Cet article de Jean Céard a été originellement publié dans « Curiosité et cabinets de curiosités », Neuilly, Atlande, 2004, p. 125-130.

Nous connais­sons beau­coup de repré­sen­ta­tions de cabi­nets de curio­si­tés ; nous dis­po­sons aus­si d’un cer­tain nombres d’inventaires. En revanche, des cabi­nets de curio­si­tés sont rare­ment men­tion­nés, et, plus rare­ment encore, décrits dans des œuvres de fic­tion. Aus­si vaut-il la peine de consi­dé­rer celui qui se lit dans le Col­loque des sept savants, ou Hep­ta­plo­meres.

Cet ouvrage appar­tient à la lit­té­ra­ture clan­des­tine et, pour cette rai­son, est demeu­ré assez mécon­nu. On ne retra­ce­ra pas ici les débats qu’il a sus­ci­tés depuis quelque temps. Rap­pe­lons seule­ment qu’il a été long­temps attri­bué à Jean Bodin et daté de la fin de la vie de celui-ci. Des recherches plus récentes tendent à éta­blir qu’il fut rédi­gé par un ano­nyme dans la troi­sième décen­nie du xviie siècle, comme on peut le voir par les études réunies sous le titre Magie, Reli­gion und Wis­sen­schaf­ten im Col­lo­quium Hep­ta­plo­meres1. En dépit des contes­ta­tions sou­le­vées par ces pro­po­si­tions, il suf­fit ici de noter que l’auteur du Col­lo­quium Hep­ta­plo­meres, quel qu’il soit, a lu l’Uni­ver­sae Natu­rae Thea­trum de Jean Bodin, qu’il lui fait des emprunts consi­dé­rables2 et que, par là, l’historien est auto­ri­sé à faire appel au Thea­trum pour com­men­ter le Col­lo­quium.

On ne s’attardera pas non plus à défi­nir le sens et la por­tée du Col­lo­quium. On se conten­te­ra de rap­pe­ler que l’ouvrage, de forme dia­lo­guée, est cen­sé rap­por­ter les conver­sa­tions de sept savants ou sages (de là son titre latin) chez un noble véni­tien du nom de Paul Coro­ni.

C’est dans les pre­mières pages du livre qu’est décrit son cabi­net de curio­si­tés, dit « Pan­to­thèque ». Voi­ci cette des­crip­tion telle qu’elle se lit dans une ancienne ver­sion fran­çaise publiée par Fran­çois Ber­riot3 (et que, pour le com­men­taire, on confron­te­ra çà et là à l’original latin publié par Lud­wig Noack4) :

