Cabinet de la bibliotheque Sainte Genevieve (Du Molinet)

Le fameux cabinet de la Bibliothèque Sainte-Geneviève a été constitué et décrit par le père Du Molinet.

LE

CABINET

DE LA

BIBLIOTHÈQUE

DE

SAINTE GENEVIEVE.

DIVISÉ EN DEUX PARTIES.

Conte­nant les Anti­qui­tez de la Réli­gion des Chré­tiens, des Egyp­tiens, &

des Romains ; des Tom­beaux, des Poids & des Médailles ; des Mon­noyes,

des Pierres antiques gra­vées, & des Miné­raux ; des Talis­mans, des Lampes

antiques, des Ani­maux les plus rares & les plus sin­gu­liers, des Coquilles

les plus consi­dé­rables, des Fruits étran­gers, & quelques Plantes exquises.

Par le R. P. CLAUDE DU MOLINET,

Cha­noine Régu­lier de la Congré­ga­tion de France.

[fleu­ron]

A PARIS.

Chez ANTOINE DEZALLIER, ruë Saint Jacques,

à la Cou­ronne d’or.

M. DC. XCII.

AVEC PRIVILEGE DU ROY.

 

ELOGE

DU PERE DU MOLINET

Cha­noine Régu­lier de Sainte Gene­viéve.

Tiré du Jour­nal des Sça­vans, du vingt-qua­triéme Novembre

De l’année 1687.

Il seroit à pro­pos de dire quel a été le feu Pere du Moli­net, en don­nant au public les mémoires qu’il a lais­sez dans le Cabi­net de la Biblio­theque de Sainte Gene­viéve, s’il ne s’étoit pas assez fait connoître par ses bonnes qua­li­tez, et par ses ouvrages. Quelque inter­est que nous devions prendre aux loüanges qu’il mérite, on ne nous accu­se­roit pas de luy en don­ner trop, après celles que tous les Sça­vans luy ont don­nées pen­dant sa vie, & depuis sa  mort. Nous nous conten­te­rons de rap­por­ter icy pour tout Eloge, celuy qye les Auteurs du Jour­nal des Sça­vans publié­rent quelques mois après son décés. La pein­ture qu’en firent ces habiles gens, le répré­sente mieux, que le por­trait que nous en avons fait gra­ver. Nous assû­rons le public, que nous y recon­nois­sons par­fai­te­ment le feu Pere du Moli­net.

La dou­leur que les Gens de Lettres ont souf­ferte à la mort du P. du Moli­net, Cha­noine Régu­lier de Sainte Gene­viéve, leur a été trop sen­sible pour le pas­ser sous silence. Il étoit de Châ­lons en Cham­pagne, d’une Famille ancienne et illustre, & par sa noblesse, & par les alliances qu’elle avoit avec celles d’Arcis, de Mœurs, de Bou­che­rat & de Lho­pi­tal. La mére du P. du Moli­net étoit de cette der­niére Famille, de laquelle elle por­toit le nom : son pére fut Pierre du Moli­net, Ecuyer, Pre­vôt de Châ­lons. Il l’envoya à Paris avec son frere aîné, pour y faire ses études de Phi­lo­so­phie, laquelle il n’eut pas plû­tôt ache­vée, qu’il prit la réso­lu­tion d’entrer dans l’Ordre des Cha­noines Régu­liers ; il s’y fit dis­tin­guer autant par son éru­di­tion & sa suf­fi­sance, que par sa  pié­té : il fut Pro­cu­reur Géné­ral de sa Congré­ga­tion, & son humi­li­té seule ser­vit d’obstacle à son élé­va­tion aux autres Charges qui luy furent sou­vent offertes. Ceux qui l’ont connu, sçavent com­bien il eut de soin de s’en éloi­gner. Il étoit d’un carac­tére d’esprit heu­reux, doux, affable, cha­ri­table, si bien-fai­sant, que jamais per­sonne ne l’a appro­ché, qu’il n’ait été très-content de luy : il est vray qu’il loüoit volon­tiers tout le monde, qu’il se fai­soit un sin­gu­lier plai­sir de rendre ser­vice.  Il ne pou­voit être un moment oisif ; & la pos­té­ri­té aura de la peine à croire qu’il soit l’Auteur d’un aus­si grand nombre d’ouvrages, que ceux que l’on a de luy, & que l’on pour­ra don­ner un jour au public. Il en a paru déjà plu­sieurs qui ont méri­té une appro­ba­tion géné­rale : il a réduit en un tres-bel ordre les Epîtres d’Etienne Evêque de Tour­nay, & en a expli­qué les endroits dif­fi­ciles par des Notes tres-sça­vantes. On luy a l’obligation de l’Histoire des Papes par les Médailles, depuis Mar­tin V, jusques à pré­sent. Les Cha­noines Sécu­liers lui doivent douze Réfléxions sur leur ori­gine, aus­si-bien quel es Régu­liers douze sur leur anti­qui­té. Son Livre des dif­fé­rens Habits des Cha­noines & des Cha­noi­nesses Régu­liéres a été trou­vé fort curieux. Il a fait encore impri­mer plu­sieurs Dis­ser­ta­tions, comme de la Mître des Anciens, d’une teste d’Isis trou­vée à Paris, & d’autres petites piéces. La Biblio­théque de sainte Gene­viéve n’est deve­nuë célébre que par ses soins. Il s’est plû dés sa plus tendre jeu­nesse, à décou­vrir tout ce qu’il y avoit amas­sées, est une preuve que rien n’échappoit à ses recherches. L’honneur qu’on luy fit de le choi­sir pour veiller à l’ouvrage du P. Coro­nel­li, tou­chant le Globe céleste, n’est pas une petite marque de l’étenduë de sa science ; mais ce qui reléve extré­me­ment son mérite, c’est que le Roy a vou­lu se ser­vir de luy pour aider à ran­ger ses Médailles, & pour luy en cher­cher de nou­velles, aus­si-bien que des Agathes, & d’autres Pierres de prix, dont il avoit une grande connois­sance. Il eut l’honneur de four­nir à Sa Majes­té plus de huit cent Médailles tirées du Cabi­net de Sainte Gene­viéve. Les gra­ti­fi­ca­tions qu’Elle luy a faites, & qui sont en cette Biblio­theque, seront des marques éter­nelles de la libé­ra­li­té de ce grand Prince, & une preuve écla­tante que les ser­vices de ce sça­vant Reli­gieux ne luy étoient pas desa­gréables. Il mou­rut  à Sainte Gene­viéve le deuxiéme jour de Sep­tembre 1687, après six jours de mala­die, en la 67. année de son âge.

