Fla­vius Josèphe, au livre VII de son De bel­lo Iudai­co, rap­porte qu’en Judée, à l’extrémitié nord de la mer morte, se dresse la puis­sante for­te­resse de Machae­ron, au som­met d’un haut rocher, entre deux val­lées natu­rel­le­ment bien défen­dues. Hérode, note-t-il, amé­na­gea le lieu et y construi­sit un palais. Par­mi les sin­gu­la­ri­tés de l’endroit, il signale, outre un immense plant de rue, de la taille d’un figuier, qui avait pous­sé dans le palais même, cette curieuse plante : « Dans la val­lée qui entoure la ville du côté du nord, il y a un lieu nom­mé Baa­ras, qui pro­duit une racine du même nom. Cette plante est d’une cou­leur qui res­semble à celle du feu. Vers le soir, les rayons qu’elle émet sur ceux qui s’avancent pour la sai­sir en rendent la cueillai­son dif­fi­cile ; elle se dérobe d’ailleurs aux prises et ne s’arrête de remuer que si l’on répand sur elle de l’urine de femme ou du sang mens­trual. Même alors, celui qui la touche risque la mort immé­diate, à moins qu’il ne porte sus­pen­du à sa main un mor­ceau de cette racine. On la prend encore sans dan­ger par un autre pro­cé­dé que voi­ci. On creuse le sol tout autour de la plante, en sorte qu’une très faible por­tion reste encore enfouie ; puis on y attache un chien, et tan­dis que celui-ci s’élance pour suivre l’homme qui l’a atta­ché, cette par­tie de la racine est faci­le­ment extraite ; mais le chien meurt aus­si­tôt, comme s’il don­nait sa vie à la place de celui qui devait enle­ver la plante. En effet, quand on la sai­sit par cette opé­ra­tion, on n’a rien à craindre. Mal­gré tant de périls, on la recherche pour une pro­prié­té qui la rend pré­cieuse : les êtres appe­lés démons – esprits des méchants hommes qui entrent dans le corps des vivants et peuvent les tuer quand ceux-ci manquent de secours – sont rapi­de­ment expul­sés par cette racine même si on se contente de l’approcher des malades » 1.