La mai­son de Coro­ni estoit rem­plie d’une infi­ni­té de livres et d’anciens memoires, mesmes d’instrumens tant de musique que de Mathe­ma­tique, par­my les­quelz rien ne me par­rut plus curieux qu’un Pan­to­thecque de six piedz en quar­ré, chacque pied divi­sé en six apo­thecques aus­sy quar­rez qui conte­noient le nombre de trente six cha­cun, lequel nombre mul­ti­plié par soy com­po­soit douze cens quatre vingt seize petites cas­settes ou layettes. Or il avoit choi­sy ce nombre de six, parce qu’il se monstre fort esten­du dans la nature, non seule­ment à cause des ages de plu­sieurs ani­maux qui s’achevent par ce nombre, mais parce que, dans toutte la Nature, il n’y a que six corps par­faits, six cou­leurs simples, six saveurs simples, six tons d’armonie, six métaux simples, six dif­fé­rentes sci­tua­tions de lieux, six sens y com­pris le sens com­mun. Il avoit faict faire ce Pan­to­thecque d’ollivier, et ne sert de rien de dire que c’estoit d’une matiere presque incor­rup­tible, afin qu’il conteint tout l’univers et ses par­ties. Il y avoit au com­men­ce­ment qua­rante huict figures des Estoilles fixes, puis des Pla­nettes, des Com­mettes et autres sem­blables images, des Ele­mens, des Corps Ele­men­taires, des Pierres, des Metaux, des Mine­raux, des racines, des ani­maux de touttes les especes qu’il avoit pû recou­vrer, tous pla­cez cha­cun selon son ordre. Et parce qu’un petit Pan­to­thecque n’eust pû conte­nir touttes les figures de toutes les racines et des insectes, joinct qu’il n’en avoit pas pû recou­vrer quelques unes à cause de leur rare­té, elles estoient mar­quees en pein­ture ou par escrit dans ces petites layettes, cha­cune en son genre, comme le Rino­ce­rot, le Cobras indien et autres leurs sem­blables, qu’il avoit eu soin de se faire appor­ter de loing ou de les achep­ter quand on les luy appor­toit. Il avoit mis sepa­re­ment des racines entieres enve­lo­pées dans de grands mor­ceaux de papier, d’une façon tout­tes­fois que cha­cune cais­sette ou layette conte­noit une par­celle des racines et des ani­maux dis­po­sez dans un tel ordre que les der­niers estoient adhe­rans aux pre­miers, et celles du milieu aux pre­mieres et aux der­nieres, et touttes ensemble en  rap­port par une admi­rable inven­tion, sça­voir, entre la terre et la pierre il met­toit l’argille et la craye comme milieu entre les deux Natures, entre l’eau et les dia­mants le Cris­tal, entre les pierres et les metaux les Mar­cas­sites, entre les plantes et les pierres le Coral, entre les ani­maux et les racines les Zoo­phites, entre les ani­maux ter­restres et les aqua­tiques les Amphi­bies, entre les aqua­tiques et les vola­tilles les pois­sons volans comme le Milan marin et la Macreuse, entre les vola­tilles et les ter­restres les chauves sou­ris. Et ce Pan­to­thecque estoit ache­vé d’une sorte que les layettes estoient dis­tin­guées par les six cou­leurs simples pour le sou­la­ge­ment de la memoire, et avoit si bien obser­vé les jours que le tout se pou­voit remar­quer avec faci­li­té : car il n’estoit pas dres­sé par angles droicts, afin que rien ne se per­dit ou ne tom­bast de ces petites layettes ; aus­sy n’estoit-il pas posé sur un plan pour ne recep­voir qu’un peu de jour, mais à la façon d’un tableau oblique, afin qu’estant pla­cé contre un mur et estant regar­dé de loin, il fit mieux voir touttes les Especes apres avoir levé le voile dont il estoit cou­vert et qu’à force de les relire sou­vent, elles ne peussent plus escha­per à la memoire. Et cer­tai­ne­ment Coro­ni l’avoit si bien estu­dié et s’y estoit ren­du si habile qu’il avoit touttes les especes de ces petits lieux dans sa teste, ce qui luy ser­voit non seule­ment pour ce qui estoit conte­nu dans ce Pan­to­thecque, mais aus­sy pour tout ce qu’il escou­toit ou lisoit.