 

PREFACE.

L’Abbaye de Sainte Gene­vieve de Paris, ayant été réfor­mée en mil six cent vingt-quatre, par le zèle de M. le Car­di­nal de la Roche­fou­cault, qui en étoit Abbé, les Cha­noines Régu­liers de S. Vincent de la Ville de Sen­lis, qu’il y fit venir pour ce sujet, y ayant réta­bli le Culte divin, & l’exercice d’une solide pié­té, jugé­rent qu’il étoit néces­saire, pour l’entretenir, d’y joindre l’étude des bonnes Lettres, autre­fois si flo­ris­santes en cette célébre Mai­son.

Les Livres qui en sont l’aliment & la nour­ri­ture, leur man­quoient ; ils n’avoient pas trou­vé un seul Manus­crit, ni un seul Livre impri­mé quand ils y vinrent ; ils s’appliquérent pen­dant plu­sieurs années, à en amas­ser : le Per­es Fro­neau & Lal­le­mant Chan­cé­liers de l’Université de Paris, ont tra­vaillé avec assi­dui­té & suc­cez à cette acqui­si­tion, & ils ont vû de leur temps, jusqu’à sept ou huit mille Volumes dans la Biblio­théque de Sainte Gene­viéve.

L’an 1675. on fit bâtir un lieu fort propre pour ser­vir de Biblio­théque, il a trente toises de lon­gueur ; on m’en don­na la direc­tion, & je me trou­vay enga­gé à faire de temps en temps de nou­velles acqui­si­tions de Livres, pour rem­plir un si grand Vais­seau : & le suc­cez répon­dit bien­tôt à mes desirs.

Je crûs en même temps faire une chose, qui ne contri­bue­roit pas peu à son orne­ment & à son avan­tage, si je l’accompagnois d’un Cabi­net de Piéces rares & curieuses, qui regar­dassent l’Etude, & qui pûssent ser­vir aux belles Lettres. C’est ce que je me suis pro­po­sé dans le choix de ces curio­si­tez : & j’ay tâché de n’en point cher­cher, & de n’en point avoir, qui ne pussent être utiles aux Sciences, aux Mathé­ma­tiques, à l’Astronomie, à l’Optique, à la Géo­mé­trie, & sur tout, à l’Histoire, soit natu­relle, soit antique, soit moderne ; & c’est à quoy je me suis prin­ci­pa­le­ment appli­qué.

Le lieu de ce Cabi­net est conti­gu à la Biblio­théque ; on y voit en face une espéce d’Alcove d’Architecture entre les deux fenêtres qui l’éclairent ; il s’y voit plu­sieurs sortes d’habits et d’armes de Païs étran­gers, des Perses, des Indiens, & des Amé­ri­cains. Au des­sus sont trois Gra­dins gar­nis de Vases, d’Urnes, de Figures antiques, d’Instrumens de Sacri­fices, de Lampes, & de plu­sieurs autres sortes d’Antiquitez.

