il ait sur­vé­cu une cen­taine d'années avant d'être absor­bé dans le Bri­tish Museum en 1779, le Repo­si­to­ry de la Royal Socie­ty ne par­vint jamais tout à fait à réunir tous les objets qu’il pré­ten­dait pos­sé­der. C’est ain­si que quelques années après sa fon­da­tion, ses col­lec­tions furent consi­dé­ra­ble­ment aug­men­tées par l'acquisition de curio­si­tés natu­relles anté­rieu­re­ment pré­sen­tées au public par un homme de spec­tacle et d'entreprise nom­mé Robert Hubert ; le cata­logue per­son­nel de sa col­lec­tion révèle que, quoique les spé­ci­mens aient eu diverses ori­gines (essen­tiel­le­ment zoo­lo­giques), ils furent tous accu­mu­lés pour leur valeur en tant que curio­si­tés plu­tôt que pour leur inté­rêt pra­tique ou phi­lo­so­phique : ils n'ont donc pu que fort peu contri­buer au des­sein phi­lo­so­phique du Repo­si­to­ry. Plus pro­met­teuse était, en 1669, la déci­sion de la Socié­té d'employer un col­lec­tion­neur bota­niste, Tho­mas Willi­sel, char­gé de ras­sem­bler des spé­ci­mens de chaque type de plante pré­sent dans les îles bri­tan­niques et jusqu'alors non repré­sen­té dans la col­lec­tion. Une fois de plus, cepen­dant, ce sont les inten­tions affi­chées de la Socié­té qui retiennent notre atten­tion plus que les résul­tats concrets qui, eux, semblent avoir été fort réduits. Peut-être l'entreprise de cette nature qui se révé­la la plus effi­cace fut-elle celle que conçut le pré­sident de la Socié­té, Sir Hans Sloane, qui, au nom de son pou­voir de sei­gneur du manoir de Chel­sea, décré­ta que la Com­pa­gnie des apo­thi­caires devrait désor­mais, pour les jar­dins bota­niques qu'ils avaient ins­tal­lés sur les terres qu'il pos­sé­dait, non pas lui payer un loyer mais four­nir annuel­le­ment au Repo­si­to­ry de la Royal Socie­ty cin­quante spé­ci­mens de plantes, tous dif­fé­rents. À la fer­me­ture du Repo­si­to­ry en 1781, quelque trois mille sept cent cin­quante spé­ci­mens de plantes séchées, la plu­part obte­nus sans doute de cette manière, furent démé­na­gés au Bri­tish Museum.

S’il est peut-être très opti­miste de consi­dé­rer que l'acquisition anté­rieure par la Socié­té des spé­ci­mens d’Hubert a pu pro­vo­quer un accrois­se­ment signi­fi­ca­tif de la valeur scien­ti­fique de la col­lec­tion, il faut gar­der à l’esprit que la col­lec­tion fon­dée à l'Ashmolean Museum d'Oxford eut une genèse très com­pa­rable. Comme on l’a vu, Oxford avait été un centre pré­coce de cette sorte d'érudition par­ta­gée, qui trou­va fina­le­ment sa pleine mesure dans la créa­tion de la Royal Socie­ty. À peu près à l'époque où Elias Ash­mole, l'un des membres fon­da­teurs de la Socié­té, prit pos­ses­sion de l'Arche ou Musée des Tra­des­cant, père et fils, en 1676, il avait déjà déci­dé que la col­lec­tion pour­rait être pré­sen­tée à l'université d'Oxford, confiant dans le fait qu'elle pour­rait trou­ver un accueil favo­rable auprès de la com­mu­nau­té aca­dé­mique d'Oxford. Les Tra­des­cant n'avaient pas été aus­si rigou­reux qu’Hubert pour réunir leur col­lec­tion, mais à mesure qu'elle avait gagné en nombre et en diver­si­té, le sen­ti­ment de sa valeur pour la recherche scien­ti­fique s'était indu­bi­ta­ble­ment impo­sé. Tho­mas John­son, par exemple, en consul­ta quelques spé­ci­mens bota­niques pour pré­pa­rer la révi­sion, en 1633, de l'Her­bier de Gérard, tan­dis que John Ray, révi­sant et aug­men­tant le texte de l'Orni­tho­lo­gie de Fran­cis Willough­by, pré­pa­ra ses des­crip­tions du dodo et de nom­breuses autres espèces ani­males à par­tir des spé­ci­mens du musée Tra­des­cant. Cette appré­cia­tion crois­sante de la valeur scien­ti­fique poten­tielle de la col­lec­tion Tra­des­cant trou­va son expres­sion offi­cielle dans les « Sta­tuts, dis­po­si­tions et règles » qu'Ashmole éta­blit peu après l'ouverture de sa col­lec­tion :