Ce texte est tel­le­ment expli­cite qu’il a besoin de peu de com­men­taires. Remar­quons d’abord la forme du meuble : un meuble car­ré de six pieds de côté. Sans doute peut-on en éva­luer la taille en rap­pe­lant que le pied vaut envi­ron 33 cm. Mais il importe davan­tage de noter la forme car­rée du meuble et l’omniprésence du nombre six. Le car­ré se rap­porte tra­di­tion­nel­le­ment à la terre, par oppo­si­tion au cercle ou à la sphère, qui figurent le ciel. Faut-il rete­nir ce sens ? Le sénaire nous y engage. L’auteur pré­cise que le nombre de six « se monstre fort esten­du dans la nature ». Plus détaillé, le latin déclare : « Sena­rium autem sele­ge­rat, quod is nume­rus solus inter reli­quos (var. : digi­tos) per­fec­tus esset ac latis­sime in uni­ver­sa natu­ra pate­ret »5, « Il avait choi­si le sénaire parce que ce nombre est entre tous (?) par­fait et qu’il est très lar­ge­ment répan­du dans la nature ». Le tra­duc­teur a dû omettre un pas­sage qu’il ne com­pre­nait pas, les copistes du texte latin hési­tant eux-mêmes entre «reli­quos (s.-e. nume­ros) » et « digi­tos ». Mais l’auteur avait cer­tai­ne­ment écrit « digi­tos », dési­gnant par là les nombres de 0 à 9 (on dit tou­jours en anglais digit), comme Bodin le fait en fran­çais, quand, dans La Répu­blique, il écrit : « Nous voyons entre les nombres doigts, le nombre de six, qui est nombre par­faict », etc.6. Ce nombre est par­fait en ce qu’il est égal à la somme de ses par­ties ali­quotes : 1 + 2 + 3 = 6. C’est encore Bodin qui, médi­tant sur le sep­té­naire et le sénaire, donne, dans la consi­dé­ra­tion des chan­ge­ments des répu­bliques, une place déci­sive au sep­té­naire et le confirme en remar­quant que « la loy de Dieu n’a rien plus frequent que le sep­te­naire »7, alors qu’il éta­blit, dans le Thea­trum, que les choses natu­relles sont régies par le sénaire, en une phrase que l’auteur du Col­lo­quium s’approprie : « sex colores, sex sapores, sex conso­nan­tias, sex sen­sus, sex cor­po­ra per­fec­ta, sex metal­la, nec plures esse constat »8 ; ou, comme tra­duit Fran­çois de Fou­ge­rolles, « Il n’y a que six cou­leurs, six saveurs, six conso­nances, six sens, six corps par­fects, et six metaux, sans plus »9. À cette asser­tion, Bodin a consa­cré de nom­breuses pages : ain­si les six saveurs sont le doux, l’amer, l’aigre, l’âcre, le salé et l’austère10 ; les six corps par­faits sont la sphère, le tétra­èdre, l’hexaèdre, l’octaèdre, le dodé­ca­èdre et l’icosaèdre11 ; les six métaux sont l’or, l’argent, l’airain, l’étain, le plomb et le fer12 ; les six « sci­tua­tions de lieux » sont le haut, le bas, la droite, la gauche, le devant et le der­rière ; et les six sens sont nos cinq sens externes aug­men­tés du sens com­mun, qui, dans la psy­cho-phy­sio­lo­gie ancienne, a pour fonc­tion de coor­don­ner les infor­ma­tions recueillies par les cinq sens externes afin de recons­ti­tuer l’objet per­çu.

Dans ces ana­lyses il n’est pas dif­fi­cile de retrou­ver la trace de spé­cu­la­tions anciennes, qui, fon­dées sur le récit biblique de la Créa­tion, assignent six jours à celle-ci, Dieu se repo­sant le sep­tième jour, de sorte que six est le nombre de la Créa­tion, et sept, celui du Créa­teur. Toute la numé­ro­lo­gie ancienne repose sur ce fon­de­ment sym­bo­lique. En pri­vi­lé­giant le sénaire, « fort esten­du dans la nature », le Pan­to­thèque se donne pour une image de la Créa­tion. Au reste, en choi­siss­sant le sénaire, qui est le pre­mier nombre par­fait, Dieu a créé une œuvre elle-même par­faite : « Et Dieu vit que cela était bon. » Il faut donc que le Pan­to­thèque mul­ti­plie les mani­fes­ta­tions du sénaire, d’abord dans sa forme, mais aus­si dans l’usage des six cou­leurs simples pour faci­li­ter l’identification visuelle des layettes.

La des­crip­tion du Pan­to­thèque en détaille les objets, en com­men­çant par les qua­rante-huit constel­la­tions13 réper­to­riées depuis l’Alma­geste de Pto­lé­mée14. Suivent les autres créa­tures. Ce que le tra­duc­teur appelle « racines » répond au latin « stirpes », qu’il vau­drait mieux rendre par « plantes ».