Cette Alcove est accom­pa­gnée de deux Buf­fets gar­nis de tablettes sur les­quelles sont des Pétri­fi­ca­tions, des Oyseaux des Indes, & des Ani­maux, des Orne­mens & chaus­sures de plu­sieurs Païs. Ces Buf­fets portent aus­si deux Gra­dins, sur les­quels sont des figures & des vases de la Chine avec des branches de corail rouge, blanc, & noir ; & diverses sortes de crois­sances de Mer.

Les trois autres côtez sont ornez de douze Cabi­nets de bois de noyer posez sur des colomnes, il y en a quatre grands accom­pa­gnez cha­cun de deux petits. Dans le pré­mier des grands, sont les Médailles de grand bronze, dont la suite est entiére, &qui ont même les Têtes les plus rares des Empe­reurs & des Prin­cesses leurs femmes, avec un Livre, où elles sont toutes des­si­nées & expli­qués au nombre de plus de quatre cens. La suite de moyen bronze qui est aus­si dans ce Cabi­net, est beau­coup plus ample, ayant jusques à qua­torze cens Médailles, dont il y en a bien trois cens Gréques ; elle des­cend bien avant dans le bas Empire.

Le second grand Cabi­net, a aus­si deux suites de Médailles antiques, l’une de petit bronze, & l’autre d’argent ; celle de petit bronze, qui est si sin­gu­liére, qu’il n’y en a  peut-être pas une sem­blable dans l’Europe, contient envi­ron douze cens Médailles, tant du haut que du bas Empire, entre les­quelles il y en a bien aus­si trois cens Gréques. La suite d’argent qui a en tête les Deï­tez, com­prend plus de sept cens Médailles.

Le troi­siéme Cabi­net, a les mesures, les poids, & les mon­noyes antiques des romains ; il contient aus­si les mon­noyes Gréques, & celles d’agent des Hebreux ; il s’y voit des tablettes de talis­mans, tant en pierre qu’en métaux, anciens & modernes, de toutes sortes de Langues.

Enfin le qua­triéme grand Cabi­net ren­ferme les Ins­tru­mens des  Sacri­fices, des Deï­tez, des Armes des romains, & d’autres usten­ciles & anti­qui­tez Romaines, Greques, Egyp­tiennes, & beau­coup d’autres choses antiques.

Dans les huit petits Cabi­nets, il y a au pre­mier les Médailles de cuivre des Papes depuis mAr­tin V. jsuques à Inno­cent XI. Au nombre d’environ 400. & une cen­taine de plu­sieurs Car­di­naux. Le second contient cent quar­rez d’acier gra­vez en creux des Médailles antiques & modernes, entre les­quelles sont celles des Empe­reurs depuis Jules Cesar jusques à Elio­ga­bale, de la main du Padoüan, ain­si sur­nom­mé, à cause qu’il étoit de Padoüe ; c’est de ces Médailles qu’ont été tirées celles qu’on appelle les Padoüans en tous les métaux.

Le troi­siéme  petit cabi­net ren­ferme les Médailles des Rois de France, depuis Charles VII. Jusques à Louïs XIV. celles des Reines, des Princes, des Chan­cé­liers, & des Illustres de tous les Etats de ce Royaume.

Le qua­triéme contient celles des Empe­reurs, des Rois d’Espagne, d’Angleterre, de Dan­ne­marc, de Suéde, & autres du Nord, des Princes d’Italie, de Savoye, des Elec­teurs & Princes d’Allemagne, & de plu­sieurs autres Princes de l’Europe.

Le cin­quiéme est celuy des Mon­noyes, on y voit celles de France, de nos Rois, depuis le com­men­ce­ment de la Monar­chie jusques à ce jour, & de toutes nos Villes, Bourgs, Cha­pitres, & Abbayes qui en ont fait frap­per, celles du Royaume de la Chine, du Japon, Cali­cut, Siam, Mogol, Tur­quie, & autres du Levant ; enfin celles de tous les Rois & Princes de l’Europe.

Le sixiéme est pour les Jet­tons des Rois de  France ; on y en voit une suite de plus de six cens depuis Fran­çois I. jusques à Loüis XIV. à pré­sent régnant ; leurs devises y marquent leurs plus belles actions ; il y en a  encore des Reines, des Princes, des Familles, des Magis­trats, des Com­pa­gnies, & plu­sieurs autres qui ont rap­port à l’Histoire de ce siécle, jusques au nombre de mille.

Le sep­tiéme ren­ferme les Ins­tru­mens  de Mathé­ma­tique, les Hor­loges ; les Lunettes d’approche, les pierres d’aimant, &  autres choses sem­blables.