Cette plante mer­veilleuse (au sens du XVIe siècle, où la mer­veille est ce qui sus­cite l’étonnement autant que l’admiration) est cou­ram­ment signa­lée à la Renais­sance comme un très sin­gu­lier miracle de nature qui défie la croyance. Pierre Mes­sie, dans ses Diverses Leçons, la men­tionne pour clore un cha­pitre sur « les pro­prié­tés mer­veilleuses d’aucunes choses » ; et il repro­duit le récit de Fla­vius Josèphe, – non sans quelques chan­ge­ments : on y apprend, du moins dans la tra­duc­tion fran­çaise de Claude Gru­get, qu’on ne peut « qu’en se bai­gnant en l’urine de femme qui eust ses fleurs, on la pou­voit prendre et cueillir » 2. Pon­tus de Tyard, dans son De rec­ta nomi­num impo­si­tione, la met si bien à part que, lui qui consacre un long déve­lop­pe­ment aux noms des plantes, il choi­sit de trai­ter de la racine de Baa­ra en un tout autre endroit pour prou­ver qu’un sur­pre­nant récit d’Elien rela­tif aux mœurs du cerf n’est pas moins croyable que ce que rap­porte Fla­vius Josèphe. Au reste, il rap­proche son récit d’une autre nar­ra­tion du même auteur, mais tirée du livre VIII des Anti­qui­tés judaïques, où Fla­vius Josèphe se dit témoin ocu­laire du fait : le fameux magi­cien Eléa­zar, au temps de Ves­pa­sien, exor­ci­sa un homme tour­men­té par un démon en appro­chant de ses narines « un anneau dans le cha­ton duquel était enchâs­sée l’une des racines indi­quées par Salo­mon, et son odeur fit sor­tir le démon par les narines de l’homme » 3. Tyard estime que cette racine était cer­tai­ne­ment la racine de Baa­ra, et joint sa voix à celles des démo­no­logues, comme Jean Wier, Pierre Le Loyer et Mar­tin Del Rio 4, qui, au reste, comme le dit le second, répugnent par­fois à admettre qu’une plante puisse avoir « aucune force contre les Diables, quelque chose qu’en disse Josephe, qui en cecy, comme en beau­coup de choses, s’est lais­sé aller à la creance legere, et sim­pli­ci­té Judaïque ». Des doutes encore plus graves, puisqu’ils visent, non seule­ment la ver­tu de la racine de Baa­ra, mais aus­si sa cueillette, sont émis par Sébas­tien Müns­ter, qui, dans sa Cos­mo­gra­phie, décri­vant la Judée, fait figu­rer en bonne place la racine de Baa­ra, mais ajoute ce com­men­taire : « [Fla­vius Josèphe] compte toutes ces choses de cette racine, ce que je n’ose rejec­ter pour l’autorité de l’auteur, ny l’approuver, me sem­blant la chose par trop sus­pecte, qu’une simple herbe feit de si grands effets, et qu’il fal­lut user d’une si sotte cere­mo­nie, ou plus­tost super­sti­tion à l’arracher […]. Au reste Josephe peut attri­buer force à son Baa­ras de chas­ser les esprits qu’il dit des corps des vivants, adjous­tant que ce sont ceux des hommes qui ont ves­cu mes­cham­ment en ce monde : car c’est un men­songe et erreur mani­feste, comme ain­si soit que les ames des mal­heu­reux n’ont point un tel office, ains ce sont les mau­vais Anges qui (quand il plaist à Dieu) affligent ain­si les hommes » 5.

Mais tous les auteurs ne par­tagent pas ce scep­ti­cisme. C’est sans réserves que Boais­tuau, dans ses His­toires pro­di­gieuses, décrit la racine de Baa­ra au cha­pitre inti­tu­lé « His­toires memo­rables de plu­sieurs Plantes, avec les pro­prie­tez et ver­tuz d’icelles, ensemble de la pro­di­gieuse racine de Baa­ra, décrite par Jose­phus aut­heur Hebreu ». L’auteur, comme il le dit lui-même dans son « Adver­tis­se­ment au lec­teur », est à l’affût de tout ce qui est « rare, estrange, admi­rable » : voi­là de quoi le conten­ter. Quand il pré­sente son ouvrage, encore inache­vé, à la reine d’Angleterre, son manus­crit com­porte déjà un cha­pitre inti­tu­lé « Plante pro­di­gieuse, des­crite par Jose­phus, qui fai­soit mou­rir celuy qui l’arrachoit », cha­pitre qui s’ouvre par ces mots : « Que Dios­co­ride celebre tant qu’il voul­dra son Agnus cas­tus ! Que les modernes celebrent aus­si leur Ange­lique ! Que Theo­phraste mette jusques au ciel son herbe Indique, laquelle peut espui­ser tout ce qu’il y a de semence en nature ! Que les Scites aus­si resonnent tant qu’ilz voul­dront les louanges de leur plante, laquelle rete­nue en la bouche reprime la faim et la soif l’espace de dix jours ! que Ælian aus­si se des­gorge sur la louange de l’herbe que la Hupe a ensei­gné qui pro­duit les thre­sors cachéz ! Que Pline face le sem­blable s’il veult de son herbe au pivert qui ouvre les conduitz fer­mez ! Si est ce que toutes leurs plantes et herbes ne se peuvent egal­ler en digni­té, ny en pro­dige à la racine de Baa­ra, tant cele­brée par Jose­phus aut­heur Hebrieu ». Boais­tuau énu­mèrracine de baarae là quelques-unes des plantes mer­veilleuses dont trai­te­ra la ver­sion défi­ni­tive des His­toires pro­di­gieuses ; mais la struc­ture du cha­pitre, qui sera fina­le­ment l’un des plus longs du livre, res­te­ra celle qu’indique ce pré­am­bule ; et il revien­dra à la racine de Baa­ra à la fois de l’ouvrir (sa cueillette fait l’objet d’une jolie illus­tra­tion) et de le ter­mi­ner : elle est la plus mer­veilleuse de toutes ces plantes ; car, dit Boais­tuau, « nous avons racomp­té cy des­sus les ver­tus et essences de plu­sieurs plantes admi­rables, si est-ce qu’il n’y a rien qui se puisse égal­ler en digni­té, en mer­veille, miracle ou pro­dige, à la racine de Baa­ra ». Com­ment, d’autre part, dou­ter de sa réa­li­té puisqu’un tel récit « sort d’une bou­tique qui n’est point sus­pecte, et d’un aut­heur qui tient le pre­mier lieu entre tous les his­to­riens eccle­sias­tiques » ?