Com­ment enfer­mer dans les étroites limites du Pan­to­thèque toute la Créa­tion, « tout l’univers et ses par­ties », ou, comme dit le latin, « mun­di uni­ver­si­ta­tem » ? Quand il d’agit d’objets de taille impor­tante, qui ne pour­raient entrer dans des layettes de petite dimen­sion (cha­cune, peut-on esti­mer, n’a que 5 cm de long, et 3 cm de haut), on se contente d’un frag­ment (« une par­celle des racines et des ani­maux »), ou encore d’un des­sin ou sim­ple­ment d’un écri­teau (« mar­quées en pein­ture ou par escrit »). Ain­si pour le rhi­no­cé­ros. Ce n’est donc ni tout à fait une sorte de cabi­net d’histoire natu­relle, ni tout à fait un équi­valent du Pays de Satin que décrit le Cin­quième Livre de l’œuvre de Rabe­lais15, mais un mixte, qui peut recou­rir à la pein­ture et à l’écriture, qui retient cepen­dant assez de frag­ments natu­rels pour attes­ter sa valeur de réa­li­té.

À cela un avan­tage : aucun objet, par sa dimen­sion, n’encombre l’espace et ne trouble la vision de l’ensemble. Car l’essentiel reste une dis­po­si­tion des­ti­née à faire appa­raître l’ordre des êtres natu­rels. Sur ce point, la des­crip­tion est par­ti­cu­liè­re­ment insis­tante, notam­ment en ce qui regarde les miné­raux, les plantes et les ani­maux, dont il s’agit de maî­tri­ser l’extrême diver­si­té : ils étaient « dis­po­sez dans un tel ordre que les der­niers estoient adhe­rans aux pre­miers, et celles du milieu aux pre­mieres et aux der­nieres, et touttes ensemble en rap­port par une admi­rable inven­tion ». Le latin dit : « eo tamen ordine, ut extre­ma pri­mis, media utrisque, omnia apta serie cohae­rerent ». Suivent divers exemples, qui font écho à de pré­cis déve­lop­pe­ments de Bodin, et qu’il vaut la peine de relire. Voi­ci celui de La Répu­blique, où Bodin  sou­tient que « le monde est faict et gou­ver­né par pro­por­tion har­mo­nique »  :

Si nous cher­chons par le menu les autres crea­tures, nous trou­ve­rons une per­pe­tuelle liai­son har­mo­nique, qui accorde les extre­mi­tez par moyens indis­so­lubles qui tiennent de l’un et de l’autre : comme on peut voir entre la terre et les pierres l’argile, entre la terre et les metaux les mar­ca­sites, cala­mites et autres mine­raux : entre les pierres et les plantes les especes de corail qui sont plantes lapi­fiees pre­nant vie et crois­sance par les racines : entre les plantes et ani­maux, les Zoo­phytes, ou plan­te­bestes qui ont sen­ti­ment et mou­ve­ment, et tirent vie par les racines : entre les ani­maux ter­restres et aqua­tiques les Amphy­bies, comme bievres, loutres, tor­tues, et autres sem­blables : entre les aqua­tiles et les vola­tiles, les pois­sons volans : et gene­ra­le­ment entre les bestes et l’homme, les singes, com­bien que Pla­ton met­toit la femme : entre ceux-ci et la nature Ange­lique, Dieu a posé l’homme, par­tie duquel est mor­telle, et par­tie immor­telle, liant ain­si le monde ele­men­taire avec le monde celeste par la region ethe­ree.16

Avec la Démo­no­ma­nie, ce sont les Démons qui trouvent leur place dans cette har­mo­nie uni­ver­selle :

