Le destin étonnant des jeux de la collection Cospi (Bologne, XVIIe siècle)

 

Comme on le sait, Cos­pi avait pris la déci­sion d’offrir son « musée » à la ville de Bologne dès 1657. En 1672, l’ensemble fut trans­fé­ré au Palaz­zo Pub­bli­co, et expo­sé dans une salle spé­ciale proche de celles, au nombre de six, qui abri­taient le cabi­net Aldro­van­di (entré en 1617). Une grande gra­vure en double page, gra­vée sur cuivre par G.M. Mitel­li, fai­sant office de fron­tis­pice au livre de 1677, en montre la dis­po­si­tion. Sans doute le séna­teur Fer­di­nan­do Cos­pi (1606–1686) trou­vait-il que le cabi­net assem­blé par Ulisse Aldro­van­di, illustre col­lec­tion­neur de Bologne, était trop riche en natu­ra­lia, et pas assez four­ni en arti­fi­cia­lia. C’est un fait que les objets façon­nés par la main de l’homme sont nom­breux dans le « Musée Cos­pi », tel que décrit dans le cata­logue de Loren­zo Lega­ti, Museo Cos­pia­no annes­so a quel­lo del famo­so Ulisse Adro­van­di e dona­to alla sua Patria dall’ Illus­tris­si­mo Signore Fer­di­nan­do Cos­pi patri­zio di Bolo­gna e sena­tore Cava­liere Com­men­da­tore di S. Ste­fa­no…, paru à Bologne en 1677[1] : anti­qui­tés romaines et étrusques, arte­facts eth­no­gra­phiques, objets divers, etc. Si l’on ne dis­tingue sur la gra­vure du fron­tis­pice aucun des jeux, ceux-ci vont cepen­dant connaître une des­ti­née sin­gu­lière qui va nous conduire jusqu’à la réap­pa­ri­tion de deux d’entre eux à Londres en 1971. L’un d’eux est aujourd’hui au Bri­tish Museum, l’autre dans une col­lec­tion pri­vée suisse res­tée incon­nue. Plu­sieurs indices très pré­cis – outre l’extrême rare­té des deux jeux que nous allons suivre à la trace – nous per­mettent d’affirmer que le jeu des « Pas­sions » et le jeu des Poètes latins de Chré­tien Wechel (1544) sont res­tés ensemble du XVIIe au XXe siècle, avant d’être sépa­rés en 1971. Des autres jeux de cartes, trois paraissent avoir été dis­per­sés en 1861 ; les autres ont tôt dis­pa­ru. L’enquête va nous conduire à ren­con­trer de nom­breuses per­son­na­li­tés, dont quelques figures de la librai­rie ancienne, plu­sieurs col­lec­tion­neurs pas­sion­nés, un escroc de haut vol, un hono­rable savant natu­ra­liste et d’autres per­son­nages dont il fau­dra éclai­rer la bio­gra­phie pour com­prendre leur rôle.

Mais il est une sec­tion du cata­logue qui a été peu com­men­tée : les ins­tru­ments de jeu. Il semble que Cos­pi, tout autant que Lega­ti, aient tenu à faire figu­rer des jeux dans le musée. Après tout, les princes alle­mands, qui avaient com­man­dé à Aug­sbourg de somp­tueux cabi­nets de curio­si­tés par l’entremise de Phi­lipp Hain­ho­fer, savaient trou­ver dans ces meubles extra­va­gants aux mul­tiples tiroirs un bel assor­ti­ment de jeux plus ou moins luxueux – mais spé­cia­le­ment faits pour eux[2]. Cos­pi le savait-il ? A-t-il trou­vé dans ces cabi­nets construits et livrés entre 1600 et 1640 un modèle ? Ou est-ce ani­més par le même état d’esprit, la même curio­si­té intel­lec­tuelle que le séna­teur et son conseiller ont veillé à ras­sem­bler une petite mais remar­quable col­lec­tion de jeux, tous soi­gneu­se­ment décrits et fine­ment com­men­tés par Loren­zo Lega­ti dans son cata­logue de 1677 ? La liste est vite faite :

– rith­mo­ma­chie (ver­sion latine de Claude de Bois­sière, 1556) ;

– échi­quier « de Dante » ;

– jeu de cartes des « Pas­sions » ;

– jeu « des Muses » (jeu de cartes des Poètes latins, Chré­tien Wechel, 1544) ;

– quatre jeux de cartes édu­ca­tifs fran­çais des­si­nés et gra­vés pour le petit Louis XIV en 1644 par Ste­fa­no Del­la Bel­la (nous les appel­le­rons par la suite « jeux de Del­la Bel­la ») ;

– tarot bolo­nais (taro­chi­ni) très ancien ;

taroc­chi­ni de Giu­seppe Maria Mitel­li ;

– deux dés d’ambre « de la Mos­co­vie ».

Notons que l’échiquier « de Dante », les taroc­chi­ni de Mitel­li et les dés mos­co­vites n’étaient pas pré­sents dix ans aupa­ra­vant, car la Breve des­cri­zione del museo dell' illus­triss. sig. cav. com­mend. dell' ordine di S. Ste­fa­no Fer­di­nan­do Cos­pi, du même Loren­zo Lega­ti, publiée à Bologne en 1667, ne les men­tionnent pas. L’état som­maire fait alors indi­quait, p. 36–37, dans la rubrique « Mis­cel­la­neao » :

323 Cas­set­ta cõ entro il Giuo­co di Pita­go­ra det­to Rit­mo­ma­chia, e suo libro.

324 Quat­tro Maz­zi di Carte Fran­ze­si, e figu­rate di Ste­fa­no del­la Bel­la, che lo fece per serui­zio del Rè di Fran­cia; vn’ Maz­zo è delle Regine famose, vno de’ Rè di Fran­cia, vno di Cos­mo­gra­fia, e l’altro di Fauole.

325 Maz­zo di Carte antiche, det­to il giuo­co delle Muse con ver­si lati­ni delle quat­tro sor­ti di Poe­sia.

326 Altro Maz­zo di Carte antiche, det­to il giuo­co delle Pas­sio­ni, con ver­si vol­ga­ri isto­riate, & emble­ma­ti­zate.