Ne nous attar­dons même pas à cher­cher à rendre compte des causes natu­relles des pro­prié­tés de la racine de Baa­ra. Boais­tuau, qui doit beau­coup à Car­dan, signale que ce der­nier s’y est vai­ne­ment essayé dans le De sub­ti­li­tate 6 ; il résume et juge ain­si son ana­lyse : « Hie­rosme Car­dan mede­cin Milan­noys, tra­vaille (comme il a de cous­tume) à recher­cher en nature la cause de ceste plante, et dit, qu’il ne trouve pas estrange qu’elle fist mou­rir celuy qui l’arrachoit, et que le petit navet dict Napel­lus (duquel j’ay par­lé cy des­sus) ne se peult arra­cher sans per­il : puis se plon­geant en un grand abisme de phi­lo­so­phie, il adjouste ce qui s’ensuyt : Baa­ran, dont ceste racine est dicte Baa­ra, est une val­lée en Judée, region tres­chaulde, et abon­dante en Bitu­men, duquel Bitu­men la por­tion trop cuitte et tres­sub­tile dis­til­loit des mon­taignes, de laquelle (comme il est vray-sem­blable) ceste racine estoit engen­drée : et par-ce que ceste racine (peut estre) crois­soit en l’ombre per­pe­tuelle, le venin ne s’expiroit en rien, et estoit de sub­stance chaulde comme feu, laquelle quand elle estoit arra­chée, la vapeur ardente, et putride, receue au cer­veau de celuy qui l’arrachoit, incon­ti­nent le fai­soit mou­rir. Il adjouste encores quelques autres rai­sons de l’urine et du sang de la femme, par lequel la fureur de ceste racine estoit adou­cie : mais pour dire la veri­té, com­bien que le bon homme face l’office d’un bon bracque, et qu’il trace, qu’il flaire et qu’il sente s’il pour­ra trou­ver le sen­tier et secret de ceste plante, si est-ce que je croy infa­li­ble­ment que tous les phi­lo­sophes du monde congre­gez ensemble n’en sau­roient assi­gner autre rai­son, que celle du pro­phete, où il dict : Le Sei­gneur est esmer­veillable en toutes ses œuvres : Qui est-ce qui a congneu ses secretz, ou qui a esté son conseiller ? »

Mais peut-on iden­ti­fier cette plante ? Rem­bert Dodoens, trai­tant de la pivoine, consi­dère que la plante dont parle Elien sous les noms d’aglaophotis ou de Cynos­pas­tus est une espèce de pivoine : selon Elien, elle luit de nuit comme une étoile et elle a un éclat de feu ; c’est elle, selon Dodoens, que Josèphe décrit sous le nom de Baa­ras, comme il appa­raît mani­fes­te­ment « à qui com­pare ce que dit Elien de l’aglaophotos, ou cynos­pas­tus, avec ce que dit Josèphe de la racine de Baa­ras » : l’une et l’autre brillent inten­sé­ment, et l’une et l’autre ne peuvent être arra­chées sans dan­ger que par le moyen d’un chien 7. Au demeu­rant, ajoute Dodoens, toutes les pré­cau­tions qu’exige sa cueillette selon Josèphe sont sans fon­de­ment : tout le monde sait qu’on peut quand on veut cueillir sans nul risque une racine de pivoine.

