Maximilien Ier, répondant au romanesque surnom de "dernier chevalier", fonda dès 1517 une Schatzkammer digne de son panache.

 

 

Maxi­mi­lien Ier, archi­duc d’Autriche et empe­reur du Saint-Empire romain ger­ma­nique

 

Maxi­mi­lien de Habs­bourg est né au sud de Vienne, à Wie­ner Neus­tadt en 1459, ville dans laquelle il fon­de­ra plus tard sa Schatz­kam­mer. Il règne sur tous les ter­ri­toires patri­mo­niaux reçus en héri­tage de la mai­son de Habs­bourg : l’Autriche, le Tyrol et le com­té de Gorice (actuelle Bos­nie-Her­zé­go­vine). Son mariage en 1477 avec Marie de Bour­gogne, unique héri­tière de Charles le Témé­raire, ajoute à sa cou­ronne une grande par­tie des Etats bour­gui­gnons – Pays-Bas bour­gui­gnons, com­té de Bour­gogne – mais le fait entrer éga­le­ment en conflit avec la France qui conserve de l’héritage du Témé­raire le duché de Bour­gogne et la Picar­die. Élu empe­reur en 1493, Maxi­mi­lien règne jusqu’en 1519 sur un espace impé­rial déli­mi­té depuis la fin du Xe siècle et qui a pour fron­tière l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône à l’ouest, la mer du Nord et la Bal­tique au nord, l’Oder, les Car­pates et les Alpes à l’est, la Médi­ter­ra­née et l’Adriatique au sud, et englobe toute l’Italie du Nord. La dynas­tie de Maxi­mi­lien va rayon­ner sur l’Europe jusqu’en 1919.

Son fils Phi­lippe épouse Jeanne de Cas­tille, éten­dant ain­si la domi­na­tion des Habs­bourg sur l’Espagne. Son petit-fils Charles Quint, futur rival de Fran­çois Ier et issu d’un mariage entre l’héritier d’Autriche Phi­lippe-le-Beau et la fille des Rois Catho­liques d’Espagne, sera à la tête d’un immense empire. Sa fille Mar­gue­rite, fian­cée dans un pre­mier temps au futur roi de France Charles VIII, ver­ra son mariage annu­lé – deuxième pomme de dis­corde entre Maxi­mi­lien et la France – puis épou­se­ra suc­ces­si­ve­ment l’héritier de la cou­ronne d’Espagne et, à nou­veau veuve à vingt ans, Phi­lippe de Savoie. On le voit, la poli­tique matri­mo­niale de Maxi­mi­lien est pro­fi­table à l’Autriche et sus­ci­te­ra ces mots de Cor­vin, roi de Hon­grie :

 

Les autres font la guerre là où toi, heu­reuse Autriche, tu fais un mariage. Vénus te donne les royaumes que les autres arrachent par Mars[1].

 

Veuf à son tour, Maxi­mi­lien épouse en 1490 la duchesse Anne de Bre­tagne, mais le roi de France Charles VIII, crai­gnant de se trou­ver pris en tenaille à l’est et à l’ouest par les Habs­bourg enva­hit la Bre­tagne et fait annu­ler le mariage. Maxi­mi­lien n’aura alors de cesse de se mani­fes­ter sur les terres du roi de France, dis­tri­buant aux uns des dons, mani­fes­tant aux autres ses faveurs, lais­sant ain­si pla­ner sa main sur le Royaume de France.

 

Maxi­mi­lien d’Autriche et l’aigle bicé­phale des armoi­ries de l’Ordre de Saint-Antoine en Dau­phi­né

 

Maxi­mi­lien donne en 1502 à l’Ordre hos­pi­ta­lier de Saint-Antoine, dont l’abbaye chef d’ordre est en France, dans le Vien­nois près de Lyon, le droit d’adjoindre au Tau de ses armoi­ries l’aigle bicé­phale de la ban­nière du Saint-Empire romain ger­ma­nique[2]. L’ordre hos­pi­ta­lier de Saint-Antoine dont les mai­sons et pré­cep­to­ries rayonnent en Europe depuis l’abbaye de Saint-Antoine en Vien­nois est un ordre par­ti­cu­liè­re­ment pré­sent dans les pays ger­ma­niques : Issen­heim en Alsace, Mem­min­gen en Bavière, Inns­bruck au Tyrol. C’est depuis sa ville d’Innsbruck que Maxi­mi­lien accorde ce droit à l’Ordre le 3 jan­vier 1502 :