La connais­sance de la nature étant très néces­saire à la vie humaine, à la san­té et par voie de consé­quence au pro­grès des condi­tions de vie, et cette connais­sance ne pou­vant être obte­nue cor­rec­te­ment sans que l'histoire de la nature ne soit connue et exa­mi­née, des­sein qui rend néces­saire l'étude des « maté­riaux », en par­ti­cu­lier ceux qui se révèlent extra­or­di­naires dans leur com­po­si­tion ou ceux qui sont utiles en méde­cine ou appro­priés à l'industrie et au com­merce, moi,  Elias Ash­mole, par goût pour ce genre d'étude, ai amas­sé une grande varié­té de curio­si­tés et en ai fait don à l'université d'Oxford.

Le pré­sent fut accep­té par l'université, qui fit construire un nou­veau bâti­ment, fort élé­gant au demeu­rant, pour accueillir la col­lec­tion elle-même, en même temps qu'une nou­velle école de phi­lo­so­phie natu­relle et un labo­ra­toire de chi­mie, l'ensemble étant pla­cé sous la direc­tion de Robert Plot, un par­ti­san de la nou­velle science et le pre­mier pro­fes­seur de chi­mie de l'université.

De nou­velles curio­si­tés vinrent accroître la col­lec­tion du Musée après sa créa­tion, les plus remar­quables étant plu­sieurs col­lec­tions de spé­ci­mens d'histoire natu­relle. La pre­mière de ces col­lec­tions fut consti­tuée de tous les spé­ci­mens de coquillages à par­tir des­quels Mar­tin Lis­ter réa­li­sa son His­to­ria Ani­ma­lium Angliae, col­lec­tion pré­sen­tée par l'auteur avec un exem­plaire du livre lui-même en 1683. Mais le don peut-être le plus impor­tant, ce fut la consi­dé­rable col­lec­tion de fos­siles et de miné­raux réunie par l'assistant de Plot, Edward Lhwyd, qui allait lui suc­cé­der dans la fonc­tion de conser­va­teur de 1692 jusqu'à sa mort en 1708. Recon­nu comme le père de la paléon­to­lo­gie en Grande-Bre­tagne, Lhwyd consa­cra lit­té­ra­le­ment des années entières à déni­cher des spé­ci­mens au Pays de Galles, en Écosse et en Bre­tagne en vue d'un tra­vail ambi­tieux inti­tu­lé Archaeo­lo­gia Bri­tan­ni­ca, dont le seul pre­mier volume, trai­tant de lin­guis­tique, vit fina­le­ment le jour. S'il avait assez vécu pour com­plé­ter l'entreprise, les autres volumes trai­tant res­pec­ti­ve­ment de géo­lo­gie et d'archéologie, il se serait ingé­nié à réa­li­ser une œuvre sai­sis­sante par son éten­due et par son carac­tère nova­teur, et ces volumes auraient appor­té un poids consi­dé­rable et une autre dimen­sion à la valeur concrète des col­lec­tions Ash­mo­lean.

L'espoir de l’Ashmolean Museum de jouer un rôle de pre­mier plan dans son domaine de recherche s'éteignit cepen­dant avec Lhwyd et l'histoire du musée au xviiie siècle est celle d'une désa­gré­ga­tion, qui vit tous les élé­ments qui consti­tuaient l'institution d'origine être dis­per­sés ; aucun pro­fes­seur de chi­mie ne fut recru­té pour rem­pla­cer Plot dans son rôle de coor­di­na­teur. Dans son exten­sion de l'époque, l'Ashmolean Museum, conçu comme une ins­ti­tu­tion auda­cieuse de la fin du xviie siècle tour­née vers l'avenir, ne par­vint pas à tirer les fruits de sa concep­tion ori­gi­nelle et s'avéra inca­pable de jouer le rôle qu'il aurait pu assu­mer le pre­mier, à savoir consti­tuer comme un fanal ouvrant la voie aux Lumières du xviiie siècle.