Cela dit, je ne connais pas d’autres bota­nistes de la Renais­sance qui pro­posent cette iden­ti­fi­ca­tion. Le plus sou­vent, c’est à la man­dra­gore que la racine de Baa­ra fait son­ger. Si Boais­tuau, qui, dans la ver­sion défi­ni­tive de son cha­pitre, traite de la man­dra­gore, ne s’avise pas de rap­pro­cher les deux plantes, en revanche, presque tous les auteurs men­tionnent la man­dra­gore quand ils traitent de la racine de Baa­ra. Ain­si, les doutes for­mu­lés par Müns­ter sur la manière de cueillir la racine de Baa­ra lui sug­gèrent cette réflexion : « Il me semble ouyr les comptes des vieilles, par­lant d’une mesme façon de tirer la Man­dra­gore de la terre, qui est une chose son­gee, et laquelle ne fut oncques, non plus que les appa­ri­tions et dan­ger de ceux qui la nuit de saint Jean vont cueillir la graine de la Fou­gere. » Dans ses Com­men­taires sur Dios­co­ride, le bota­niste trai­tant de la man­dra­gore dont il dis­tingue trois espèces et à laquelle il attri­bue notam­ment des ver­tus anal­gé­siques et som­ni­fères, Mat­thiole s’emploie à rela­ter et à récu­ser les légendes qui s’attachent à cette plante : « Au reste ce ne sont que fables ce qu’on dit que les man­dra­gores ont leurs racines faites à mode d’une per­sonne, comme ces bonnes vieilles pensent. Aus­quelles on a don­né aus­si à entendre qu’on ne les peut tirer qu’avec grand dan­ger de la vie : et qu’il convient atta­cher un chien aus­dictes racines, pour les arra­cher, et s’estoupper de cire ou de pois les oreilles, de peur d’ouyr le cry de la racine, qui feroit mou­rir ceux qui fouy­roient, si d’aventure ils oyoient ledict cry. » Après avoir rap­por­té les super­che­ries des ven­deurs de man­dra­gores ou man­de­gloires, il ajoute : « Or pour retour­ner à nostre fabu­leuse maniere de tirer ou arra­cher les man­de­gloires, avec un chien atta­ché à la racine, et au per­il qu’encourent ceux qui font autre­ment, il me semble qu’elle a esté prise de Josephe : lequel par­lant neant­moins d’une autre sorte de racine, a peu don­ner occa­sion à ces trom­peurs de des­tour­ner cette cere­mo­nie sur leur man­de­gloires. » Après quoi Mat­thiole repro­duit le récit de Josèphe, et conclut : « Voi­là qu’en dit Josephe. Duquel certes ces trom­peurs ont emprun­té leur fabu­leuse maniere de tirer les man­de­gloires. »

