Minéralogie alpine, dollars et cabinets de curiosités

Deux zones géo­gra­phiques en Europe ont révé­lé l’existence de mines : la chaîne des Alpes tout le long de l’arc alpin qui va de Gre­noble en France à Lju­bl­ja­na en Slo­vé­nie d’une part, et la Saxe dans les états alle­mands d’autre part. Ces mines sont exploi­tées sou­vent depuis la plus haute Anti­qui­té : c’est à la mine de fer de Hall­statt en Haute-Autriche que le début de l’Age du Fer doit son nom en 1.300 avant Jésus-Christ. À l’époque moderne, l’exploitation de ces mines a don­né nais­sance à deux ouvrages essen­tiels dans la lit­té­ra­ture minière et miné­ra­lo­giste : le pre­mier édi­té en 1556, véri­table Bible du mineur, est dû à l’humaniste saxon Geor­gius Agri­co­la, et a pour titre : De re metal­li­ca. Le second, édi­té en 1556 éga­le­ment et basé sur l’expérience des mines de Schwaz au Tyrol, est un livre illus­tré de minia­tures inti­tu­lé le Schwa­zer Berg­buch. Le Dau­phi­né, la Savoie, le Tyrol, une grande par­tie de l’Autriche, la Bavière, la Saxe et la Bohême sont les prin­ci­paux foyers miniers en Europe. La carte des mines d’Europe se super­pose à celle des cabi­nets de curio­si­tés des princes ger­ma­niques et notam­ment ceux de la Mai­son de Habs­bourg (cabi­net de Fer­di­nand II du Tyrol, cabi­net de Rodolphe II à Prague) ou encore celui d’Auguste le Fort à Dresde en Saxe.

 

Mines et car­rières émaillent la chaîne des Alpes depuis Gre­noble, Gap et Cham­bé­ry en France (les mines de La Mure, mines d’argent du Four­nel ou Grand Filon) jusqu’à Lju­bl­ja­na en Slo­vé­nie (mine de plomb et de zinc, mine de lignite). Elles se déploient le long de l’arc alpin jusqu’en Europe cen­trale. Elles sont pré­sentes en Suisse (mines de sel de Bex, mines de sel de Gon­zen), en Ita­lie (mine d’argent, de plomb et de zinc de Mon­te­neve), en Alle­magne (mines de sel de Berch­tes­ga­den et mines de fer de Erz­gru­ben en Bavière) et enfin en Autriche (mines d’argent de Schwaz au Tyrol, mines de cuivre de Hoch­feld à Salz­burg, mines de sel de Hall­statt en Haute-Autriche, mines de plomb et de zinc en Carin­thie)[1]. Bien sou­vent, leur car­to­gra­phie se super­pose avec celle des cabi­nets de curio­si­tés des princes pos­sé­dant ou exploi­tant ces mines : cabi­net de Fer­di­nand II du Tyrol, celui Rodolphe II de Habs­bourg en Bohême (actuelle Répu­blique tchèque) et à l’autre bout des états alle­mands, en Saxe, le cabi­net d’Auguste le Fort à Dresde[2].

De nom­breuses traces attestent l’ancienneté de l’exploitation de ces mines, celles-ci remon­tant sou­vent à l’Antiquité, par­fois même au-delà (la civi­li­sa­tion de Hall­satt qui marque le début de l’Age du Fer en 1.300 av. J.-C. emprunte son nom à l’une de ces mines), et c’est sur le modèle d’exploitation de la mine de Schwaz au Tyrol qu’est réa­li­sé en 1556 le pre­mier ouvrage illus­tré sur les mines et le tra­vail des mineurs, le Schwa­zer Berg­buch. Les minia­tures qui illus­trent l’ouvrage montrent bien les dif­fé­rents cos­tumes des mineurs, leurs outils. Elles mettent mer­veilleu­se­ment en scène les tâches qu’ils accom­plissent, les ins­tal­la­tions de la mine, son envi­ron­ne­ment. Au XVIe siècle, à l’apogée de la mine de Schwaz, Jacob Fug­ger dit le Riche, ban­quier de l’empereur Maxi­mi­lien né à Aug­sbourg en Bavière et dont la famille exploite les mines de Schwaz, a le mono­pole et le contrôle total du cuivre en Europe. Schwaz est alors la seconde ville d’Autriche, les mines emploient plus de 9.000 per­sonnes et c’est à Hall, dans la val­lée de l’Inn au Tyrol que l’on fonde une mon­naie dont le nom déri­vé va deve­nir célèbre : le tha­ler, car c’est du tha­ler, mot emblé­ma­tique de la richesse des mines, que vient le mot « dol­lar ».