Dans la seconde moi­tié du xviiie siècle, le foyer des aspi­ra­tions natio­nales en muséo­lo­gie fut de nou­veau Londres. À la véri­té, il y avait tou­jours eu à Londres des col­lec­tion­neurs pri­vés dont les ambi­tions pou­vaient sup­por­ter la com­pa­rai­son avec celles de l’Ashmolean Museum lui-même. Par­mi eux William Cour­ten, dont la qua­li­té de la col­lec­tion de natu­ra­lia et d'arti­fi­cia­lia fut évo­quée en ces termes par John Eve­lyn : « Durant tous mes voyages à l'étranger », dit-il, « je n'ai jamais vu aucune col­lec­tion, pri­vée ou prin­cière, dépas­ser celle-ci ». Citons encore James Peti­ver, décrit par John Ray comme « le plus qua­li­fié de tous les hommes qu'[il a] connus pour ce qui est des plantes orien­tales, et même en réa­li­té de toutes les plantes exo­tiques », et John Wood­ward, qui éta­blit un cer­tain nombre de recom­man­da­tions esti­mables pour recueillir de manière sys­té­ma­tique, sur le ter­rain, des spé­ci­mens natu­rels his­to­riques ; en outre, il écri­vit un Essay towards a Natu­ral His­to­ry of the Earth qui exer­ça une grande influence, un essai qui ten­tait de don­ner une expli­ca­tion ration­nelle à la pré­sence des fos­siles. Fina­le­ment, les fos­siles et les miné­raux de Wood­ward furent ache­tés par l'université de Cam­bridge, où ils res­tèrent dans leurs cabi­nets d'origine, mais beau­coup d'autres cabi­nets contem­po­rains, et par­mi les plus riches, finirent, que ce soit à la suite de dons ou d'achats, par se fondre dans le musée du plus impor­tant col­lec­tion­neur de l'époque, Sir Hans Sloane.

Sloane était un méde­cin de for­ma­tion qui, comme beau­coup de sa pro­fes­sion, déve­lop­pa un fort inté­rêt pour les sciences natu­relles, en par­ti­cu­lier la bota­nique. Au sor­tir de l'adolescence, il voya­gea jusqu'en Jamaïque où il réunit les maté­riaux d'une très célèbre His­toire natu­relle de l'île. Plus tard, il fut élu secré­taire et pour finir pré­sident de la Royal Socie­ty, en même temps que sa car­rière médi­cale était si réus­sie et notoire qu'il devint méde­cin atti­tré de la famille royale. Durant cette période sa col­lec­tion s'accrut tel­le­ment qu'elle devint quan­ti­ta­ti­ve­ment, et de loin, la plus impor­tante du pays. Le musée de Sloane était domi­né par les spé­ci­mens natu­rels his­to­riques, et com­plé­té, mais en quan­ti­té moindre, par des anti­qui­tés, des rare­tés eth­no­gra­phiques, des pièces et des médailles, et des œuvres d'art ; il com­por­tait encore une abon­dante biblio­thèque de livres et de manus­crits. En 1748 son manoir de Chel­sea reçut l'honneur d'une visite du Prince de Galles (le futur roi George iii), qui expri­ma « l'extrême plai­sir qu'il avait éprou­vé à voir une si magni­fique col­lec­tion en Angle­terre […], com­bien elle pou­vait contri­buer au déve­lop­pe­ment du savoir, et quel grand hon­neur rejailli­rait sur la Grande-Bre­tagne d’en faire une ins­ti­tu­tion ouverte au public, et ce pour la pos­té­ri­té la plus loin­taine ».