Si Mat­thiole tient que la man­dra­gore et la racine de Baa­ra sont deux plantes dif­fé­rentes, dont les his­toires se sont croi­sées, d’autres tendent, non sans hési­ta­tion, à les rap­pro­cher. Et la Bible, une fois de plus, y prend sa part. Il est dit dans la Genèse, 30, 14–15 : « Etant sor­ti au temps de la mois­son des blés, Ruben trou­va dans les champs des pommes d’amour qu’il appor­ta à sa mère Léa. Rachel dit à Léa : “Donne-moi, s’il te plaît, des pommes d’amour de ton fils”, mais Léa lui répon­dit : “N’est-ce donc pas assez que tu m’aies pris mon mari, pour que tu prennes aus­si les pommes d’amour de mon fils ?”. » Telle est la tra­duc­tion de la Bible de Jéru­sa­lem, qui pré­cise en note : « Litt. Des fruits de “man­dra­gores”, plante dont le nom hébr. est for­mé de la même racine que “amour”, et à laquelle les anciens attri­buaient une ver­tu aphro­di­siaque. » C’est aus­si le sens que retient déjà la Vul­gate (« repe­rit man­dra­go­ras »), et que reprennent d’autres tra­duc­teurs, comme, par exemple, la nou­velle tra­duc­tion publiée par Estienne en 1545, où une note s’interroge sur la nature de la man­dra­gore, et comme le fait aus­si Fagius dans les notes qui accom­pagnent sa tra­duc­tion du Tar­gum.

Mais reste à savoir quels sont ces fruits que l’hébreu appelle Dudaïm et ce qu’est exac­te­ment la plante qui les porte. Les débats sur ce sujet sont com­mo­dé­ment résu­més par Dom Cal­met dans son Dic­tion­naire de la Bible, à l’article “Man­dra­gore” : « Le terme dudaïm, dont Moïse s’est ser­vi, écrit-il, est un de ceux dont les Hébreux ignorent aujourd’hui la propre signi­fi­ca­tion. Quelques-uns le tra­duisent par des vio­lettes, d’autres, des lys, ou du jas­min ; Junius, des fleurs agréables ; Codurque, des truffes. Nous avons pro­po­sé des conjec­tures dans le Com­men­taire sur la Genèse, chap. XXX, 14, pour mon­trer que ce pou­vait être des citrons. […] Les par­ti­sans de la tra­duc­tion qui lit man­dra­gores se fondent sur ces rai­sons : Rachel ayant une très-grande envie d’avoir des enfants, on a lieu de prré­su­mer qu’elle ne dési­ra les man­dra­gores de Lia que dans cette vue-là. Les anciens ont don­né à la man­dra­gore le nom de pomme d’amour, et à Vénus le nom de Man­dra­go­ri­tis. » Et plus loin : « Quant à la man­dra­gore, les Per­sans l’appellent Abron­za­nam, c’est-à-dire, figure humaine, parce que les Orien­taux, et par­ti­cu­liè­re­ment les Juifs, accom­modent si pro­pre­ment la racine de la man­dra­gore, avec les fila­ments qui l’environnent, qu’elle paraît avoir la figure d’un homme ou d’une femme. […] Lus­fal­lah dit qu’il y a dan­ger d’arracher ou de cou­per cette plante ; et que, pour évi­ter ce dan­ger, quand on veut la tirer de terre, il faut atta­cher à sa tige un chien que l’on frappe ensuite, afin qu’en fai­sant effort pour d’enfuir, il la déra­cine. » Notons en pas­sant que le chien de Josèphe n’arrachait la plante qu’en cher­chant à rejoindre son maître ; celui-ci est, en outre, sou­mis à de mau­vais trai­te­ments. En tout cas, Josèphe n’est pas loin, puisque Dom Cal­met pour­suit : « Josèphe enché­rit beau­coup sur tout cela ; il nomme cette plante Baa­ra, d’un nom qui n’est pas fort dif­fé­rent d’Abron des Per­sans, ou d’Iabron des Arabes. » Après quoi Dom Cal­met ne manque pas de reprendre dans tout son détail la nar­ra­tion de Josèphe, qu’il conclut par ses mots : « Et j’ai lu un voya­geur [il s’agit du récol­let Eugène Roger, dans sa Des­crip­tion de la terre sainte] qui confirme la plus grande par­tie du récit de Josèphe. »