On void que ce grand Dieu de nature a lié toutes choses par moyens, qui s’accordent aux extre­mi­tez, et com­pose l’harmonie du monde intel­li­gible, celeste, et ele­men­taire par moyens, et liai­sons indis­so­lubles. Et tout ain­si que l’harmonie per­iroit, si les voix contraires n’estoient liées par voix moyennes : ain­si est-il du monde, et de ses par­ties. Au ciel les signes contraires sont alliez d’un signe qui s’accorde à l’un et l’autre. Entre la pierre, et la terre on void l’argille, et basme. Entre la terre et les metaux les mar­ca­sites, et autres mine­raux : entre les pierres, et les plantes sont les especes de corail, qui sont plantes lapi­fiées pro­dui­sans racines, rameaux et fruicts : Entre les plantes, et les ani­maux sont les Zoo­phites, ou plan­te­bestes, qui ont sen­ti­ment, et mou­ve­ment et tirent leur vie par les racines atta­chées aux pierres : Entre les ani­maux ter­restres, et aqua­tiques sont les amphy­bies, comme les bievres, loutres, tor­tues, cancres flu­via­tiles : entre les aqua­tiques et les oyseaux sont les pois­sons volans : Entre les autres bestes, et les hommes, sont les Synges et Cer­co­pithes : et entre toutes les bestes brutes, et la nature intel­li­gible, (qui sont les Anges et Dæmons) Dieu a posé l’homme, par­tie duquel est mor­telle comme le corps, et par­tie immor­telle, comme l’intellect.17

Le Thea­trum ne sau­rait omettre de telles consi­dé­ra­tions. Voi­ci com­ment Fou­ge­rolles les tra­duit :

Nous voyons aus­si que l’argille par­ti­cipe du limon et des pierres par l’affinité qu’elle a tant envers l’un qu’envers l’autre ; comme de mesme le crys­tal entre l’eau et les dia­mants ; le mer­cure ou vif argent entre l’eau et les metaux ; le Pyrites ou la Mar­ca­site, entre les pierres et les metaux ; le corail entre les plantes et les pierres ; le Zoo­phyte ou la Plan­ta­ni­male, qui a sen­ti­ment et mou­ve­ment, comme les ani­maux, et qui tire ses ali­ments de terre par ses racines umbi­cu­laires, ou qui adhere aux pierres et aux rochers par ses fibres, par­ti­cipe de la nature des plantes et des ani­maux ; l’Amphibie ou l’animal qui vit par­tie en l’eau et par­tie en terre, par­ti­cipe à la nature des pois­sons et ani­maux ter­restres, comme le veau marin ; l’Hermaphrodite aux deux sexes ; quelques pois­sons volants à la nature des oiseaux et des [ani­maux] aqua­tiques, et de ceux-cy on en a trou­vé deux sortes, l’une, qui vole, et si elle n’a point de plume, l’autre, qui ne vole pas, et si elle a des plumes au lieu d’escailles ; la chauve-sou­ris, ayant des aisles, comme les oiseaux (tou­tes­fois sans plumes) et des dents, et du poil, et des mam­melles, comme la sou­ris, s’envole entre le natu­rel des oiseaux et ani­maux ram­pants.18

D’un texte à l’autre, l’examen est plus ou moins ample, et les exemples peuvent varier. Mais l’idée géné­rale demeure de la conca­té­na­tion, de la co-hérence (« ut […]omnia apta serie cohae­rerent »), de tous les êtres dans la Créa­tion, et cette thèse est prou­vée sur­tout par la consi­dé­ra­tion des êtres « moyens » qui par­ti­cipent éga­le­ment des extrêmes pour conci­lier diver­si­té et uni­té. C’est à cette doc­trine qu’adhère Coro­ni, et le rédac­teur du Col­lo­quium l’illustre en repre­nant le déve­lop­pe­ment du Thea­trum, qu’il com­plète par des indi­ca­tions pui­sées dans le reste du livre19. Par là il illustre la repré­sen­ta­tion ana­lo­gique de la nature qui est glo­ba­le­ment celle de la Renais­sance20, et dont les cabi­nets de curio­si­tés sont les exactes expres­sions. Le Pan­to­thèque vise à don­ner à voir la tota­li­té de la créa­tion dans son uni­té mul­tiple, ou, si l’on veut, dans sa mul­ti­pli­ci­té réduite à l’unité. De cette repré­sen­ta­tion, Bodin aime à don­ner une ver­sion musi­cale, celle de l’harmonie, comme le dit fort bien la page de La Démo­no­ma­nie citée ci-des­sus : « Tout ain­si que l’harmonie per­iroit, si les voix contraires n’estoient liées par voix moyennes : ain­si est-il du monde, et de ses par­ties. »