Le hui­tiéme est pour les pierres gra­vées, cor­na­lines, lapis, agathes, onyx, jades, camayeux, & pour les mine­raux &les coquilles. On voit des­sous & des­sus ces Cabi­nets des ani­maux & des pois­sons rares, avec des piéces qui regardent l’Optique. Les murailles du Cabi­net, outre cela, sont ornées de Por­traits & de Tableaux curieux ; la Cor­niche qui regne tout à l’entour, porte les Por­traits au pas­tel de vingt-deux Rois de France depuis S. Loüis, tirez au natu­rel des ori­gi­naux les plus fidéles de leur temps.

Au reste j’avouë de bonne foy, que nous sommes plus rede­vables des rare­tez qui sont en ce Cabi­net, & qui u ont été ramas­sées pen­dant dix années, au bon­heur & aux bien­faits de mes amis, qu’à mon indus­trie, & à la dépense que j’y aye faite. J’atribuë, en effet, à un bon­heur sin­gu­lier, que les rare­tez du fameux Cabi­net de M. de Pei­resc Conseiller au Par­le­ment d’Aix, ayent été trans­por­tées en celui-cy. Cet excellent homme les avoit ramas­sées avec de grands soins & de grands frais en Ita­lie & en Orient : M. Gas­sen­di & plu­sieurs autres Auteurs en parlent avec estime. M. de Har­lay Pro­cu­reur Géné­ral du Par­le­ment de Paris, m’a gra­ti­fié de tant de Livres curieux, de Médailles, d’Antiquitez, & d’autres piéces rares, & d’une maniére si géné­reuse & si obli­geante que je ne puis jamais assez, ni le publier, ni le recon­noître.

J’ay donc fait des­si­ner ici ce qui est de plus rare & de plus sin­gu­lier dans ce Cabi­net ; j’en ferai l’explication, afin d’en conser­ver la memoire, & en rendre plus facile la connois­sance. Comme on ne peut entrer dans ce Cabi­net sans pas­ser par la Biblio­théque, j’ay com­men­cé par trois planches, qui la repré­sentent. La pre­miére l’a fait voir en pers­pec­tive ; la seconde repré­sente un des bouts de ce grand Vais­seau ; dans la troi­siéme sont gra­vées deux des tablettes qui ren­ferment les Livre, & qui font par­tie des onze de pareille gran­deur, qui sont de chaque côté. Je ne dirai rien ici des Livres sin­gu­liers que nous y avons, parce que je pou­ray quelque jour en don­ner au Public un Cata­logue exact.

 

Extrait du Pri­vi­lege du Roy.

Par grace & Pri­vi­lége du Roy, don­né à Ver­sailles le onziéme jour de Juin mil six cens quatre-vingts onze. Signé, Par le Roy en son Conseil, BOUCHER : Et scel­lé du grand sceau de cire jaune. Il [est] per­mis à nôtre bien aimé le Pere SARREBOURSE Cha­noine Régu­lier de la Congré­ga­tion de France, de faire impri­mer un Livre, inti­tu­lé le Cabi­net de la Biblio­théque de Sainte Géne­viéve, & ce durant le têms & espace de vingt années, à com­men­cer du jour que ledit Livre sera ache­vé d’imprimer pour la pre­miére fois : Et défenses sont faites à toutes sortes de per­sonnes de quelle qua­li­té & condi­tion qu’elles soient, d’imprimer, faire impri­mer, vendre ni debi­ter ledit Livre en aucune maniére que ce soit, sans l’exprés consen­te­ment de l’Exposant : A peine de deux mil livres d’amende, confis­ca­tion des Exem­plaires, &  autres peines por­tées par ledit Pri­vi­lége.

Regis­tré sur le Livre de la Com­mu­nau­té des Impri­meurs & Libraires de Paris, le ving­tiéme Octobre 1691.

Signé, P. AUBOUIN, Syn­dic.

Et ledit P. SARREBOURSE a cedé & trans­por­té son droit du present Pri­vi­lége au Sieur ANTOINE DEZALLIER Mar­chand Libraire à Paris, pour en joüir sui­vant l’accord fait entr’eux.

Ache­vé d’imprimer pour la pre­miére fois, le 12. Février. 1692.

[ban­deau]

[1]

ANTIQUITEZ
DE LA RELIGION
DES CHRETIENS

I.

Une Image Grecque.

