Journée d'étude à l'université de Brest, le 23 juin 2014

"Les époques du Kitsch : du Baroque à la Postmodernité"

Jour­née d'étude orga­ni­sée par Lio­nel Sou­quet (équipe HCTI) à l'université de Brest

Le 23 juin 2014

Facul­té Vic­tor-Sega­len

Salle des Conseils

Jour­née d'étude du labo­ra­toire HCTI, Héri­tages et Construc­tions dans le Texte et l'Image. "Les époques du Kitsch : du Baroque à la Post­mo­der­ni­té" Direc­teur du pro­jet : Lio­nel SOUQUET (UBO, HCTI) Co-res­pon­sables : Chris­tophe GENIN (Paris I, ins­ti­tut acte UMR 8218), Isa­belle LE CORFF (UBO, HCTI), Ales­san­dro LEIDUAN (Uni­ver­si­té du Sud Tou­lon Var, EA 2649 Babel, asso­cié HCTI), Lucie TAÏEB (UBO, HCTI).

Deuxième volet d'un cycle de jour­nées d'étude, fai­sant suite à une pre­mière jour­née inti­tu­lée : "Le kitsch, une affaire de goût?"

 

 

  • Infor­ma­tions sur la concep­tion de cette jour­née et sur ses pro­lon­ge­ments (voir site de l'équipe HCTI)

LA NÉCESSAIRE RÉÉVALUATION DU KITSCH ?

(res­pon­sables : Lio­nel Sou­quet, Lucie Taïeb)

Né au XIXe siècle ou, peut-être, dès l’antiquité si l’on consi­dère qu’il a à voir avec le dio­ny­siaque, le gro­tesque et la car­na­va­li­sa­tion, le kitsch est étroi­te­ment lié à une culture popu­laire (roman rose, roman-pho­to, polar, science-fic­tion, ciné­ma popu­laire, cari­ca­ture…) consi­dé­rée comme de mau­vais goût par la culture éta­blie. Mais les théo­ri­ciens d’inspiration mar­xiste, qui pensent que le kitsch est une culture de l’aliénation, l’associent à la culture bour­geoise. Ces intel­lec­tuels sont-ils vic­times d’une idéo­lo­gie que Milan Kun­de­ra (L’insoutenable légè­re­té de l’être) allait dénon­cer ou plus sim­ple­ment de l’élitisme aris­to­cra­tique de leur image sociale d’intellectuels, comme l’ont mon­tré Pierre Bour­dieu, Jean Bau­drillard ou Edgar Morin : « […] si dif­fé­rentes que soient les ori­gines des mépris huma­nistes, de droite et de gauche, la culture de masse est consi­dé­rée comme came­lote cultu­relle, toc, ou, comme on dit aux Etats-Unis : ‘kitsch’. » (L’esprit du temps).
Dans L’œuvre d’art à l’époque de sa repro­duc­ti­bi­li­té tech­nique (1935–1939), Wal­ter Ben­ja­min (bien qu’il n’emploie pas le terme) pose avant l’heure la pro­blé­ma­tique post­mo­derne du kitsch, qui se déve­lop­pe­ra à par­tir des années soixante autour d’Andy Warhol, du Pop art et de la per­for­mance. En ce sens, Ben­ja­min est vision­naire puisqu’il met en avant la ques­tion de la culture de masse et annonce, d’une cer­taine façon, les Mytho­lo­gies de Barthes et La culture du pauvre de Hog­gart, deux essais incon­tour­nables publiés en 1957. Ben­ja­min voit aus­si la place fon­da­men­tale du ciné­ma dans la réa­li­té socio-cultu­relle du XXe siècle, sou­le­vant les pro­blèmes de l’industrialisation, de la mar­chan­di­sa­tion de l’art et de l’esthétisation de la mar­chan­dise qui vont de pair avec la récu­pé­ra­tion du ciné­ma par les idéo­lo­gies et la pro­pa­gande. Pour l’Autrichien Her­mann Broch (1886–1951), le kitsch rejoint le fas­cisme tan­dis que, pour le roman­cier cubain Rei­nal­do Are­nas (1943–1990) comme pour le Tchèque Kun­de­ra, c’est le ver­nis cultu­rel des dic­ta­tures com­mu­nistes.
Cer­tains roman­ciers, comme l’Argentin Manuel Puig (1932–1990), mettent par­ti­cu­liè­re­ment bien en évi­dence cette culture de la médio­cri­té ven­due par la publi­ci­té, qui appa­raît à Hol­ly­wood vers 1930 et s’épanouit dans les années 1960. C’est peut-être la notion de « médio­cri­té » qui reste signi­fi­ca­tive du kitsch. Pour­tant, Broch estime qu’il existe des chefs-d’œuvre du kitsch comme les opé­ras de Wag­ner et Jean-Pierre Mau­rel se demande si toute l’œuvre de l’Autrichien Tho­mas Bern­hard, dans son com­bat obses­sion­nel contre le kitsch, ne devien­drait pas kitsch elle-même. Par son esthé­tique du « mau­vais goût », le ciné­ma de Pedro Almodó­var s’apparente – dans la conti­nui­té de Fel­li­ni – au phé­no­mène kitsch (vul­ga­ri­té, trans­ves­tisme, arti­fice et iro­nie) et Susan Son­tag n’hésiterait pro­ba­ble­ment pas à clas­ser le réa­li­sa­teur espa­gnol dans la caté­go­rie du camp (un kitsch conscient de lui-même, au deuxième degré, sou­vent asso­cié à l’excentricité et à l’autodérision de la sub­cul­ture gay). C’est la même dis­tance iro­nique que l’on retrouve dans les œuvres de l’Américain Jeff Koons ou dans les pho­tos des Fran­çais Pierre et Gilles ou du bri­tan­nique Mar­tin Parr. Mais qu’en est-il du ciné­ma de série B (films de vam­pires, par exemple) et de ses cli­chés lorsqu’il est recy­clé par cer­tains artistes post­mo­dernes ?
Le kitsch relève-t-il sim­ple­ment du mau­vais goût ou s’agit-il d’une reven­di­ca­tion éli­tiste du goût popu­laire ? Ceci nous amè­ne­ra enfin à nous inter­ro­ger, comme Umber­to Eco, sur les niveaux de pra­tique cultu­relle.