C’est cette uni­té mul­tiple que cherche à faire per­ce­voir sen­si­ble­ment le Pan­to­thèque. La dis­po­si­tion du meuble dans l’espace y concourt, car on a veillé à ce « qu’estant pla­cé contre un mur et estant regar­dé de loin, il fit mieux voir touttes les Especes apres avoir levé le voile dont il estoit cou­vert ». Il est ain­si un simu­lacre de la créa­tion, un simu­lacre assez petit pour être à la mesure de l’homme qui l’observe. En outre, don­nant à voir des objets ou des frag­ments ou des repré­sen­ta­tions d’objets, mais en même temps les iden­ti­fiant à l’aide d’écriteaux, le Pan­to­thèque est sem­blable à un livre ouvert qui ferait voir et lire, d’un seul regard, la tota­li­té de la Créa­tion ; on aura noté la for­mule : « […] à force de les relire sou­vent ». Au reste, le Pan­to­thèque est, tout autant qu’un ins­tru­ment d’enseignement, un moyen de mémo­ra­tion et de remé­mo­ra­tion : sa consi­dé­ra­tion aide à mettre et à remettre les images et les noms en mémoire. La ver­sion fran­çaise déclare : « […] afin qu’[…] il fit mieux voir touttes les Especes […] et qu’à force de les relire sou­vent, elles ne peussent plus escha­per à la memoire » ; le latin, plus concis et plus inci­sif, dit : « […] ut tem­po­ris diu­tur­ni­tate sin­gu­la sæpius legen­do fide­li memo­ria com­men­da­ren­tur », « afin qu’à la longue, cha­cun des objets, par une fré­quente lec­ture, fût fidè­le­ment confié à la mémoire ». Àl’aide de ce simu­lacre de la Créa­tion, le spec­ta­teur-lec­teur est inci­té à for­ger en lui une image men­tale, un simu­lacre men­tal, dis­po­sé selon l’arrangement du Pan­to­thèque, confor­mé­ment à la méthode des lieux ensei­gnée par l’art de mémoire. C’est ce simu­lacre qui lui per­met­tra de mettre immé­dia­te­ment à leur place les nou­velles connais­sances ulté­rieu­re­ment acquises.

La des­crip­tion du Pan­to­thèque que pro­pose le Col­lo­quium Hep­ta­plo­meres invite à défi­nir le cabi­net de curio­si­tés comme la réa­li­sa­tion visible d’une image men­tale de la Créa­tion, mais d’une Créa­tion conçue selon la Renais­sance, c’est-à-dire d’une Créa­tion de type ana­lo­gique, d’une Créa­tion dans laquelle la mul­ti­pli­ci­té est un déploie­ment de l’unité, dans laquelle chaque objet, pris dans un jeu de varia­tions rai­son­nées, appa­raît, à sa place, comme une pièce du Tout. Nos col­lec­tions, nos cabi­nets d’histoire natu­relle ne sont que les faux jumeaux de ces cabi­nets ain­si conçus, de ces Pan­to­thèques.