C’est une image Grecque de la Sainte Vierge, d’un marbre brun, qui est fort ancienne, comme il paroît en ce qu’Elle porte son Enfant, non sur les bras, mais devant Elle, à la manière des figures de Nôtre-Dame de Chartres, de Nôtre-Dame de Paris, & de beau­coup d’autres, qui sont d’une anti­qui­té incon­tes­table : comme aus­si en ce qu’Elle a les bras éle­vez pour prier, & non les mains jointes, ce qui est plus moderne. Les lettres Grecques, qu’on y voit, signi­fient MATER DEI JESU CHRISTI : le Rou­leau, que tient le petit Jésus en sas main, repre­sente son Evan­gile.

II.

Au milieu du revers est un Saint Michel tenant une mas­suë éle­vée, prest à déchar­ger un coup sur la teste d’une per­sonne qu’il pre­sente au Juge­ment de Dieu ; der­riere cette per­sonne est le Demon son accu­sa­teur. On lit à l’entour ces deux mots en Grec. MIXAHA APXIETPATHROE Michaël prin­ceps mili­tiæ. Les sept figures, qui envi­ronnent le milieu de cette Medaille, sont les sept Dor­mans, qui sont en grande vene­ra­tion en l’Eglise Grecque.

[2]

REMARQUES

Ce seroit icy le lieu de faire gra­ver une espece de petit Ora­toire de bois, qui a deux petits volets peints des deux côtez & dorez : sur la planche du fond, en dedans, on voit trois figures Grecques ; la pre­miere de Nôtre Sei­gneur ; la seconde de la Sainte Vierge & la troi­siéme de Saint Jean avec leurs noms en Grec. Sur le volet à droite, en dedans, sont les figures de S. Estienne, Sainte Tecle, & Sainte Cathe­rine : sur le volet à gauche en dedans, les Images de Saint Jean Chry­so­stome, de Saint Nico­las, & de Saint Basile : leurs habits Pon­ti­fi­caux sont dif­fe­rents, au moins quant à celuy de l’Archevêque qui est au milieu de ces deux  grands Saints. Sur le volet, qui est à droite, & sur sa face exte­rieure on voit les por­traits de Sainte Barbe, Sainte Para­sceve & Sainte Marine : sur le cou­vercle est une croix d’or croi­set­tée avec plu­sieurs lettres Grecques ; toutes ces figures sont fort bien peintes & assez antiques. M. du Cange, & le P. Hen­sche­nius ont don­né ce tableau copié sur l’original que nous en avons ; le pre­mier au troi­siéme volume de son Glos­sa­rium ad Scrip­tores mediæ & infimæ lati­ni­ta­tis ; le second au I. Tome du mois de May dans ce grand ouvrage Acta Sanc­to­rum, que Bol­lan­dus a com­men­cé ; nous y ren­voyons les Curieux.

III.

Une Lampe ancienne de cuivre.

C’est une Lampe de cuivre, sur laquelle est la figure du Labare, ou Mono­gramme ancien de Jesus-Christ en cette sorte XX. C’est ce signe que Constan­tin vit au ciel, & qu’il fit depuis impri­mer sur son casque, sur ses mon­noyes, & sur la porte de son Palais, comme le sym­bole du Chris­tia­nisme, qu’il avoit embras­sé. Aus­si, depuis ce temps-là, quand un Chré­tien mou­roit, & que, selon la coü­tume, on met­toit une lampe allu­mée dans son tom­beau, on y mar­quoit ordi­nai­re­ment ce chiffre, qui le dis­tin­guoit du corps d’un Payen : on peut donc assu­rée­ment croire, que celle-cy a esté tirée du sepulchre d’un Chré­tien depuis l’Empereur Constan­tin.

IV.

Une autre Lampe de terre cuitte.

C’est une autre Lampe de terre cuitte, qui a aus­si esté trou­vée dans le tom­beau d’un Chré­tien ; le Labare, qui est des­sus, le témoigne assez, mais elle n’est pas si ancienne que la pre­miere, puis qu’on y voyoit ce mono­gramme du nom de Jesus-Christ fait en croix de la sorte XX ; ce qui est arri­vé depuis Julien l’Apostat : car cet Empe­reur, ayant renon­cé au Chris­tia­nisme, fit effa­cer de des­sus les enseignes des armées Romaines le nom de Christ &  y remit, en la place, ces quatre anciennes lettres S.P.Q.R. que met­toient, avant Constan­tin, les Empe­reurs Payens. Cela se veri­fie par une de ses Medailles : ses suc­ces­seurs ayant réta­bli la Reli­gion Chré­tienne firent aus­si réta­blir ce sacré sym­bole, ils le firent nean­moins figu­rer, tant en leurs medailles qu’ailleurs, en forme de croix de la maniere que je [3] viens d’exprimer. Nous avons  en nôtre cabi­net plus d’une ving­taine d’autres lampes antiques de bronze & de terre, entre les­quelles il y en a de si sin­gu­lieres, quant à la forme, que je n’ay pû me dis­pen­ser d’en faire des­si­ner quelques-unes à la fin de la pre­miere par­tie de cet ouvrage : elles ont échap­pé à la connois­sance de For­tu­nius Lice­tus qui en a com­po­sé un livre in folio inti­tu­lé. De Lucer­nis anti­quo­rum recon­di­tis ; il est impri­mé à Padouë en l’année 1662.