De fait, Sloane avait déjà fait un pas dans cette direc­tion en une pre­mière ver­sion de son tes­ta­ment, fina­le­ment cou­chée sur le papier en 1739 et pré­ci­sée durant la décen­nie qui sui­vit, pour s'assurer que son musée demeu­re­rait intact. L'importance capi­tale de cette pré­oc­cu­pa­tion était encore confir­mée par la clause selon laquelle, s'il adve­nait que le gou­ver­ne­ment anglais se trou­vait dans l'incapacité de finan­cer l'achat, la col­lec­tion tout entière serait pro­po­sée suc­ces­si­ve­ment à un ensemble d'institutions, et sur le sol natio­nal (la Royal Socie­ty, l'université d'Oxford, le Col­lege of Phy­si­cians à Edin­burgh), et à l'étranger (les Aca­dé­mies des sciences de Paris, Saint-Peters­bourg, Ber­lin et Madrid). Cepen­dant, avant tout refus, la col­lec­tion devait être pro­po­sée à la nation pour la somme de £20,000, ce qui cor­res­pon­dait à moins du quart de sa valeur esti­mée, afin que l'offre puisse être aisé­ment accep­tée ; par ailleurs, la col­lec­tion devait être « ren­due aus­si acces­sible que pos­sible, aus­si bien pour satis­faire les dési­rs du curieux que pour le per­fec­tion­ne­ment, la connais­sance et l'information de toutes les per­sonnes ».

Il est inutile de nous attar­der sur les négo­cia­tions, com­plexes, entre le gou­ver­ne­ment et les dépo­si­taires de la volon­té de Sloane, suite à sa mort le 11 jan­vier 1753 ; qu'il suf­fise de dire qu'elles abou­tirent à la créa­tion, par un Acte du Par­le­ment en date du 7 juin de la même année, d'une ins­ti­tu­tion qui allait être connue sous le nom de Bri­tish Museum. Au legs de Sloane fut adjoint le conte­nu de deux biblio­thèques his­to­riques : l'une ayant anté­rieu­re­ment appar­te­nu à la famille Cot­ton, qui avait été léguée à la nation en 1700 mais à l'égard de laquelle aucune mesure n'avait été prise dans l'intervalle ; l'autre étant consti­tuée de la col­lec­tion de manus­crits de la famille Har­ley, ache­tée par le Par­le­ment pour la somme de £10,000. Le Bri­tish Museum Act sti­pu­lait encore la créa­tion d'une lote­rie natio­nale pour finan­cer l'achat des locaux, et en 1754 Mon­ta­gu House, un hôtel par­ti­cu­lier du xviie siècle situé à Bloom­sbu­ry, fut dûment acquis.

Il est pos­sible que les Bri­tan­niques aient été sur­pris, comme n'importe qui d'autre l'aurait été en pareil cas, que ce genre inédit d'institution natio­nale ait pu émer­ger sous une forme aus­si plei­ne­ment accom­plie dans un pays où il n'y avait jamais eu la moindre col­lec­tion royale de carac­tère scien­ti­fique. Debo­ra Mei­jers a récem­ment avan­cé l'hypothèse que la néces­si­té de cette nou­velle forme d'institution pour­rait s'expliquer pré­ci­sé­ment par l'absence de pré­cé­dent royal : Sloane, sug­gère-t-elle, aurait pu être très conscient du carac­tère essen­tiel du lien étroit exis­tant entre les cours royales et bien des col­lec­tions conti­nen­tales fort célèbres et, obser­vant que le cli­mat de la cour d'Angleterre était bien moins favo­rable, il se serait trou­vé contraint d'inclure dans son tes­ta­ment des stra­té­gies alter­na­tives pour assu­rer la sur­vie de sa col­lec­tion.

Durant les quatre années qui sui­virent la fon­da­tion du Bri­tish Museum, le per­son­nel fut nom­mé dans les trois dépar­te­ments qui prirent nais­sance sur la base de la struc­ture du musée : Dépar­te­ment des impri­més, Dépar­te­ment des manus­crits, et ce qui pour­rait être appe­lé le musée lui-même, le Dépar­te­ment  des « pro­duc­tions » natu­relles et arti­fi­cielles. La pré­sence d'une biblio­thèque (qui, en réa­li­té, domi­nait tout) comme res­source com­plé­men­taire aux spé­ci­mens du musée (les deux élé­ments com­po­sant res­pec­ti­ve­ment une ency­clo­pé­die livresque et concrète du savoir) est de toute pre­mière impor­tance. De fait, la pri­mau­té accor­dée à la biblio­thèque est ren­due plus évi­dente encore par le sta­tut alors confé­ré au res­pon­sable du Museum : il était le « Conser­va­teur en chef de la biblio­thèque ».