 

Nous vou­lons hono­rer l’ordre de saint Antoine tout entier des emblèmes et des armoi­ries de la noblesse, afin que, par­mi tous les autres ordres éta­blis par le Saint Empire romain et au-delà, il soit recon­nu par le sou­ve­nir de cette marque d’honneur… et que cha­cun com­prenne que cette dis­tinc­tion lui a été attri­buée par nous-même. Nous vou­lons donc, et par décret impé­rial, dans la plé­ni­tude de notre puis­sance, nous sta­tuons et dis­po­sons que, désor­mais, cet ordre pour­ra por­ter et arbo­rer, sans contra­dic­tion et empê­che­ment de qui que ce soit, les emblèmes et armoi­ries sui­vantes :

Un écu d’or à un aigle noir, aux ailes éployées, por­tant au cou une cou­ronne d’or en forme de col­lier, duquel pend un écus­son éga­le­ment d’or, posé sur la poi­trine de l’aigle char­gé de la lettre T d’azur.[3]

 

Antiphonaire de Saint-Antoine- l'Abbaye (Isère), XVIIe siècle Source : collection iconographique du Musée de Saint-Antoine-l'Abbaye et avec l'autorisation de Mme le Maire de Saint-Antoine-l'abbaye que nous remercions.

Anti­pho­naire de Saint-Antoine- l'Abbaye (Isère), XVIIe siècle
Source : col­lec­tion ico­no­gra­phique du Musée de Saint-Antoine-l'Abbaye et avec l'autorisation de Mme le Maire de Saint-Antoine-l'abbaye que nous remer­cions.

La conces­sion de l’empereur se jus­ti­fie par sa gra­ti­tude envers l’Ordre pour les soins pro­di­gués par les hos­pi­ta­liers de Saint-Antoine aux malades atteints du « Feu Saint-Antoine », appe­lé encore « Mal des Ardents », fléau endé­mique dû à l’ergot de seigle. Mais on peut voir aus­si dans l’aigle bicé­phale des Habs­bourg sur les armoi­ries de l’Ordre la marque de l’empereur sur les terres du roi de France…

Maître autel de Saint-Antoine-l'Abbaye (Isère), seconde moitié du XVIIe siècle Source : collection iconographique du Musée de Saint-Antoine-l'Abbaye et avec l'autorisation de Mme le Maire de Saint-Antoine-l'abbaye que nous remercions.

Maître autel de Saint-Antoine-l'Abbaye (Isère), seconde moi­tié du XVIIe siècle
Source : col­lec­tion ico­no­gra­phique du Musée de Saint-Antoine-l'Abbaye et avec l'autorisation de Mme le Maire de Saint-Antoine-l'abbaye que nous remer­cions.

 

Cet aigle est encore visible à l’abbaye de Saint-Antoine en Dau­phi­né sur le maître-autel et sur le fron­ton du Novi­ciat, ultime sur­vi­vance en France de Maxi­mi­lien de Habs­bourg dont la famille régna sur l’Autriche jusqu’en 1919 et dont l’aigle bicé­phale va res­ter l’emblème de l’Autriche jusqu’en 1938.

 

Maxi­mi­lien, le der­nier Che­va­lier

 

Maxi­mi­lien a une per­son­na­li­té roma­nesque qui lui vaut d’être sur­nom­mé « le der­nier Che­va­lier ». Son tem­pé­ra­ment est tout à la fois pro­digue, mys­tique et che­va­le­resque. Il aime Saint Georges et les tour­nois. Il incarne l’idéal du che­va­lier, tel que l’entend la tra­di­tion bour­gui­gnonne de la che­va­le­rie. Mais Maxi­mi­lien est aus­si un homme de la Renais­sance. On l’appelle « le pre­mier Artilleur » car il est le pre­mier à uti­li­ser des tech­niques modernes dans l’art de la guerre telles que l’artillerie et à les appli­quer aus­si à l’infanterie. A mi-che­min entre le Moyen Âge et la Renais­sance, il a une concep­tion moderne et pion­nière de l’art d’administrer ses ter­ri­toires. Il s’est pré­pa­ré toute sa vie à deve­nir empe­reur.