V.

Un Cachet des pre­miers Chré­tiens.

C’est un Cachet qui a ser­vi à une Dame Chré­tienne nom­mée Ælia Val­ria ; le Mono­gramme de Christ, qui est devant son nom, marque assez sa reli­gion ; il jus­ti­fie ce que dit Saint Jean Chry­so­stome des Chré­tiens de son temps ; Qu’ils met­toient ce signe salu­taire à la teste de toutes choses. Nous pre­nons plai­sir, dit-il, à peindre & gra­ver la Croix en nos mai­sons, sur nos murailles, à nos portes ; nous la fai­sons sur nôtre front, et sur nôtre cœur Serm. de l’Adoration de la Croix. Il ajoûte sur l’Epître de Saint Paul aux Colos­siens, une chose qui est fort remar­quable ; que les Chré­tiens n’écrivoient jamais sans mettre au com­men­ce­ment de leurs lettres le Mono­gramme ; la rai­son qu’il en donne est, qu’il y n’y a que bon­heur par tout où le nom de Dieu se trouve.

VI.

Un autre Cachet, nom­mé Tes­se­ra.

C’est un autre sym­bole des pre­miers Chré­tiens, qui porte cette belle devise IN DEO VIVAS. C’étoit avec ce sceau, & autres sem­blables, qu’ils mar­quoient ces Lettres cano­niques, qu’ils appe­loient Lit­te­ras for­ma­tas, par le moyen des­quelles la com­mu­nion & l com­mu­ni­ca­tion des Fidelles s’entretenoient, & à la vûë des­quelles ils étoient reçus cha­ri­ta­ble­ment, & rece­voient par tout el droit d’hospitalité. Cette piece, sans contre­dit, doit estre mise au nombre de ces Tes­seræ hos­pi­ta­li­ta­tis, dont Jacques Tomas­sin sça­vant Anti­quaire a fait un livre in quar­to si rem­pli d’érudition, impri­mé à Udine en Ita­lie l’an 1647. J. Bap­tiste Paci­chel­lius au Cha­pitre IV. de son pre­mier livre de jure hos­pi­ta­li­ta­tis uni­ver­so impri­mé à Cologne en 1675. en traitte aus­si fort au long. Il est in octa­vo.

REMARQUES

Il n’y a rien de plus connu dans la pri­mi­tive Eglise que ces Tes­seræ hos­pi­ta­li­ta­tis. Ter­tul­lien s’en sert au 20. Cha­pitre de son livre de Præs­crip­tione adversùs hære­ti­cos. Com­mu­ni­ca­tio, dit-il, pacis, & appel­la­tio fra­ter­ni­ta­tis, & contes­se­ra­tio hos­pi­ta­li­ta­tis, quæ jura  non alia ratio regit, quàm ejus­dem sacra­men­ti una tra­di­tio. Sur quoy Baro­nius, en l’année soixante & quinze de Jesus-Christ, dit, qu’il faut entendre par ce pas­sage, qu’on don­noit une cer­taine marque aux Chré­tiens qui les fai­soit recon­noître, aus­si­tôt qu’ils la mon­troient, pour de veri­tables enfans de l’Eglise Catho­lique & dignes du droit d’hospitalité. Mais il ne faut pas oublier qu’on chan­ge­ra ces marques, dau­tant que les Payens les contrefaisoient,& que l’on se ser­vit de ces lettres que [4] les Per­es du Concile de Nicée nomment Lit­te­ras for­ma­tas. Lucien ajoûte que dés qu’on refu­soit le Tes­se­ra, c’étoit une marque qu’on ne recon­nois­soit pas celuy, qui le pre­sen­toit, pour enfant de l’Eglise. On disoit de celuy qui vio­loit le droit d’hospitalité, Tes­se­ram confre­git. Les Payens se ser­voient aus­si du mot de Tes­se­ram confrin­gere, pour dire rompre l’amitié ; Plaute le témoigne.

 

Hic apud nos jam, Alce­si­marche, confre­gis­ti Tes­se­ram.

Saint Epi­phane en parle hæres.26. chap. 4. nous en avons plu­sieurs en nôtre cabi­net. Il y en a une sur laquelle on lit ces paroles, SPES IN DEO.

VII.

Des Plom­beaux.