Au cœur de la charte fon­da­trice du Museum figu­rait le prin­cipe selon lequel « l'accès libre au dénom­mé gene­ral Repo­si­to­ry et aux col­lec­tions qui y sont conte­nues, doit être don­né à toutes les per­sonnes effec­tuant des recherches et à tous les curieux », selon des moda­li­tés que les admi­nis­tra­teurs devraient fixer. Les admi­nis­tra­teurs ne tar­dèrent pas à mettre en œuvre leur pou­voir pour faire échouer cette approche éga­li­ta­riste, concluant plu­tôt que c'était « les savants et les per­sonnes au com­por­te­ment cour­tois et de degré supé­rieur » qui com­po­saient le public auquel leur ins­ti­tu­tion devait en fait s'adresser. Ain­si consti­tué dès l'origine, tant de dif­fi­cul­tés étaient pla­cées sur la route des aspi­rants visi­teurs que pour les citoyens ordi­naires le Museum dut appa­raître qua­si­ment inac­ces­sible. Les portes res­taient fer­mées le same­di, le dimanche et toutes les périodes de vacances sco­laires, ce qui, concrè­te­ment, excluait la majo­ri­té des classes labo­rieuses ; les enfants étaient tota­le­ment exclus. Les jours d'ouverture, les horaires d'accès étaient extrê­me­ment réduits et l'entrée néces­si­tait un ticket dont il fal­lait faire la demande à l'avance ; les auto­ri­sa­tions étaient déli­vrées indi­vi­duel­le­ment par le Conser­va­teur prin­ci­pal et il fal­lait payer d’avance ; vers 1776 le délai pour obte­nir un ticket attei­gnait quatre mois. Les tickets d'entrée furent fina­le­ment abo­lis en 1805, mais ce n'est qu'en 1810, peut-être sous l'influence de l'exemple libé­ral du Louvre, qu'il fut accep­té que trois jours par semaine les portes seraient ouvertes à toutes les per­sonnes décem­ment vêtues et qu'aucune res­tric­tion ne serait appor­tée à la durée de leur visite.

Dès les pre­miers jours d’existence du Museum, il fut admis que la part la plus impor­tante de la col­lec­tion était celle des spé­ci­mens natu­rels his­to­riques. Ceux-ci, issus d'abord des col­lec­tions de Sloane et plus tard com­plé­tés par d'autres acqui­si­tions, ne firent jamais l’objet d’aucune ten­ta­tive sys­té­ma­tique de réper­to­rier, en leur sein, les par­ti­cu­la­ri­tés de la flore, de la faune et des res­sources miné­rales bri­tan­niques. En réa­li­té, les plus remar­quables acqui­si­tions réa­li­sées par le Bri­tish Museum de cette époque archaïque furent les spé­ci­mens réunis par Sir Joseph Banks lors des explo­ra­tions menées dans le Paci­fique par le capi­taine Cook en 1768–1771, et il ne fait aucun doute que le suc­cès gran­dis­sant du Museum était lié à ses rare­tés exo­tiques plu­tôt qu'à ses spé­ci­mens locaux. Dès son ori­gine, c'est le monde entier que le Museum consi­dé­ra comme son ter­rain d'élection plu­tôt que les seules îles bri­tan­niques.

Un épi­sode par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant de cette époque touche au recru­te­ment comme conser­va­teur du sué­dois Daniel Solan­der. Brillant élève de Lin­né lui-même, Solan­der se vit confier la mis­sion de réa­li­ser des cata­logues sys­té­ma­tiques de la col­lec­tion selon le sys­tème de Lin­né ; pour la pre­mière fois, il devait ain­si pour­voir la col­lec­tion d'une struc­ture cohé­rente. Le tra­vail devait prendre trois ans mais il demeu­rait incom­plet au bout de cinq lorsque Solan­der se joi­gnit à Banks dans sa tra­ver­sée des mers du Sud. Bien que le pro­gramme de cata­lo­gage n'ait en défi­ni­tive jamais été com­plé­té par Solan­der, le Museum se trou­va fina­le­ment extra­or­di­nai­re­ment enri­chi par les spé­ci­mens de plantes rap­por­tés par Banks et clas­sés par le Sué­dois d'une manière exem­plaire.