[…]

328 Taro­chi­ni, che s'usauano quan­do la fami­glia Ben­ti­vo­gli era di pri­ma auto­ri­tà in Bolo­gna.

 

 

Les jeux du Museo Cospiano

Voyons d’abord en détail ce qu’étaient ces jeux. Nous nous fie­rons à la des­crip­tion la plus com­plète, celle don­née par Loren­zo Lega­ti dans son Museo Cos­pia­no de 1677.

L’ouvrage répar­tit les objets en cinq groupes : ce qui vit sur la terre, ce qui vit dans la mer plus les fos­siles, les « arti­fi­cia­lia », les mon­naies et médailles, et enfin les sculp­tures et ce qui a trait à l’Antiquité. C’est dans le « Libro Ter­zo » que nous trou­vons les pro­duc­tions humaines : écri­tures, ins­tru­ments (scien­ti­fiques, musi­caux, armes), vases, jeux, objets funé­raires. Ce qui nous conduit à ce cha­pitre XXVIII, « De gli Stru­men­ti da Giuo­co » (p. 301–307). À coups de cita­tions d’Ovide (Pon­tiques, IV, 3) et de Jacob Cats, auteur d’un long poème sur les jeux d’enfants, Kin­der-spel ghe­duyt tot sinne-beel­den, ende leere der zeden, orné d’une gra­vure (publiés dans son livre Sile­nus Alci­bia­dis sive Pro­teus : huma­nae vitae ideam emble­mate tri­fa­riam varia­to, ocu­lis sub­ji­ciens. Mid­del­burg, 1618)[3], Lega­ti annonce qu’il va clore cette par­tie en pré­sen­tant les ins­tru­ments de jeux signes de vie – « quelle Cose del Museo che s’usano sola­mente in vita » – qu’il oppose aux objets uti­li­sés après la mort, qui suivent (« a dif­fe­ren­za di quelle che non ser­vo­no se non dopo morte come le Sepol­cra­li che a queste suc­ce­de­ran­no »). Il a bien com­pris que les jeux avaient une valeur édu­ca­tive, « joi­gnant au plai­sir du jeu le sérieux de l’érudition », aus­si inté­res­sante que ce qu’on trouve dans les livres.

Le pre­mier jeu pré­sen­té est donc la rith­mo­ma­chie, sur laquelle il nous faut éclai­rer le lec­teur[4]. Appa­rue au XIe, conçue comme un déri­vé des échecs, où les mou­ve­ments des pièces obéissent à des cal­culs mathé­ma­tiques, cette « bataille de nombres » (« Com­bat­ti­men­to di nume­ri », dit Lega­ti, tra­dui­sant ain­si le grec ryth­mo-machia) reste un jeu fas­ci­nant, aux règles si com­plexes qu’on a pu dou­ter qu’elles aient été vrai­ment pra­ti­quées. La ver­sion la plus acces­sible, et l’une des rares à avoir été com­mer­cia­li­sée véri­ta­ble­ment, est celle publiée à Paris en 1554 par le mathé­ma­ti­cien et poète dau­phi­nois Claude de Bois­sière[5]. C’est la ver­sion latine de ce trai­té, impri­mée en 1556, qui figu­rait dans la col­lec­tion Cos­pi, avec le jeu lui-même.

Page de titre de l'édition latine de Bois­sière, 1556.

2 RITMOMACHIA, che val quan­to Com­bat­ti­men­to di nume­ri, Giuo­co nobi­lis­si­mo & anti­chis­si­mo, fon­da­to sù le armo­nie, e pro­por­zio­ni nume­riche d’invenzione Pita­go­ri­ca […]

[…] Nobi­lis­si­mus & anti­quis­si­mus Ludus Pytha­go­reus (qui Rhyth­mo­ma­chia nomi­na­tur) in uti­li­ta­tem & relaxa­tio­nem stu­dio­so­rum com­pa­ra­tus, ad veram & faci­lem pro­prie­ta­tem, & ratio­nem nume­ro­rum asse­quen­dam, nunc tan­dem per Clau­dium Buxa­rium Del­phi­na­tem illus­tra­tus. Lura­cen­sis, Aba­cus, & Cal­cu­li væneunt in Pala­tio, apud Ioan­nem Gen­til. 1556. 8.

e per avven­tu­ra di ques­ti cal­co­li di Pari­gi, ven­du­ti già da Gio­van­ni Gen­tile sono ques­ti del Museo: i qua­li col libro sudet­to furo­no dona­ti dal Sig. Dot­tore Ovi­dio Mon­tal­ba­ni.

Où l’on voit que Lega­ti a très scru­pu­leu­se­ment reco­pié le titre du livre et la men­tion finale qui nous apprend que le tablier (aba­cus) et les pièces du jeu (cal­cu­li) se ven­daient chez le libraire Jean Gen­til, au Palais. On regrette de ne pas avoir conser­vé tout cet ensemble : c’était le seul exemple attes­té d’un jeu maté­riel­le­ment com­plet !

 

Dia­grammes tirés du livre de Claude de Bois­sière : les pièces

Dia­grammes tirés du livre de Claude de Bois­sière : le tablier

Dia­grammes tirés du livre de Claude de Bois­sière : le tablier [Images 2], les pièces [Image 3]

 

Lega­ti ajoute que la rith­mo­ma­chie – son maté­riel et le manuel – a été offerte au cabi­net Cos­pi par le doc­teur Ovi­dio Mon­tal­ba­ni. Né à Bologne, Ovi­dio Mon­tal­ba­ni (1601–1671) avait été reçu doc­teur en méde­cine, phi­lo­so­phie et droit dès 1622 ; dès 1625, il avait été nom­mé lec­teur de logique avec dis­pense spé­ciale, car il n’avait pas 25 ans. Il enseigne ensuite la théo­rie médi­cale et les mathé­ma­tiques, puis la phi­lo­so­phie morale. De 1629 à 1664, il fut aus­si char­gé de rédi­ger et de pré­sen­ter le calen­drier astro­lo­gique annuel de l’université, indis­pen­sable pour le bon sui­vi des trai­te­ments médi­caux. Admi­ra­teur d’Ulisse Aldro­van­di, il a assu­ré l’édition du pre­mier tome de la Den­dro­lo­gia,[6] et publié des ouvrages de sciences natu­relles et de mathé­ma­tiques. Il s’est fait aus­si his­to­rien et lin­guiste pour pro­mou­voir l’étude du dia­lecte bolo­nais, qu’il croyait être la forme pre­mière de la langue ita­lienne[7]. Il fut membre de plu­sieurs aca­dé­mies ita­liennes (Indo­mi­ti, Gela­ti, Incog­ni­ti, Apa­tis­ti, etc.) et fon­da­teur de celle des Ves­per­ti­ni à Bologne. Loren­zo Lega­ti avait été for­mé à son école. Il n’avait sans doute pas eu de peine à obte­nir ce don – et un autre, que nous ver­rons plus loin – de Mon­tal­ba­ni.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Pour en savoir plus sur Ovi­dio Mon­tal­ba­ni : http://www.treccani.it/enciclopedia/ovidio-montalbani_(Dizionario-Biografico)/)