Maxi­mi­lien est aus­si un éru­dit et un mécène : il est le pro­tec­teur du peintre Albrecht Dürer (1471–1528) et d’humanistes comme Ulrich von Hut­ten (1488–1523). Il est lui-même auteur de poé­sies et co-auteur d’ouvrages[4]. Dans son oeuvre, il se met en scène et relate les prin­ci­pales étapes de sa vie d’empereur. Il a beau­coup accru les col­lec­tions conte­nues dans la biblio­thèque de son père, l’empereur Fré­dé­ric III : on chiffre à 150 le nombre d’ouvrages conte­nus dans cette biblio­thèque ini­tiale et à 400 le nombre de manus­crits et d’imprimés dont il l’a aug­men­tée. De son mariage avec Marie de Bour­gogne il hérite éga­le­ment d’une riche biblio­thèque dont les ouvrages d’auteurs clas­siques vont for­te­ment l’influencer[5].

Il aime l’art et la lit­té­ra­ture[6]. Il s’intéresse aux sciences (à ce qui devien­dra plus tard l’histoire natu­relle, mais aus­si aux sciences occultes), à la décou­verte du Nou­veau Monde et, pour des rai­sons évi­dentes de stra­té­gie, aux cartes. La plus grosse par­tie de sa biblio­thèque se trou­vait à Inns­bruck, l’autre par­tie était à Wie­ner Neus­tadt.

Son bio­graphe en Autriche, le pro­fes­seur Her­mann Wies­fle­cker, a don­né des pré­ci­sions sur les centres d’intérêt de Maxi­mi­lien : l’empereur aime les réfé­rences à l’antique, les pierres pré­cieuses, les mon­naies, les décou­vertes scien­ti­fiques, les hié­ro­glyphes[7].

L’empereur com­prend qu’il peut uti­li­ser les arts à des fins poli­tiques et la Porte triom­phale ain­si que les planches aqua­rel­lées qu’il fait des­si­ner dans les ate­liers de Dürer pour son Cor­tège triom­phal lui servent de pro­pa­gande. Sur l’esquisse d’une porte qui ne sera jamais entiè­re­ment sculp­tée, on le voit, tel César, para­der sur un char[8].

 

La Schatz­kam­mer ou Chambre du tré­sor de Maxi­mi­lien Ier

 

On peut citer par­mi les toutes pre­mières chambres d’art en Europe celles du roi de France Charles V (1337–1380) et du Duc de Ber­ry (1340–1416), celles des Médi­cis en Ita­lie de 1389 à 1570 et d’Isabelle d’Este (1474–1539), celles des princes alle­mands au nord des Alpes ou des pre­miers Habs­bourg – Rodolph IV le Fon­da­teur (1339–1365) qui fon­da aus­si l’Université de Vienne en Autriche, ou encore l’empereur Fré­dé­ric III (1452–1486), père de Maxi­mi­lien. Datée d’environ 1517–1518, la Chambre du tré­sor de Maxi­mi­lien leur fait suite[9].

Elle se situait à Wie­ner Neues­tadt au sud de Vienne où Maxi­mi­lien est né. On la nom­mait aus­si la Schatz­gewölbe de l’empereur, ce qui signi­fie « la voûte du tré­sor », en alle­mand Gewölbe vou­lant dire « voûte ». Elle avait ain­si la même forme que la chambre des mer­veilles ori­gi­nelle des princes de Dresde en Saxe.

Une gra­vure sur bois aqua­rel­lée d’Albrecht Alt­dor­fer, datée de 1517–1518 et illus­trant les dif­fé­rentes scènes de la vie de l’empereur, montre cette voûte où Maxi­mi­lien expo­sait ses tré­sors. On y recon­naît des sta­tues, des spé­ci­mens d’orfèvrerie, des vases, de la vais­selle, des objets reli­gieux, un revê­te­ment d’autel, des livres et des coffres pré­cieux ouverts sur un conte­nu que l’on ne voit pas mais que l’on devine : des mon­naies et des pierres pré­cieuses[10].