Pour évi­ter le risque de nous faire une trop haute idée trop de cette concep­tion idéa­li­sée des pro­grès du dépar­te­ment d'histoire natu­relle, il pour­rait valoir la peine de men­tion­ner une impres­sion quelque peu dif­fé­rente, celle que res­sen­tit Fau­jas de Saint-Fond lors d'une visite au Bri­tish Museum en 1784 : « à l'exception de quelques pois­sons dans une petite pièce », dit-il, « rien n'est en ordre, rien n'est à sa place ; et cet assem­blage appa­raît plu­tôt comme un immense entre­pôt, où des choses auraient été jetées au hasard, plu­tôt que comme une col­lec­tion scien­ti­fique digne de contri­buer à l'instruction et à l'honneur d'une grande nation ».

L'une des rai­sons de cette négli­gence appa­rente a pu être qu’une nou­velle orien­ta­tion dans le déve­lop­pe­ment du Museum com­men­çait déjà à se mani­fes­ter. Au sein des anti­qui­tés, par exemple, qui n'avaient for­mé q'un élé­ment rela­ti­ve­ment mineur du legs de Sloane, des indi­ca­tions pré­coces du chan­ge­ment inter­ve­nu dans l'estimation de leur impor­tance sur­vint avec l'acquisition en 1772 d'une impor­tante col­lec­tion de vases grecs, ache­tée par l'ambassadeur bri­tan­nique à Naples, l'éminent col­lec­tion­neur Sir William Hamil­ton. Cette acqui­si­tion repré­sen­tait un tour­nant essen­tiel dans la concep­tion intel­lec­tuelle du Museum et elle fut sui­vie en 1802 par un impo­sant trans­fert d'antiquités égyp­tiennes (incluant la fameuse pierre de rosette qui four­nit la clef de l'écriture hié­ro­gly­phique) ras­sem­blées par l'expédition de Bona­parte en Égypte et cédées à la Grande-Bre­tagne par le trai­té d'Alexandrie. Les dif­fi­cul­tés sus­ci­tées par l'exposition de ces anti­qui­tés condui­sirent à faire des­si­ner les plans d'une gale­rie addi­tion­nelle, mais avec l'arrivée d'antiquités de bien plus grandes dimen­sions en 1805 sous la forme de la pre­mière de deux expé­di­tions de marbres, de bronzes et de terres cuites gré­co-romains de la col­lec­tion de Charles Town­ley, ces plans furent modi­fiés pour adjoindre au Museum une aile entiè­re­ment nou­velle, la Gale­rie Town­ley ; elle fut ouverte en 1808 et abri­ta des estampes, des des­sins et des gemmes aus­si bien que des sculp­tures. L'importance gran­dis­sante de cette par­tie de la col­lec­tion abou­tit à la créa­tion en 1807 d'un Dépar­te­ment des anti­qui­tés à part entière. Par la suite, son per­son­nel fut presque sub­mer­gé par un déluge d'acquisitions : les marbres du Par­thé­non en 1816, d'autres anti­qui­tés égyp­tiennes en 1819, des marbres impo­sants venus de Lycie, dans le Sud de la Tur­quie, en 1842 et les tout aus­si monu­men­taux reliefs assy­riens et d'autres sculp­tures envoyés par Sir Aus­tin Hen­ry Layard dans les années 1840 et 1850. Ces acqui­si­tions étaient d'une telle ampleur  qu'il devint évident qu'à par­tir du lieu ini­tial rien ne pou­vait être envi­sa­gé, sinon une com­plète recons­truc­tion : le résul­tat, ce fut le bâti­ment néo-clas­sique qui sub­siste aujourd'hui, bâti­ment dont la construc­tion dura quelque trente-cinq ans et qui fut ache­vée en 1848.