 

Por­trait d'Ovidio Mon­tal­ba­ni

Dans le cata­logue de Lega­ti, la rith­mo­ma­chie est sui­vie par l’échiquier « de Dante » :

4 SCACCHIERE DI DANTE ALIGIERI, famo­sis­si­mo Poe­ta, il quale sole­va giuo­caan­do [sic] in esso res­pi­rare da’ suoi lun­ghi stu­dii. Nel di fuo­ri v’è dipin­ta l’Arma gen­ti­li­zia del­lo stes­so Poe­ta, la quale contiene due Zampe, come di Gri­fo incro­cic­chiate, con una por­zione d’ala per cia­sche­du­na, & un Giglio sopra di queste. La sos­ten­go­no due Leo­ni gia­cen­ti, uno per parte. Sopra il Cimie­ro, ch’è orna­to di piume, v’è figu­ra­to, come si vede nel­la Tavo­la, che se ne por­ta, decre­pi­to, & in atto di cami­nare con le croc­ciole, ma con insieme quat­tro grand’ali al ter­go, il Tem­po […].

Alla des­tra, & alla sinis­tra del­la mede­si­ma vi si scor­go­no due Ima­gi­ni di Donne seden­ti, le qua­li, a mio cre­dere, rap­pre­sen­ta­no Muse, essen­do­vene una espres­sa con la Viuo­la in mano in atto di suo­nar­la, e l’altra con un libro, che sim­bo­leg­gia per avven­tu­ra la famo­sa Come­dia del­lo stes­so Poe­ta.

Étran­ge­ment, Lega­ti ne décrit pas l’échiquier et ses pièces. Quelles en étaient les dimen­sions ? De quelles matières étaient-ils faits ? Rien n’est dit. Seul cet emblème com­po­site, pla­cé « à l’extérieur », cen­tré sur les armoi­ries sup­po­sées du poète, a rete­nu l’attention du cata­lo­gueur. Mais ce n’est pas là le bla­son des Ali­ghie­ri : c’est celui des Morel­li de Flo­rence (de gueules à deux pattes de lion d'or pas­sées en sau­toir les ongles en haut, accom­pa­gné en chef d'un roc d'échiquier du second), comme l’a rap­pe­lé Paul Colomb de Batines[8], ce qui jette un doute sérieux sur l’appartenance de l’échiquier à Dante !

Nous abor­dons enuite les jeux de cartes, au nombre de huit, à com­men­cer par le mys­té­rieux jeu des « Pas­sions ». Cette appel­la­tion, que nous gar­de­rons jusqu’au bout, tant que n’aura pas été révé­lée son iden­ti­té exacte, est due à Loren­zo Lega­ti.

5 FASCIO, ò, come dice il vol­go, MAZZO di CARTE antiche di Giuo­co Morale, chia­ma­to il Giuo­co delle Pas­sio­ni, le quale sono Amore, Spe­ran­za, Gelo­sia, e Timore. Egli è dis­tin­to in XL Carte sem­plice, e XXI di Tri­on­fi. Le Carte d'Amore sono contra­se­gnate col­la Frec­cia: quelle del­la Spe­ran­za, col Vaso; del­la Gelo­sia, col l'Occhio; del Timore, col­lo Staf­file. Et ognu­no di ques­ti Sim­bo­li nelle deci­na delle Carte, ch’ egli spe­ci­fi­ca, è mol­ti­pli­ca­to dall’Asso, fino al die­ci, come le Spade, e Coppe, &c. nelle Carte […]. Cia­sche­du­na deci­na hà di van­tag­gio le sue quat­tro Carte di Figure rap­pre­sen­tan­ti Rè, e Regi­na, Cava­liere, e Fante, tolte dall’Istoria. Le altre Figure de’ Tri­on­fi sono Ima­gi­ni di Per­so­nag­gi nelle Isto­rie famo­si per qualche vizio, ò per qualche Virtù… […]. A cia­sche­du­na in un qua­dro, che singe car­tel­lo, v’è sopras­crit­to un ter­zet­to, che la spie­ga con qualche sen­ten­za; ed i ter­zet­ti, dal pri­mo all’ultimo, sono col­le­ga­ti insieme con le rime di modo, che com­pon­go­no un solo Poe­met­to, ò Capi­to­lo in ter­za rima. Ed eccone per sag­gio i pri­mi trè, nota­ti sopra le ima­gi­ni di Sar­da­na­pa­lo, d'Ippolita, e d'Atteone, le qua­li, come tutte l'altre de' Tri­on­fi, si conse­guo­no l'ordine de' Nume­ri Impe­ria­li. [p. 304–305]

Comme l’explique le cata­logue, ce jeu est répar­ti en quatre pas­sions, l’amour, l’espérance, la jalou­sie et la peur – autant de « cou­leurs » d’un jeu com­por­tant 40 « cartes simples » (c’est-à-dire cartes de points). L’amour est repré­sen­té par des flèches, l’espérance par des vases, la jalou­sie par des yeux et la peur par des fouets, qui forment ain­si les sym­boles de cou­leurs. Lega­ti ajoute qu’il y a 21 « triomphes » (tri­on­fi), usant ici du terme clas­sique mais ancien pour dési­gner les atouts du tarot. Dans chaque cou­leur, il y a quatre figures, roi, reine, cava­lier, valet, ce qui nous rap­proche en effet des tarots. Les « figures de triomphes sont des repré­sen­ta­tions de per­son­nages his­to­riques célèbres par quelques vices ou quelques ver­tus. » Chaque carte porte en haut un car­touche dans lequel s’inscrit un ter­cet qui l’explique. Ces ter­cets, enchaî­nés, forment une sorte de long poème en « ter­za rima ». Nous n’en sau­rons pas beau­coup plus. Et ici aus­si manque une des­crip­tion maté­rielle : dimen­sions, maté­riaux et, plus encore, le nombre de cartes. Seule une data­tion est pro­po­sée :