Les Anciens usoient de cet ins­tru­ment pour châ­tier les esclaves. On les nom­moit Plom­beaux, dau­tant que les extre­mi­tez, ou boules, en étoient de plomb : ils ser­voient aus­si, au temps de la per­se­cu­tion, à tour­men­ter & à foüet­ter les Chré­tiens. Il en est sou­vent par­lé dans les Actes des Mar­tyrs, Plum­ba­tis cæsus est, ce qui a don­né lieu de croire que c’étoit un sup­plice fort ordi­naire.

REMARQUES

Ces Plom­beaux, dans leur ins­ti­tu­tion, n’étoient que pour sup­pli­cier les per­sonnes de basse condi­tion, comme on le voit au Code theo­do­sien, qui en exem­toit les per­sonnes de qua­li­té, & ceux qui étoient d’une com­plexion foible & déli­cate ; dau­tant que par une autre ordon­nance il étoit def­fen­du d’en frap­per les cou­pables jusques à la mort. Plum­ba­ta­rum verò ictus, quos in unge­nuis cor­po­ri­bus non pro­ba­mus, non ab omni ordine sub­mo­ve­mus, sed decem pri­mos tantùm Ordi­nis Curia­lis ab immu­ni­tate hujus­mo­di ver­be­rum segre­ga­mur. Et l. 80 de Decur. Cod. Theod. Omnis Ordo Curia­lis à tor­men­tis his quæ reis debi­ta sunt, & ab icti­bus, Plum­ba­ta­rum habean­tur immunes : & plus bas l. 85. Omnes Judices, pro­vin­cia­rumque Rec­tores à consue­tu­dine teme­ra­riæ usur­pa­tio­nis abs­ti­neant, sciantque nemi­nem omninò Prin­ci­pa­lium ac Decu­rio­num sub quâ­li­bet culpæ aut erro­ris offen­sâ, plum­ba­ta­rum cru­cia­ti­bus esse sub­den­dum, etc. Pru­dence tou­te­fois ans l’Hymne qu’il a com­po­sé en l’honneur du Mar­tyr S. Romain, montre qu’on ne gar­doit aucune regle à l’égard des Chré­tiens, & qu’on ne fai­soit aucune atten­tion à leur qua­li­té & à la ten­dresse de leur âge. Ammien Mar­ce­lin & Saint Ambroise rap­portent les noms d’un grand nombre de Mar­tyrs qui étoient morts dans ce genre de sup­plice ; il étoit encore en vigueur du temps de l’Empereur Hono­rius, qui en fit pre­mie­re­ment châ­tier l’impie here­siarque Jovi­nien avant de l’envoyer en exil avec tous ses sec­ta­teurs. C’étoit la coû­tume d’en châ­tier ceux qui ne pou­voient pas payer leurs dettes.

La maniere de sup­pli­cier avec les plom­beaux étoit dif­fe­rente. On dépoüilloit toû­jours les per­sonnes qu’on en vou­loit châ­tier, on les lioit ensuite à des pieux de bois, ou à des colonnes pour les battre ; quel­que­fois on les éten­doit sur la terre ; assez sou­vent on les sus­pen­doit tout de bout, ou bien on les cou­choit de leur long sur des pierres aiguës : enfin la plus rude de toutes ces manieres étoit d’étendre un corps en l’air, luy atta­cher les pieds & les mains à des mor­ceaux de bois, &, après les avoir frap­pez par tout le corps de ces plom­beaux, y allu­mer du feu par [5] des­sous. Antoine Gal­lo­nius a fait un livre inti­tu­lé De sanc­to­rum Mar­ty­rum cru­cia­ti­bus, dans lequel il traite des Plom­beaux ; ce qui m’empêche d’en dire davan­tage ; ce livre se trouve in quar­to en Ita­lien de l’impression de Rome 1597. in octa­vo en  Latin à Cologne 1612. & à Paris in quar­to 1659. ils sont tous trois enri­chis de figures par Antoine Tem­peste.

VIII.

L’Anneau du Pes­cheur.

C’est l’Anneau d’un Pape qui vivoit il y a deux ou trois cens ans : les clefs, qu’on y voit d’un côté posées en sau­toir, en sont une preuve : on voit à l’autre côté une Croix patée au pied fiché can­ton­née de quatre larmes. Je n’ay pû encore trou­ver de quel Pape il est ; il pour­roit bien être de quelque anti-Pape.

IX.

Autre Anneau d’un Pape.