Mais Dom Cal­met n’a pas fini. Il ajoute que « les Arabes donnent quel­que­fois à la man­dra­gore le nom de Serag-al-cothrob, chan­delle du démon, parce que pen­dant la nuit elle paraît toute lumi­neuse », alors qu’en réa­li­té cette lumière vient seule­ment des vers lui­sants qui s’y attachent ; et que, d’autre part, selon Her­be­lot dans sa Biblio­thèque orien­tale, « Lut­fal­la-al-hali­mi, qui était méde­cin, assure que tout ce qu’on a écrit de mer­veilleux tou­chant cette plante est inven­té à plai­sir ; qu’il l’a cueillie lui-même plu­sieurs fois sans dan­ger, que le bruit de son cri, lorsqu’on l’arrache, ne lui fait point de peur, parce qu’elle ne crie point ; qu’enfin tous les usages aux­quels on l’emploie sont vains et super­sti­tieux ».

La suite aurait sans doute plu à Boais­tuau s’il l’avait connue ; en tout cas, elle recon­duit le lec­teur moderne en pays de connais­sance : « Alge­di, poète per­sien, dit qu’en Chine l’asterenk, qui est la man­dra­gore, croît ayant la figure d’un homme ; et l’on assure que dans la pro­vince de Pékin, à la Chine, il y a en effet une espèce de man­dra­gore, qui est si pré­cieuse, qu’une livre de cette racine vaut trois livres d’argent ; car on dit qu’elle res­ti­tue tel­le­ment les esprits vitaux aux mori­bonds, qu’ils ont sou­vent assez de temps pour se ser­vir d’autre remède et pour recou­vrer la san­té. Les Chi­nois l’appellent Gin­seng. Le P. Tachard dit que cette racine a quel­que­fois la figure humaine, et d’autres assurent qu’on lui a don­né le nom de Gin­seng, à cause qu’elle a la forme d’un homme qui écar­quille les jambes, nom­mé en chi­nois Gin. Un autre auteur dérive le nom de Gin-seng du chi­nois Gin, qui veut dire homme, et Sem, qui signi­fie plante ; comme qui dirait plante humaine, plante sui la figure d’un homme. »

Racine de Baa­ra, man­dra­gore, Gin­seng : de la Bible et de Fla­vius Josèphe à nos jours, les légendes bota­niques à la fois se répètent et se renou­vellent. Les spé­cia­listes de Flau­bert savent sans doute d’où l’auteur tient les infor­ma­tions qu’il consigne dans La ten­ta­tion de saint Antoine : en tout cas, dans la ver­sion de 1874, à la fin, les Bêtes de la mer invitent le saint à un voyage dans les pays de l’Océan, où « toutes sortes de plantes s’étendent en rameaux, se tordent en vrilles, s’allongent en pointes, s’arrondissent en éven­tail. Des courges ont l’air de seins, des lianes s’enlacent comme des ser­pents. Les dedaïms de Baby­lone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes humaines ; des man­dra­gores chantent, la racine baa­ras court dans l’herbe ». Ces dédaïms seraient-ils un ava­tar des dudaïm de la Genèse ? Un ami de Love­craft, Clark Ash­ton Smith, fait pous­ser dans le jar­din du roi Adom­pha, objet d’une nou­velle publiée en 1938, « une plante connue sous le nom de dedaim, au tronc bul­beux, pul­peux, vert blan­châtre, du centre duquel sor­taient et rayon­naient en foule des rameaux rep­ti­liens sans feuille ».