Dal­la [sic] Dia­let­to de’ qua­li può argo­men­tar­si l'antichità di quelle Carte non minore di CLXX anni. Ed appun­to il carat­tere, con cui sono stam­pa­ti, cor­ris­ponde a’ già usa­ti ne’ prin­ci­pii del­la Stam­pa. Al che pari­mente confron­ta la manie­ra dell’intaglio delle Ima­gi­ni, ch’è in legno, simi­glian­tis­si­ma a quel­la delle Figure stam­pate cir­ca il prin­ci­pio del Seco­lo pas­sa­to.

Pas moins de 170 ans aupa­ra­vant, cela nous met vers 1500. Nous ver­rons que Lega­ti ne se trom­pait pas. La langue et la tech­nique d’impression, gra­vure sur bois, telle qu’on la pra­ti­quait « ne’ prin­ci­pii del­la Stam­pa », paraissent le confir­mer. Reste qu’on aurait bien aimé savoir com­bien de cartes étaient sous les yeux du cata­lo­gueur. Il en cite nom­mé­ment trois par­mi les tri­on­fi, por­tant les images de Sar­da­na­pale, Hip­po­lyte et Actéon, et en repro­duit les ter­cets. Il donne aus­si le son­net expli­ca­tif impri­mé sur la pre­mière carte, où l’on voit que Lega­ti en a tiré une par­tie de sa des­crip­tion – les 40 cartes numé­rales, la sym­bo­lique des cou­leurs, les 21 « triomphes ». Le son­net d’introduction nous annonce un fou et un monde :

                 E` un Folle, e pur quel folle il Mon­do ado­ra.

ce qui fait assez pen­ser à un tarot, mais le cata­lo­gueur ne paraît pas avoir fait cette asso­cia­tion d’idée. Ce n’est sûre­ment pas faute de connaître ce jeu, fort en hon­neur à Bologne, et repré­sen­té dans la col­lec­tion par deux ensembles impo­sants (voir plus loin). Sans doute, le jeu était-il incom­plet et trop aty­pique. Enfin, nous appre­nons que :

Donòlle al Museo il sopra­men­to­va­to Dot­tore Mon­tal­ba­ni; il quale ne' pre­ce­den­ti Sonet­ti sup­plì col­la pen­na molte parole, che man­ca­va­no, rose non tan­to dal tem­po, quan­to dall'uso di tali Carte.

Ain­si Mon­tal­ba­ni, dona­teur géné­reux de ses jeux, avait-il res­tau­ré cer­taines cartes, « ron­gées non pas tant par le temps que par l’usage », en réta­blis­sant à la plume quelques mots effa­cés.

Vient ensuite un autre jeu tout aus­si étrange :

6 MAZZO di CARTE MORALI, d'invenzione Fran­cese di CXXXIII. anni, quan­to men’ anti­ca del­la pre­ce­dente, tan­to più gen­tile, e nelle carte e nè gl’intagli, e nel­la stam­pa, ma per avven­tu­ra tro­va­ta ad emu­la­zione, se non ad imi­ta­zione di quel­la. Potrebbe chia­mar­si il GIVOCO delle MVSE, come s'espresse nell’Indice del Museo, stam­pa­to nel 1667. 12. al num. 325. se non fusse più tos­to DE QVATTRO POETI PIV' SENTENZIOSI trà gli anti­chi Lati­ni, cioè Ora­zio, Sene­ca, Plau­to, & Ovi­dio: con le Sen­tenze de’ qua­li pre­tese l’inventore di queste Carte d’insinuare in chi fusse per diver­tir­si con esse i più serii docu­men­ti del­la Morale. Che però in cia­sche­du­na car­ta ne pro­pose alcune, contra­se­gnan­do la car­ta mede­si­ma col sim­bo­lo del­la Poe­sia pra­ti­ca­ta da quel Poe­ta, da cui le cava, citan­done insieme i luo­ghi. Divi­so per tan­to il nume­ro delle carte, ch’è di LII. in quat­tro par­ti ugua­li, & asse­gna­tane la sua a cia­sche­du­no de’ sudet­ti Poe­ti, espresse nelle tre­di­ci d’Orazio una Lira; in quelle di Sene­ca, un’ Irco; in quelle di Plau­to, una Pie­tra Molare; e nell’ultime d’Ovidio un Amore arcie­ro…

En somme, un jeu de 52 cartes divi­sé en quatre « cou­leurs », cha­cune pla­cée sous l’invocation d’un écri­vain romain, Horace, Sénèque, Plaute et Ovide, repré­sen­tés cha­cun par un sym­bole qui fait office d’enseigne de la cou­leur : une lyre (ou harpe) pour Horace, un bouc pour Sénèque, une meule pour Plaute et un amour pour Ovide. Chaque cou­leur a treize cartes, trois figures et dix cartes numé­rales. Sur l’as d’amours on lit, en latin :

Pros­tant nova haec char­ta­rum ludi­cra in præ­clarà Pari­sio­rum Lute­tià apud Chris­tia­num VVe­che­lum sub scu­to Basi­lien­si, in vico Iacobæo: & sub Pega­so, in vico Bel­lo­va­cen­si. Anno redemptæ salu­tis 1544.

« Ces nou­veaux jeux de cartes sont pro­po­sés (= “se vendent”) dans l’illustre Paris, chez Chré­tien Wechel, à l'écu de Bâle, rue St-Jacques, et à Pégase, rue [St-Jean]-de-Beauvais, l'an de grâce 1544. » Si l’on suit bien l’auteur du cata­logue, ces cartes étaient, comme les pré­cé­dentes, gra­vées sur bois.