Celuy-cy a pareille­ment des clefs en sau­toir d’un côté, & de l’autre trois cou­ronnes, qui font connoître qu’il est depuis Boni­face VIII. Ce Pape ayant été le pre­mier qui orna la Thiare de trois cou­ronnes qu’elle prote encore à present. Ils sont tous deux de cuivre doté & fort larges, ce qui donne lieu de croire qu’ils les por­toient au poulce. Il y en avoit aus­si dans nôtre Cabi­net un troi­siéme, que je croyois être celuy du Pape Inno­cent VIII. de la famille de Cybo, dau­tant qu’on y voyoit son nom & ses armes ; mais l’Illustrissime Car­di­nal Alde­rand Cybo, à qui je l’envoyay il y a quelques années, croit qu’il est du Car­di­nal Laurent Cybo Arche­vêque de Benevent & neveu de ce Pape. La lettre de remer­ci­ment qu’il m’en écri­vit est si obli­geante, que j’ay crû la devoir icy inse­rer dans les mêmes termes que je l’ay dans l’original ; elle nous apprend que les Car­di­naux se ser­voient d’Anneaux, & que les sou­ve­rains Pon­tifes leur en don­noient à leur créa­tion.

ADMODUM REVERENDE PATER.

Novo me vin­cu­lo obs­trin­xit huma­ni­tas tua altè­ro annu­lo mihi dono mis­so Lau­ren­tii Car­di­na­lis Cybo Gen­ti­lis mei, & sanè mira res est ad manus tuas for­tu­nam detu­lisse tam rara & recon­di­ta meæ fami­liæ monu­men­ta ; æquum jam esset, ut ea ad me defer­ret occa­sio­nem ali­quam decla­ran­di tibi devinc­tique ani­mi mei sen­sus ob munus egre­gium pari cùm alo­ris in me tui tes­ti­fi­ca­tione conjunc­tum.

Opus­cu­lum tuum de numis­ma­ti­bus Pon­ti­fi­ciis impa­tien­ter expec­to, fateorque in eo me mihi ali­quo­mo­do blan­di­ri, qua­si in ali­quam glo­riæ tuæ par­tem venire debeam, quòd author tibi fue­rim illud concin­nan­di, & publi­ci juris facien­di. Præ­cla­ro bene­fi­cio lit­te­ra­rum tua­rum anti­qui­ta­tem auxe­ris, & eru­di­to­rum plau­sus in urbe præ­sen­tium exci­ta­bis. Gra­tias inter­im habeo tibi maxi­mas, liben­tis­si­mè, ubi facul­tas ade­rit, rela­tu­rus, ac læta tibi faus­taque omnia à Dei augu­ror. Romæ 24. Augus­ti 1678.

Ad offi­cia para­tis­si­mus

A. CARD. CYBO.

[6]

REMARQUES

Il nous fau­dra dans la suite par­ler de quelques Anneaux ; nous nous conten­te­rons icy de dire quelque chose de ceux qu’on nomme Anneaux du Pes­cheur. On trouve fort peu d’anciens Auteurs Eccle­sias­tiques qui fassent men­tion de ce sceau ; il est nean­moins constant qu’il n’a pas été incon­nu à Saint Cle­ment Alexan­drin, puis qu’en son troi­siéme livre du Pega­gogue, chap. onziéme, par­lant des figures, que les Chré­tiens pou­voient faire gra­ver sur leurs Anneaux, il leur dit : Et si ali­quis qui pis­ce­tur, memi­ne­rit Apos­to­li, & pue­ro­rum, qui ex aqua extra­hun­tur. Sur quoy Mon­sieur André du Saus­say Offi­cial & grand Vicaire de Paris en son livre De sacro Epi­sco­po­rum orna­tu, impri­mé à Paris en 1646. dit que cet Apôtre est Simon Pierre, à qui Jesus-Christ, étant entré dans l’une des barques qui luy appar­te­noient, dit. Ne soyez point sur­pris de la pesche des pois­sons que vous venez de faire ; vôtre employ desor­mais sera de prendre des hommes, non pour les tuer, mais pour leur don­ner la vie. Il croit que c’est de là que les Papes se sont ser­vis de cet Anneau du Pes­cheur jusques à present, parce qu’en effet on y voyoit cette his­toire de la pesche de Saint Pierre gra­vée. Les Sou­ve­rains Pon­tifes s’en servent seule­ment pour cache­ter leurs Brefs : ils font toû­jours por­ter ce sceau avec eux en quelque lieu qu’ils aillent, & on ne s’en sert jamais qu’en leur pre­sence. Aus­si-tôt qu’ils sont morts, on leur tire cet Anneau du doigt, & on en brise le sceau. Mr du Saus­say fait men­tion des Anneaux de plu­sieurs Papes anciens, dont les uns y met­toient le Mono­gramme du Christ, & d’autres quelques ver­sets des Pseaumes de David ; d’autres enfin un Saint Pierre, à qui le Sau­veur du monde don­noit une clef, etc.

[ban­deau]

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SOURCE : Du Moli­net, Le Cabi­net de la biblio­theque Sainte Gene­vieve. Paris, Antoine Dezal­lier, 1692.