Elle pour­rait rejoindre, si elle avait la cau­tion de graves écri­vains, les plantes pro­di­gieuses que Boais­tuau accu­mule dans son cha­pitre : l’agnus cas­tus, qui « resiste au peché de la chair », car « ceux qui la portent sur eux, ou qui en boyvent le suc, ne sont jamais ten­tez d’incontinence », et son contraire, le Saty­rium, qui, lui, « rend ceux qui en usent las­cifz, promptz et des­rei­glez aux actes vene­riens » ; la car­line, qui « sert à l’homme de the­riaque et d’anthidote contre les poi­sons et venins, comme Dios­co­ride et Pline écrivent » ; la consyre, qui « a si grande ver­tu de reu­nir, ras­sem­bler et rejoindre les playes fresches faictes ensemble, que mesme mise avec les pieces de chair, quand elles cuisent au pot, elle les rejoinct, comme tes­moigne Pline et Dios­co­ride » ; le nénu­phar, plante qui « a si grand ver­tu contre les ardeurs furieuses qui bouillonnent en la jeu­nesse, que prise en breu­vage une fois le jour, par l’espace de qua­rante jours elle esteinct du tout entie­re­ment l’appetit de paillar­dise, et la pre­nant à jeun avec les viandes, elle chasse tous songes impu­diques, et vene­riens » ; le rho­do­den­dron, dont les feuilles, « prinses en breu­vage avec du vin », « servent de contre­poi­son, et remede sou­ve­rain contre mor­sures de toutes bestes veni­meuses » ; sans oublier toutes les plantes nui­sibles , qui ne sont pas moins utiles et vou­lues de Dieu, car, si les plantes, comme toutes choses, ont été créées pour l’usage de l’homme, « neant­moins, pré­cise Boais­tuau, afin de le tenir en bride, et qu’il ne dres­sast ses cornes trop hault, ou qu’il ne fust par trop enflé d’orgueil et d’ambition, le sei­gneur a vou­lu créer de petites plantes et racines, qui ont pou­voir à tous les moments du jour de rabatre et bri­der son audace, mesme de luy avan­cer sa mort ».

L’intérêt par­ti­cu­lier que porte la Renais­sance aux plantes mer­veilleuses, qu’elles soient béné­fiques ou néfastes, trouve sans doute sa rai­son dans cette convic­tion que Dieu, qui a tout créé pour l’usage de l’homme, a mani­fes­té notam­ment dans les plantes, source prin­ci­pale de la phar­ma­co­pée et prin­ci­pal ins­tru­ment de la méde­cine, sa pru­dente pro­vi­dence. Boais­tuau com­mence son cha­pitre par cette remarque : « Outre la com­mune uti­li­té qu’elles apportent au genre humain, encores y des­cou­vri­rons nous une anti­qui­té si grande, que nous ne la pour­rons appre­hen­der, sans une extreme admi­ra­tion : Car estant presque tous les ars inven­tez si tost que l’homme fut crée de Dieu, et par apres aug­men­tez par l’industrie de plu­sieurs, les seules herbes, et plantes sou­dain apres la crea­tion des Ele­mens, et lors qu’il n’y avoit encores homme vivant sur terre, sor­tirent (suy­vant le com­man­de­ment du Sei­gneur) des cavernes et entrailles de la terre, gar­nies de leurs propres et divines ver­tuz. » Au reste, cette réflexion, Boais­tuau l’emprunte lit­té­ra­le­ment au bota­niste et méde­cin Leon­hardt Fuchs, auteur d’une célèbre His­toire des plantes, dont la tra­duc­tion fran­çaise paraît à Lyon en 1558. Ceux qui font pro­fes­sion de la méde­cine ne sont pas en reste ; Ambroise Paré, qui ouvre ses Œuvres en trai­tant « de l’invention et escel­lence de la Mede­cine et chi­rur­gie », com­mence par ces mots, qui ampli­fient l’observation de Fuchs : « Tous les anciens et modernes tiennent que la Mede­cine a eu son ori­gine du ciel. Et pre­mie­re­ment ceux qui ont le mieux sen­ti de la crea­tion du Monde, ont escrit qu'apres la crea­tion des ele­mens (lors qu’il n’y avoit encores homme vivant) les herbes et plantes sor­tirent par le com­man­de­ment de Dieu, des cavernes de la terre, de diverse et presque incom­pre­hen­sible gran­deur, cou­leur, odeur, saveur et figure : et ensemble douees de propres ver­tus tant excel­lentes et divines, qu’il n’y a inven­tion d’ouvrage ou art, quel qu’il soit, qui à meilleure occa­sion soit attri­buee à Dieu. » Paré ne manque pas de citer Pline 8 : « Si quel­cun pense telles choses pou­voir estre inven­tees des hommes, à bon droict (mesmes par le juge­ment de Pline) doit celuy-là estre esti­mé ingrat de la puis­sance de Dieu. » Cette fois, Paré reco­pie l’épître de dédi­cace que Mat­thiole place en tête de ses Com­men­taires sur Dios­co­ride : « Car, comme dit Pline, si quel­cun pense telles choses pou­voir estre inven­tees des hommes, il est ingrat recon­nois­seur de la puis­sance des Dieux. » Mat­thiole pré­cise, ce qu’Ambroise Paré ne manque pas non plus de reprendre, que, selon cer­tains, « Dieu crea­teur de toutes choses, a mon­tré à Adam, pre­mier pro­pa­ga­teur du genre humain, les ver­tus des plantes, et de toutes autres choses que la terre pro­duit et nour­rit, et […] lui a infu­sé la connois­sance d’icelles, aus­si tost que l’aiant for­mé du limon de la terre, il luy a ins­pi­ré la lumiere de vie ».