Suivent quatre jeux dont Lega­ti nous dit qu’ils sont fran­çais, « inven­ta­to da Gio­van­ni des Marets, per far gus­tar’ in com­pen­dio nel trat­te­ni­men­to del giuo­co… » Il pré­cise que ces cartes sont faites de « Figure in rame di mano di Ste­fa­no del­la Bel­la far­no­so inta­glia­tore » et qu’elles ont été « stam­pate A Paris chez Hen­ry le Gras au 3. pilier de la Grande Salle du Palais à L. cou­ro­nee. Avec pri­vi­lege du Roy ». Ces quatre jeux sont :

7 GIVOCO di CARTE de RE di FRAN­ClA

8 GIVOCO di CARTE delle REGINE FAMOSE

9 GIVOCO di CARTE del­la GEOGRAFIA

10 GIVOCO delle FAVOLE

Livrets ou feuillets expli­ca­tifs sont pré­sents.

Il est facile d’identifier ces jeux car ils sont bien connus. Ce sont quatre jeux édu­ca­tifs, le Jeu des Roys de France (39 cartes, comme le pré­cise Lega­ti), le Jeu des Reynes renom­mées, le Jeu de la Géo­gra­phie et le Jeu des Fables, tous trois com­pre­nant 52 cartes, ima­gi­nés par Jean Des­ma­rets de Saint-Sor­lin et gra­vés par Ste­fa­no Del­la Bel­la[9]. Il s’agit ici de la toute pre­mière édi­tion, celle don­née par Hen­ry Le Gras en 1644.

Après un petit com­men­taire, où Lega­ti évoque d’autres jeux édu­ca­tifs – Jeu des « Empires et autres royaumes », Jeu des « Hommes illustres », Jeu « des dieux des Anciens » – qu’il attri­bue au même auteur, et qui ont « reso famo­so il suo nome »[10] –, nous en arri­vons au n° 13.

13 GIVOCO di Taroc­chi, usate in Bolo­gna CLXX. e più anni fà, come dimos­tra il river­so di cia­sche­du­na, in cui è stam­pa­ta l'Arma de’ Ben­ti­vo­gli, come l'usavano all'hora, che v’esercitavano auto­ri­tà di Prin­cipe, cioè con la Sega ros­sa, e non altro nel­lo Scu­do, & una Pan­te­ra sopra il Cimie­ro, col mot­to FIDES, ET AMOR. Sono queste mol­to più gran­di delle ordi­na­rie, e simil­mente dipin­ti di varii colo­ri. Il Giuo­co loro è più d'ingegno, che di for­tu­na, ma non vi fan­no buo­na conso­nan­za le Figure Sacre, come quel­la del Papa, la quale non par­mi da porte tra le cose da giuo­co, scan­da­liz­zan­do­si di tale abu­so sino gli Ete­ro­dos­si.

On com­prend qu’il s’agit d’un tarot, tel qu’on en trou­vait à Bologne, « il y a 170 ans et plus », date que Lega­ti fonde sur l’analyse du bla­son ornant le dos des cartes. Les détails héral­diques fine­ment obser­vés – les pleines armes des Ben­ti­vo­glio, tran­ché-éman­ché d'or et de gueules, la pan­thère sur­mon­tant le cimier et la devise fides et amor – per­mettent à notre cata­lo­gueur de dater ces cartes du temps de Gio­van­ni II Ben­ti­vo­glio, qui régna de 1463 à 1506.

Lega­ti fait remar­quer que le jeu de tarot est plus « d’ingéniosité que de for­tune » – nous dirions aujourd’hui que la stra­té­gie l’emporte sur le hasard, ce qu’aucun joueur de tarot, bolo­nais ou fran­çais, ne sau­rait contre­dire. Il ajoute que la pré­sence de « figures sacrées », comme le Pape (atout clas­sique), ne donne pas bonne répu­ta­tion à ce jeu et fait un peu scan­dale, sauf chez les « hété­ro­doxes » – com­pre­nez les Pro­tes­tants[11].

Mal­heu­reu­se­ment, ce jeu si ancien a dis­pa­ru, et il est impos­sible aujourd’hui de savoir à quoi il res­sem­blait. Mais l’idée d’un jeu de type bolo­nais de la fin du XVe siècle, avec ces armes Ben­ti­vo­glio au dos, fait rêver…

Le jeu sui­vant est aus­si basé sur le modèle du tarot bolo­nais, mais trai­té de manière artis­tique par le gra­veur Giu­seppe Maria Mitel­li.

14 GIVOCO di CARTE di TAROCCHI di nuo­va, e capri­cios­sis­si­ma inven­zione, & Inta­glio in rame di Giu­seppe Maria Mitel­li, Pit­tor Bolo­gnese […]. Di sua mano è la Pros­pet­ti­va del Museo pro­pos­ta nel prin­ci­pio di quel­lo Volume. Donò quelle Carte al Museo il P. Gio­van­ni Mitel­li de' Chie­ri­ci Rego­la­ri Minis­tri degl' Infer­mi, fra­tel­lo dell’Autore […]. Alcune d’esse conven­go­no colle pre­ce­den­ti nell’ essere segna­late coll’Arma de’ Ben­ti­vo­gli, non però nel river­so, ma, ch’è assai più riguar­de­vole, nel dirit­to, essen­do il Giuo­co dedi­ca­to al Sig. Co. Filip­po del già Co. Pros­pe­ro Ben­ti­vo­gli.

Désor­mais, les armes des Ben­ti­vo­glio ne sont plus sur les dos, mais ornent le feuillet d’accompagnement, car le jeu est dédié au comte Filip­po Ben­ti­vo­glio. Giu­seppe Maria Mitel­li (1634–1718) est un gra­veur bolo­nais bien connu, qui a lais­sé de nom­breuses œuvres, sou­vent sati­riques et ludiques. On lui connaît quelque trente-trois jeux de dés et de par­cours gra­vés. La date de ce Giuo­co di carte con nuo­va for­ma di Taroc­chi­ni, n’est pas bien éta­blie, mais se situe autour de 1665. L’absence de ce jeu dans la Breve des­cri­zione de 1667 per­met de pen­ser qu’il n’était pas ache­vé à ce moment. Plu­sieurs musées et biblio­thèques pos­sèdent des exem­plaires de ces cartes, soit en feuilles, soit en cartes mon­tées. La BnF en pos­sède deux exem­plaires, l’un avec dos mar­qué trom­be­ta et les armoi­ries des Mal­vez­zi.