  1. Hrsg. von Karl Frie­drich Fal­ten­ba­cher, Darm­stadt, Wis­sen­schaft­liche Buch­ge­sell­schaft, 2002. []
  2. voir mon étude, « Du Théâtre de la nature uni­ver­selle à l’Hep­ta­plo­meres », dans Magie, Reli­gion und Wis­sen­schaf­ten im Col­lo­quium Hep­ta­plo­meres, op. cit., p. 53–68. []
  3. J. Bodin, Col­loque de sept sça­vans qui sont de dif­fe­rens sen­ti­mens […], Genève, Droz, 1984, p. 2–4. []
  4. Joan­nis Bodi­ni Col­lo­quium Hep­ta­plo­meres de rerum subli­mium arca­nis abdi­tis, hrsg. von Lud­wig Noack, Schwe­rin, 1857. []
  5. Éd. Noack, p. 2. []
  6. J. Bodin, La Répu­blique, Paris, Jacques du Puys, 1583, p. 565. []
  7. Ibid., p. 566. []
  8. J. Bodin, Uni­ver­sae Natu­rae Thea­trum, éd. Franc­fort, hér. André Wechel, 1597, p. 460. []
  9. J. Bodin, Le theatre de la nature uni­ver­selle, Lyon, Jean Pille­hotte, 1597, p. 664. []
  10. C’est ain­si que Fou­ge­rolles, p. 663, tra­duit : « dul­cis, ama­rus, acris, aci­dus, sal­sus, acer­bus » (Thea­trum, p. 459). []
  11. J. Bodin, Thea­trum, p. 138. []
  12. Ibid., p. 254. []
  13. Le latin dit « ima­gines sexa­gin­ta (var. : 48 ou 84) iner­ran­tium side­rum » ; et Bodin, Thea­trum, p. 585 : « Veteres mille ac 25. [stel­las] ima­gi­nib. 48 deno­ta­runt. » []
  14. Aus­si n’est-il pas utile de sup­po­ser ici une influence de la lec­ture de Coper­nic, comme le vou­drait Ebe­rhard Kno­bloch, « Cos­mo­lo­gie et mathé­ma­tiques dans le Col­lo­quium Hep­ta­plo­meres », Magie, Reli­gion und Wis­sen­schaf­ten im Col­lo­quium Hep­ta­plo­meres, op. cit., p. 129. []
  15. Cin­quième Livre, chap. 29 et 30. Voir J. Céard, « L’érudition dans le Cin­quième Livre », dans Le Cin­quième Livre, études réunies et publiées par Fran­co Gia­cone, Genève, Droz, 2001, p. 45 et suiv. []
  16. La Répu­blique, éd. citée, p. 1059–1060. []
  17. J. Bodin, La Démo­no­ma­nie, Paris, J. Du Puys, 1587, f° 8. []
  18. J. Bodin, Le theatre de la nature uni­ver­selle, p. 317. Le latin (éd. citée, p. 226–227) écrit : « Inter limum et lapides argil­lam, utraque cogna­tione qua­dam com­plec­ti vide­mus : ut inter aquam et ada­mantes crys­tal­lum : inter aquam et metal­la hydra­gy­rum : inter lapides ac metal­la, pyr­rhi­tem, sive mar­ca­si­ta­tum genus : inter lapides ac stirpes cora­lia, quæ suis radi­ci­bus saxis hærent et ramos pro­fe­runt : inter stirpes et ani­man­tia ea quæ Zoo­phy­ta [Plan­ta­ni­ma­lia] dicun­tur, quæ sen­tiunt ac mouen­tur, fibris tamen ac radi­ci­bus cohærent saxis ac ter­ris, unde ali­men­ta sugunt : inter ani­mantes aqua­tiles ac ter­restres amphi­bia, siue anci­pites ani­mantes in utrisque sedi­bus viventes : inter mares ac fœmi­nas her­ma­phro­di­tos : inter aqua­ti­lia et vola­ti­lia pisces volantes, par­tim sine plu­ma, par­tim qui plu­mas habent pro squa­mis, nec tamen volant : inter vola­ti­lia ac rep­ti­lia ves­per­ti­liones, volantes qui­dem sine plu­ma, sed den­ti­bus, alis, pilis, ac mam­mis præ­di­tos […] ». []
  19. Voir J. Céard, « Du Théâtre de la nature uni­ver­selle à l’Hep­ta­plo­meres », art. cité, p. 63. []
  20. Voir J. Céard, « Ana­lo­gie et zoo­lo­gie au xvie siècle », dans Bul­le­tin de l’Institut Col­lé­gial Euro­péen, 1976 (article repro­duit dans Ana­lo­gie et Connais­sance, t. I, Paris, Maloine, 1980). []