Les col­lec­tions d'histoire natu­relle furent radi­ca­le­ment éclip­sées par tous ces évé­ne­ments et il en décou­la une lutte pour leur sur­vie, qui ne pour­rait que prendre la forme d’un Dépar­te­ment indé­pen­dant. Le conflit oppo­sa le res­pon­sable des col­lec­tions, Richard Owen, et le puis­sant per­son­nage qu'était le Conser­va­teur en chef de la biblio­thèque, Anto­nio Paniz­zi.  Fina­le­ment, en 1880, les col­lec­tions d'histoire natu­relle furent inté­gra­le­ment démé­na­gées dans un bâti­ment sépa­ré, spé­cia­le­ment édi­fié pour elles dans South Ken­sing­ton.

Si ces ins­ti­tu­tions natio­nales dominent évi­dem­ment le pay­sage muséal de cette période, un petit nombre de col­lec­tions pri­vées conti­nue néan­moins de méri­ter notre atten­tion. Celle de Sir Ash­ton Lever, par exemple, fut d'abord éta­blie dans sa rési­dence de cam­pagne près de Man­ches­ter, où elle était ouverte à un public choi­si, avant d'être trans­por­tée à Londres en 1774. Quand elle y ouvrit, avec un billet d'entrée d'une demie gui­née, elle devint immé­dia­te­ment à la mode auprès du public élé­gant, en dépit du fait qu'elle n'avait elle-même guère de pré­ten­tions en matière d'élégance. Cer­tains, comme John Latham, qui ras­sem­bla un bon nombre de des­crip­tions dans son Synop­sis géné­ral des oiseaux (1781) à par­tir de spé­ci­mens étu­diés là, jugèrent cette col­lec­tion utile, mais une éva­lua­tion plus carac­té­ris­tique de sa valeur nous est don­née par un autre visi­teur, qui la pré­sen­ta comme « le plus hété­ro­gène mélange qui soit, […] sans ordre ni clas­si­fi­ca­tion » et « par nature diverse et sans cohé­rence ».

Au bout du compte, Lever fut contraint de se défaire de sa col­lec­tion, ce qu'il fit au moyen d'une lote­rie. Son nou­veau pro­prié­taire, James Par­kin­son, la démé­na­gea jusqu‘à un quar­tier de Londres moins élé­gant ; on admet en géné­ral que ce musée tom­ba en désué­tude comme on pou­vait s'y attendre, mais un Com­pa­nion to the Museum publié en 1790 affirme qu'à cette époque « une par­ti­cu­lière atten­tion a été por­tée à le rendre aus­si utile que pos­sible au plus grand nombre » et, ayant recon­nu ses défi­ciences dans plu­sieurs sec­tions de l'histoire natu­relle, le nou­veau pro­prié­taire « enri­chit nota­ble­ment cette par­tie de la col­lec­tion de nom­breux spé­ci­mens de pre­mière qua­li­té, rares et de grand inté­rêt ». Quelques indi­ca­tions sur l'importance de ce musée per­du sont don­nées par le fait que lorsqu'il fut fina­le­ment ven­du aux enchères en 1806, la vente fut pré­vue pour durer pas moins de soixante jours, avec cinq jours sup­plé­men­taires pour des pièces omises dans le cata­logue.

Beau­coup plus sérieux était le musée éla­bo­ré par John Hun­ter, le chi­rur­gien et ana­to­miste, qui nour­rit une pas­sion pour l'anatomie com­pa­rée aus­si bien que pour l'anatomie humaine. Ayant dis­sé­qué un nombre consi­dé­rable d'animaux exo­tiques aus­si bien que domes­tiques pour cher­cher les prin­cipes sous-jacents gou­ver­nant leurs formes et leurs fonc­tions, Hun­ter les ins­tal­la dans le musée qui occu­pait la gale­rie supé­rieure de son théâtre ana­to­mique dans les envi­rons de ce qui est aujourd'hui Lei­ces­ter Square. Ce fut le pre­mier musée d'anatomie com­pa­rée jamais conçu. Hun­ter visait à révé­ler « entiè­re­ment la chaîne des êtres orga­ni­sés, les struc­tures variées qui assurent les fonc­tions vitales ». En par­ti­cu­lier il exa­mi­na en détail cer­tains thèmes (la loco­mo­tion, la repro­duc­tion, la res­pi­ra­tion, la diges­tion et la mus­cu­la­ture) sur des spé­ci­mens ran­gés par taille, des insectes aux baleines, et il orga­ni­sa éga­le­ment des expo­si­tions sur la patho­lo­gie des mala­dies en un exer­cice ency­clo­pé­dique qui abou­tit à une col­lec­tion décrite par un obser­va­teur comme « le grand livre jamais écrit de John Hun­ter […], le moyen par lequel il cher­cha à mettre en évi­dence les grands prin­cipes de la vie ». Le musée était ouvert au public durant les mois d'été, mais aus­si en mai pour « ces nobles et ces hommes du monde qui ne rési­daient en ville que durant le prin­temps ». À l'époque où la col­lec­tion fut ache­tée au nom de la nation et confiée aux soins du Col­lege of Sur­geons, en 1799, elle comp­tait plus de 13 000 spé­ci­mens.