Lega­ti rap­pelle que Mitel­li est aus­si l’auteur de la « pers­pec­tive » du musée mise au début du volume. C’est le frère de l’artiste qui a offert cet exem­plaire au Museo Cos­pia­no.

La liste se ter­mine par deux dés d’ambre venus de Mos­co­vie (Rus­sie).

15 Due DATI d'Ambra, usa­ti nel­la Mos­co­via, e d'indi por­ta­ti dal Sig. Ercole Zani, con altre cose da esso donate al Museo, & a suoi luo­ghi men­to­vate.

Voya­geur et diplo­mate, Ercole Zani (Bologne 1634–1684) avait sillon­né l'Europe en tout sens, et ren­trait tout juste d’une ambas­sade auprès du tsar de Rus­sie en 1671–72. Il a don­né au cabi­net Cos­pi de nom­breux objets rap­por­tés de Mos­co­vie.

 

Les avatars du Museo Cospiano

Si Cos­pi pen­sait éga­ler en noto­rié­té l’illustre Ulisse Aldro­van­di, il se trom­pait. Quand, en 1742, le Sénat de Bologne déci­da de trans­fé­rer les musées Aldro­van­di et Cos­pi, confon­dus, au Palaz­zo Pog­gi, ce ne fut pas un simple démé­na­ge­ment mais un véri­table bou­le­ver­se­ment. Le cabi­net Cos­pi, fusion­né avec celui d’Aldrovandi dans un bric-à-brac éton­nant, mêlant his­toire natu­relle, anti­qui­tés et eth­no­gra­phie, vint gros­sir l’Istituto delle Scienze et son musée asso­cié qu'avait créés Lui­gi Fer­di­nan­do Mar­si­li (1658–1730), mili­taire et homme de science vision­naire. Si les arte­facts extra-euro­péens ne dépa­raient pas un musée des sciences – tous les muséums d’histoire natu­relle ont eu ou ont encore pour cer­tains[12] de riches sec­tions eth­no­gra­phiques –, que faire des jeux, de cet « échi­quier de Dante », de cette impro­bable rith­mo­ma­chie aux innom­brables petites pièces ou de ces jeux de cartes vrai­ment bizarres et très vieux, voire un peu usés ?

À vrai dire, le sort de la plu­part de ces jeux nous échappe. Nous igno­rons ce que sont deve­nus les deux jeux de tablier : ni les « échecs de Dante », ni la rith­mo­ma­chie de Claude de Bois­sière n’ont refait sur­face. C’est d’autant plus dom­mage pour le second qu’il aurait été le seul ensemble de pièces conser­vé. Nul n’a jamais vu de rith­mo­ma­chie autre qu’en recons­ti­tu­tion moderne, faite d’après les textes.

Une fois réunis à l’Istituto delle Scienze, il semble que les jeux aient été joints au fonds d’estampes venu d’Aldrovandi. Au moins les jeux de cartes – for­més de petites gra­vures – pou­vaient-ils y trou­ver une place légi­time, comme dans plu­sieurs cabi­nets d’arts gra­phiques. Gian Giu­seppe Bian­co­ni, que nous allons ren­con­trer sous peu, le dit en 1849 : « Dans les der­niers temps elles [ces cartes] fai­saient par­tie de la célèbre col­lec­tion de gra­vures d'Ulysse Aldro­van­di. »

Grâce à la réunion des trois musées (Aldro­van­di, Cos­pi et l’Istituto de Mar­si­li) se for­ma un grand éta­blis­se­ment qui s'enrichit par la suite de nom­breuses dona­tions. Mais la fin du XVIIIe siècle vit les ennuis arri­ver. En juin 1796, les troupes emme­nées par Bona­parte arrivent à Bologne et emportent plu­sieurs pièces, qui ne seront res­ti­tuées, en par­tie seule­ment, qu'en 1815–16. En 1803, l’Institut fut rat­ta­ché à l’université de Bologne, et sa biblio­thèque devint celle de l’université. Un musée des anti­qui­tés fut consti­tué peu après, et de nom­breuses pièces prirent le che­min de Rome. Vols et pillages, des­truc­tions invo­lon­taires ou non, dis­per­sion du per­son­nel com­pé­tent, reclas­se­ments intem­pes­tifs et incu­rie, tout mena­çait les jeux patiem­ment ras­sem­blés par Cos­pi et Lega­ti.

Que l’échiquier « de Dante » ait exci­té des convoi­tises, que les dés mos­co­vites se soient per­dus et, avec eux, les nom­breuses pièces de la rith­mo­ma­chie, se com­prend aisé­ment. C’est miracle que les jeux de cartes aient sur­vé­cu, comme on va le voir, sauf deux d’entre eux, dont le carac­tère émi­nem­ment bolo­nais a pu ten­ter cer­tains de les « mettre à l’abri »…

 

Le rôle trouble de Gian Giuseppe Bianconi

En 1850 parais­sait dans le volume VI du Biblio­phile belge, aux p. 343–345, un petit article sur les cartes à jouer signé « Votre très dévoué ser­vi­teur, J. Joseph Bian­co­ni, Prof. d’Histoire natu­relle à l’Université » et daté « Bologne (Ita­lie) 14 Août 1849 ». Celui-ci visait à ajou­ter quelques com­plé­ments à un pré­cé­dent article paru « dans le Bul­le­tin de l’Académie de Bel­gique, 1847, t. 14, 2e part. »[13] L’auteur pro­teste de son igno­rance du sujet (« je suis fort étran­ger à ce genre de tra­vail ») et n’a écrit cette note que parce qu’« un mien ami, dit-il, pos­sé­dant quelques cartes à jouer anciennes, j’ai cru qu’elles pour­raient inté­res­ser votre savante curio­si­té ». Bian­co­ni assure qu’il ne fait que trans­mettre « les remarques sui­vantes qui me sont four­nies par mon ami ».