Pous­sant au pays natal du fils de Dieu, recom­man­dée par Salo­mon, puis­sante à chas­ser les démons et, au demeu­rant, douée de très sin­gu­lières carac­té­ris­tiques, la racine de Baa­ra, si l’histoire en est véri­table, atteste émi­nem­ment la pro­vi­dence du Sei­gneur, « esmer­veillable en toutes ses œuvres ». Quand l’apothicaire mont­pel­lié­rain Lau­rens Cate­lan publie, en 1638, son Rare et curieux dis­cours de la plante appel­lée Man­dra­gore […] Et par­ti­cu­lie­re­ment de celle qui pro­duict une Racine […], qu’aucuns croyent celle que Josephe appelle Baa­ras, dis­cours qui, comme il le signale, a fait l’objet d’une lec­ture publique « dans l’auditoire du Col­lege de Mede­cine, des­ti­né à faire les demons­tra­tions des drogues aux Escho­liers, estu­dians en ladite Facul­té de Mede­cine », il ter­mine son petit ouvrage en citant le Psaume 91 :

O Dieu ! quelle hau­tesse
Des œuvres que tu fais,
Et quelle est en tes faits
La pro­fonde Sagesse.

Jean Céard

Uni­ver­si­té de Paris X-Nan­terre

Notes de bas de page numériques

1 De bel­lo Iudai­co, 7, 181–185, Trad. René Har­mand, in Œuvres com­plètes, t. VI, Paris, Leroux, 1932, p. 240–241.
2 Pierre Mes­sie, Diverses Leçons, 2, 39.
3 Tyard, p. 166–167.
4 Jean Wier, His­toires, dis­putes et dis­cours des illu­sions et impos­tures des diables, V, 22, éd. Pris, 1885, t. II, p. 119 et suiv. ; Pierre Le Loyer, IV Livres des Spectres, Angers, 1586, t. II, p. 310 ; Del Rio, Dis­quis. Magic., II, q. 29, sect. 2.
5 S. Müns­ter, Cos­mo­gra­phie uni­ver­selle, trad. Bel­le­fo­rest, Paris, 1575, t. 2, col. 1002–1003.
6 J. Car­dan, De sub­ti­li­tate, éd. Lyon, Guillaume Rouillé, 1559, p. 310–311.
7 Rem­bert Dodoens, Flo­rum et coro­na­ria­rum odo­ra­ta­rumque non­nul­la­rum her­ba­rum his­to­ria, Anvers, Chr. Plan­tin, 1568, p. 116.
8 Pline, Hist. Natu­relle, 17, 2, § 7.