La Bible des mineurs, le De re metal­li­ca (1556), pre­mier ouvrage de réfé­rence sur les tech­niques minières pro­vient de Saxe, l’autre grand bas­sin minier des états alle­mands. L’ouvrage est le résul­tat de l’expérience issue de l’exploitation des mines de cette région alle­mande. Il est dû au méde­cin saxon Georg Bauer dont le nom alle­mand signi­fie « pay­san » qu’il lati­nise en Geor­gius Agri­co­la. La pas­sion d’Agricola (1494–1555) est l’observation du tra­vail de la mine et c’est à ce titre que cet auteur est consi­dé­ré aujourd’hui comme le père de la miné­ra­lo­gie. Il s’était ins­tal­lé comme apo­thi­caire et méde­cin à Joa­chim­stahl (aujourd’hui Jachi­mov, en Répu­blique Tchèque), une petite ville dans le dis­trict métal­li­fère de l’Erzgebirge, au milieu des mines d’argent du Harz, en Bohême. Puis il était par­ti exer­cer sa pro­fes­sion d’apothicaire et de méde­cin à Chem­nitz, tou­jours en Bohême (mais aujourd’hui dans le land de Saxe, en Alle­magne). Il a publié deux ouvrages prin­ci­paux sur les mines : le pre­mier, Ber­man­nus, qui porte le nom lati­ni­sé de son meilleur ami Ber­mann (mais Berg­mann signi­fie éga­le­ment le mineur), est un dia­logue ima­gi­né avec son ami et dont le per­son­nage exprime les idées d’Agricola. Le second est le De re metal­li­ca paru à Bâle en 1556. L’auteur y pré­sente les tech­niques en usage à son époque. Agri­co­la est un huma­niste, il écrit en latin, la langue inter­na­tio­nale de l’époque[3].

[1] Cette des­crip­tion des mines de l’arc alpin est faite sur la lec­ture de la carte inti­tu­lée « Le Patri­moine géo­lo­gique de l’arc alpin » sur le géo­site de Natha­lie Cay­la, cher­cheur à EDYTEM, CNRS-Uni­ver­si­té de Savoie, construit paral­lè­le­ment à son tra­vail de doc­to­rat.

 

[2] Voir Kunst-und Wun­der­kam­mer, site autri­chien dédié aux cabi­nets de curio­si­tés [pages consul­tées le 20 jan­vier 2014].

[3] Claude DOMERGUE, « Un huma­niste du XVIe siècle, expert en mines : Geor­gius Agri­co­la », in Les Mines antiques, A. et J. Picard, 2008, p. 30–37 (Anti­qua).

 

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Article pré­cé­dem­ment publié dans Gemmes, une brillante his­toire, cata­logue de l’exposition au Musée de Saint-Antoine l’Abbaye, expo­si­tion du 6 juillet au 5 octobre 2014, Conseil Géné­ral de l’Isère, Minis­tère de l’Education natio­nale, de l’Enseignement supé­rieur et de la Recherche, AICR 2014 (Année Inter­na­tio­nale de la Cris­tal­lo­gra­phie), Manu­fac­ture d’Histoires Deux-Ponts (Isère), 2014, p. 13–14.