Pour finir, je men­tion­ne­rai la col­lec­tion d'instruments scien­ti­fiques réunie par le roi George iii, un roi géné­ra­le­ment connu à cause de sa folie (diag­nos­ti­quée à tort, jus­te­ment) mais le seul et unique monarque à avoir appor­té une contri­bu­tion per­son­nelle au pro­ces­sus des Lumières en Angle­terre. Alors qu'il était encore Prince de Galles, George eut la chance d'avoir comme pré­cep­teur le troi­sième Comte de Bute (lui-même pos­ses­seur d'une superbe col­lec­tion d'instruments), qui enga­gea Ste­phen Demain­bray pour ins­truire le jeune prince. Après qu'il eut accé­dé au trône en 1760, George fit construire un obser­va­toire astro­no­mique où un embryon de col­lec­tion fut com­plé­té par l’acquisition de tout ce que les nou­veaux appa­reils pro­dui­saient de meilleur et aus­si par l'acquisition de la propre col­lec­tion de Demain­bray. Le roi conti­nua à entre­te­nir cet inté­rêt dans les pre­mières années de son règne, avant que la mala­die qui devait rui­ner le reste de sa vie ne l’assaille. Sa col­lec­tion, qui occupe aujourd'hui une gale­rie dans le Science Museum à Londres, est un indice de ce qu'aurait pu deve­nir son règne, la monar­chie ouvrant enfin la voie dans le domaine des sciences, rôle qu'elle n'avait jamais joué aupa­ra­vant, on l'a dit, qu'elle ne joue pas davan­tage aujourd'hui en réa­li­té.

Il est juste néan­moins de conclure que, à l'époque des Lumières, les prin­ci­paux suc­cès des musées bri­tan­niques (et je regrette de n’avoir pas eu l'occasion d'évoquer les déve­lop­pe­ments inter­ve­nus en Écosse durant la même époque) peuvent être attri­bués à des ini­tia­tives pri­vées ou publiques plu­tôt qu'à des ini­tia­tives royales, signe, d’un point de vue plus large, que le Par­le­ment et les per­sonnes pri­vées ne ces­sèrent de faire des incur­sions dans un ter­ri­toire qui, domi­né dans les pays de l’Europe conti­nen­tale par le monarque et la noblesse, était en Angle­terre qua­si inoc­cu­pé. Si les ambi­tions typi­que­ment ency­clo­pé­diques et uti­li­taires des col­lec­tions reflètent la tour­nure d’esprit des Lumières et leur influence sur les musées, le flux constant des col­lec­tions dans le domaine public reflète quant à lui le pro­ces­sus de démo­cra­ti­sa­tion cultu­relle qui repré­sente aus­si une carac­té­ris­tique clef de cette époque. Ce pro­ces­sus connut en Angle­terre son apo­gée sous la reine Vic­to­ria avec la réa­li­sa­tion de l’Exposition uni­ver­selle de 1851 et la fon­da­tion, dans sa fou­lée, d’un ensemble de musées des sciences et des métiers à South Ken­sing­ton ; ceux-ci n’étaient cepen­dant, j’espère l’avoir démon­tré, que l’expression ultime d’un pro­ces­sus enra­ci­né dans une culture de la curio­si­té et matu­ré dans le siècle des Lumières.

[tra­duc­tion D. Moncond’huy, revue par l’auteur]