Ces remarques concernent sept jeux de cartes, ain­si décrits :

1° Jeu de cartes dit Tarots, appe­lé jeu des pas­sions, c’est-à-dire l’amour, l’espérance, la jalou­sie et la crainte. Chaque dizaine a ses quatre cartes de figures repré­sen­tant Rois, Reines, Che­va­liers, et Fautes [sic][14] ou Crimes pris de l’Histoire. Les autres figures de triomphe sont des images de per­sonnes fameuses dans l’histoire par quelques défauts ou par quelque ver­tu… […]

Par les carac­tères, par le mode d’abréviations, par la gra­vure et par la langue, on peut argu­men­ter de l’ancienneté de ces cartes et les repor­ter à la fin du XlVe [!] siècle ou au com­men­ce­ment du XVe. Elles ont appar­te­nu au célèbre Ovi­dio Mon­tal­ba­ni, qui, à la sol­li­ci­ta­tion de Loren­zo Lega­ti, en fit don au Bailli Cos­pi pour son muséum, qui était un des plus grands à cette époque en Ita­lie. Dans les der­niers temps elles fai­saient par­tie de la célèbre col­lec­tion de gra­vures d’Ulisse Aldro­van­di. On a recon­nu là en effet le jeu des Pas­sions du cabi­net Cos­pi. La suite le confirme.

2° Jeu de cartes figu­ré des quatre poëtes latins Horace, Sénèque, Plaute et Ovide, por­tant les mots les plus sen­ten­cieux de ces poëtes, avec leurs por­traits. Dans une des cartes on lit : Pros­tant nova hec char­ta­rum ludi­cra in pre­cla­ra Pari­sio­rum Lute­tia apud Chris­tia­num Weche­lum sub scu­to Basi­lien­si in vico Jaco­beo : et sub Pega­so in vico Bel­lo­va­cen­si. Anno redempte salu­tis 1544.

Plus loin, nous trou­vons :

4° Jeu de cartes fran­çaises, gra­vées par le célèbre Etienne de la Bel­la, qui les fit pour le ser­vice de Louis XIV. — Il y a quatre jeux, c’est-à-dire 1° des Rois de France, 2° des Reines fameuses, 3° de la cos­mo­gra­phie, 4° des fables, avec les petits livres qui apprennent la manière d’user de ces cartes.

Il n’y a pas d’hésitation : ces jeux-là avaient donc été pré­ser­vés. Bian­co­ni ne se prive pas de nous ren­voyer scru­pu­leu­se­ment à l’œuvre de Lega­ti. Voyez Museo Cos­pia­no, page 304, n° 5, 305, n° 6, 306. Voyez aus­si Breve des­cri­zione del museo Cos­pi, Bologne, Fer­ro­ni 1667, 12°, n° 324, 325, 326, et aus­si Inven­ta­rio sem­plice del museo Cos­pia­no, Bolo­gna, Mon­ti 1680.

Le tarot bolo­nais ancien (du début du XVIe siècle) n’est plus là, pas plus que les taroc­chi­ni de Mitel­li, mais un jeu de cartes alle­mand, attri­bué à Lucas Cra­nach l’Ancien (1472–1553), qui n'était pas dans la col­lec­tion Cos­pi au XVIIe siècle, s’est joint à la série.

3° Jeu de cartes alle­mandes, très-bien figu­rées en dif­fé­rentes mamières avec des hommes, femmes, sol­dats, ani­maux, etc. Une de ces cartes porte un arbre avec l’écusson de la mai­son de Saxe, qui était la marque dont Lucas Cra­nach signait ses estampes. Cra­nach mou­rut l’an 1553.

Ain­si Bian­co­ni pré­sente six jeux du cabi­net Cos­pi, désor­mais appar­te­nant à un de ses amis. À ces six ensembles est venu s’ajouter un jeu alle­mand attri­bué à Lucas Cra­nach. On réa­lise alors que ces jeux ont quit­té un musée public pour entrer dans une col­lec­tion pri­vée. Les « remarques » trans­mises par Bian­co­ni sont une tra­duc­tion, conden­sée et plu­tôt mal­adroite, du texte même de Lega­ti.

Il est temps de pré­sen­ter ici cet impor­tant acteur du drame qui se noue. Ce Bian­co­ni n’était pas n’importe qui. Gian Giu­seppe Bian­co­ni (1809–1878), natu­ra­liste ita­lien né à Bologne (doc­to­rat en 1837), avait été nom­mé conser­va­teur pro­vi­soire du Musée d'histoire natu­relle de l’université en 1841. Deve­nu pro­fes­seur en 1842, il se vit confier la direc­tion du musée, dont il ordon­na le démé­na­ge­ment au Palaz­zo dell’Università. De 1842 à 1851, Bian­co­ni opère une grande réor­ga­ni­sa­tion, ren­due néces­saire par des décen­nies d’abandon. Restruc­tu­ré, le « nou­veau » Musée d'histoire natu­relle sera inau­gu­ré en juillet 1851. Gian Giu­seppe Bian­co­ni est connu par ailleurs par son oppo­si­tion déter­mi­née aux théo­ries de Dar­win.

Les jeux décrits étaient-ils encore dans les col­lec­tions de l’université bolo­naise quand Bian­co­ni en prit la direc­tion ? Avaient-ils déjà quit­té le musée avant son arri­vée ? Mais pour­quoi les faire connaître en 1850, sans cacher qu’ils étaient « autre­fois » dans le cabi­net Cos­pi ? Fai­sait-il à ces jeux de la publi­ci­té, comme s’ils étaient à vendre ? Nous ver­rons que c’est sans doute là l’intention de cette note. Mais, pour cela, trans­por­tons-nous d’abord… un siècle plus tard.

 

La vente Rimington-Wilson, Londres, 24 novembre 1971

Le 24 novembre 1971, la mai­son Chris­tie, Man­son & Woods dis­per­sait aux enchères plu­sieurs col­lec­tions de pro­ve­nances diverses, toutes nomi­na­tives : livres impri­més et manus­crits, et… « A choice col­lec­tion of playing-cards » appar­te­nant à « the late Capt. H. E. Riming­ton Wil­son », c’est-à-dire Hen­ry Edmund Riming­ton-Wil­son (1899–1971), qui venait de mou­rir en février.