L’empereur meurt en 1519. Il n’est pas enter­ré à Inns­bruck, où il avait fait construire son mau­so­lée, mais dans sa ville natale de Wie­ner Neus­tadt au sud de Vienne. Il repose dans la cha­pelle Saint-Georges de son ermi­tage.

 

 

NOTES

[1] Bel­la gerant alii, tu felix Aus­tria, nube

Nam quae Mars aliis dat tibi regna Venus.

Texte ori­gi­nal cité dans : M. PERONNET, Le XVIe siècle : 1493–1620, Paris, Hachette Supé­rieur, 2013 (His­toire).

[2] Appe­lée « abbaye de Saint-Antoine en Vien­nois » au Moyen-Age, l’abbaye pren­dra au cours de l’Histoire le nom d’ « abbaye de Saint-Antoine en Dau­phi­né ».

[3] « Maxi­mi­lia­nus […] totum sanc­ti Anto­nii ordi­nem nobi­li­ta­tis insi­gni­bus et armis deco­rare volui­mus, qui­bus inter cae­te­ros chris­tia­nae reli­gio­nis ordines per sacrum Roma­num impe­rium et ubique loco­rum consti­tu­tos jugis memo­ria pas­sim dignos­ce­re­tur … et qui­li­bet intel­li­ge­ret a nobis fuisse ea prae­ro­ga­ti­va deco­ra­tum. Volu­mus igi­tur et hoc impe­ria­li nos­tro decre­to, de cae­sa­rea nos­trae potes­ta­tis ple­ni­tu­dine, prae­sen­tium tenore sta­tui­mus et decer­ni­mus ut post­hac ordo ipse infras­crip­ta insi­gnia et arma, vide­li­cet. […]. Texte ori­gi­nal, in A. MISCHLEWSKI, Un ordre hos­pi­ta­lier au Moyen-Age : les cha­noines régu­liers de Saint-Antoine-en-Vien­nois, PUG, 1995, p. 175–176 (La Pierre et l’Ecrit).

[4] Par­mi ses œuvres, on peut citer les titres sui­vants : Frey­dal, Theuer­dank ou encore Weiss­ku­nig. In H. NOFLATSCHER, Maxi­mi­lian 1. (1486/93–1519), Osfil­dern, J. Thor­becke, 2003, p. 351–360.

[5] Öster­rei­chische Natio­nal­bi­blio­thek [Biblio­thèque natio­nale d’Autriche], notice « 1500 – Kai­ser Maxi­mi­lian I. ».

[6] M. MUTSCHLECHNER, « Maxi­mi­lian 1., der letzte Rit­ter », in Die Welt der Habs­bur­ger, site autri­chien dédié à la mai­son de Habs­bourg, (en ligne http://www.habsburger.net, pages consul­tées le 31 août 2015).

[7] H. WIESFLECKER, “Maxi­mi­lian, der Kunst­freund und Künst­ler, Hof­kul­tur und Kul­tur­po­li­tik”, in Maxi­mi­lian 1., Vienne [Autriche], Cologne, Wei­mar, Böh­lau, 1986, 5e cha­pitre.

[8] L’esquisse est du peintre alle­mand Albrecht Alt­dor­fer (1488–1538). In D.-R. MOSER, « Die Ehrenp­forte für Kai­ser Maxi­mi­lian I. », Trium­phbö­gen und Ehrenp­for­ten : eine Skizze, in FS J.A. Schmoll genannt Eisen­werth (2005).

[9] « Die frü­hes­ten Kunst­kam­mern », en ligne sur le site autri­chien Kunstkammer.at  (page consul­tée le 31 août 2015).

[10] G. BESSLER, « Vor­mo­derne städ­tische Samm­lun­gen : Erin­ne­rung und Iden­ti­fi­ka­tion », in Stadt in der Ges­chichte, Osfil­dern, J. Thor­becke, p. 308 (en ligne, page consul­tée le 28 août 2015).