Cata­logue de la vente Chris­tie, Man­son & Woods, de 1971

Prin­ted books and a choice col­lec­tion of playing cards, the pro­per­ties of Miss Kath­leen Car­rol, Cap­tain R. Wol­rige Gor­don, G.W. Gun­ter, the Rt. Hon. the Lord Mar­ga­dale of Islay, the late Capt. H.E. Riming­ton Wil­son and from various sources : which will be sold at auc­tion by Chris­tie, Man­son & Woods … on Wed­nes­day, Novem­ber 24, 1971.

Le Capt. Riming­ton-Wil­son était l’héritier de deux géné­ra­tions de biblio­philes et de col­lec­tion­neurs. Son grand-père, James Wil­son Riming­ton-Wil­son (1822–1877) avait for­mé une impor­tante col­lec­tion de livres d'échecs et autres jeux. Le Bri­tish Museum, dans une note bio­gra­phique, le qua­li­fie de « Lan­dow­ner, noted chess-player and col­lec­tor of playing-cards. » À son décès, son fils, Regi­nald Hen­ry Riming­ton Riming­ton-Wil­son (1852–1927), hérite les col­lec­tions, puis les trans­met à son propre fils, le Capt. H. E. Riming­ton-Wil­son. Celui-ci, moins atta­ché à la biblio­thèque échi­quéenne de son grand-père, la fit vendre aux enchères en 1928.

The famous chess libra­ry, inclu­ding a fine manus­cript by Oli­ver Gold­smith, toge­ther with a selec­tion from the spor­ting and gene­ral libra­ry, the pro­per­ty of the late R.H. Riming­ton-Wil­son, esq., of Broom­head Hall, Bol­sters­tone (sold [by Sotheby's] by order of Cap­tain H.E. Riming­ton-Wil­son). Lon­don, Februa­ry Feb. 27–28, 1928).

Nombre de livres furent acquis alors par la librai­rie Ber­nard Qua­ritch Ltd et ven­dus ensuite sur cata­logue à prix mar­qués :

A cata­logue of rare and valuable books : inclu­ding works on Ame­ri­ca­na, Bibles and theo­lo­gy, biblio­gra­phy, English his­to­ry and lite­ra­ture, sports and pas­times, inclu­ding a selec­tion from the libra­ry of the late R.H. Riming­ton-Wil­son / offe­red … by Ber­nard Qua­ritch. Lon­don : Qua­ritch, 1928.

Mais le Cap­tain avait gar­dé les jeux de cartes. Peu après sa mort, ceux-ci étaient dis­per­sés. La vente avait atti­ré la grande col­lec­tion­neuse Syl­via Mann (dont nous repar­le­rons plus loin). Il est vrai qu’il s’y trou­vait des lots extra­or­di­naires. Les jeux pro­po­sés res­sor­tis­saient à la caté­go­rie des jeux édu­ca­tifs. Deux lots retiennent l’attention, le n° 285 et le n° 310.

285 cartes a rire [!!]: 52 wood­cut and let­ter­press cards, sym­bo­lic suits, viz. blind-fold Cupid, goat, harp and mill-stone, illus­tra­ted in the upper half and hand-colou­red, the lower part filled with quo­ta­tions from Ovid, Sene­ca, Horace and Plau­tus, each ‘ace’ having part of an expla­na­tion of the pack’s pur­pose and the colo­phon, 12mo., 97 x 70mm., red moroc­co (a few cards stai­ned), Paris, Chris­tian Wechel, 1544.

310 ita­lian pack: 44 wood­cut and let­ter­press cards only (ex. 57: lacks batons Fante; cups ace, 8 and Re; arrows 5, Caval­lo and Re; eyes 1, 3, 5, 9 and Caval­lo), sym­bo­lic suits, viz. batons (Timor) cups (Spe­ran­za), arrows (Amor), eyes (Zelo­sia), a ter­cet begin­ning with the key word on each card, a son­net on the extra card begin­ning ‘Vegio il mio errore’ (some words era­sed and chan­ged in ms.), 2 vols., 12mo., 140 x 75mm. (stai­ned, two cards ins­cri­bed on ver­so) [Ita­lian? Lom­bar­dy, fif­teenth cen­tu­ry]

On y recon­naît inman­qua­ble­ment, mal­gré le ridi­cule des appel­la­tions ima­gi­nées par les auteurs du cata­logue (« Cartes à rire »…), deux des jeux décrits par Lega­ti et Bian­co­ni. Mieux même, le des­crip­tif du n° 310 pré­cise « some words era­sed and chan­ged in ms. ». Ces retouches, nous savons qui les a faites ! Ovi­dio Mon­tal­ba­ni, comme l’explique Lega­ti (et comme le rap­pelle Bian­co­ni), avait res­tau­ré quelques mots effa­cés – « sup­plì col­la pen­na molte parole, che man­ca­va­no, rose non tan­to dal tem­po, quan­to dall'uso di tali Carte ». Voi­là la preuve la plus écla­tante qu’il s’agit bien de l’exemplaire Cos­pi, pas­sé entre les mains de l’« ami » de Bian­co­ni.

Le cata­logue de 1971 nous donne enfin les détails maté­riels atten­dus, quoique d’une manière bien confuse. Les dimen­sions, 140 x 75 mm, res­tent à confir­mer, car, comme nous le ver­rons, elles varient d’un auteur à l’autre. Sur un total sup­po­sé de 57 (!) cartes, 12 manquent : il n’en reste donc que 45, mais l’une d’elles por­tant un son­net expli­ca­tif, est décomp­tée, et le nombre de 44, sur 56 cartes véri­tables, a été rete­nu. Cepen­dant, ce nombre intrigue. On l’a dit, ni Lega­ti ni Bian­co­ni n’indiquent com­bien le jeu des Pas­sions avait de cartes. Lega­ti en décrit quelques-unes, notam­ment trois cartes spé­ciales allé­go­riques, qui n’appartiennent pas aux « cou­leurs », si étranges soient-elles. Il en donne les ter­cets, mais aucun ne figure sur les cartes conser­vées. Bref, il paraît avoir eu entre les mains des cartes qui ne se sont pas trans­mises. Le jeu des Pas­sions a pro­ba­ble­ment per­du des cartes entre 1677 et 1971. (Nous res­ser­re­rons plus loin cette « four­chette » de dates.)

L’autre jeu (n° 285), pré­sen­té comme « Cartes à rire »[15], n’est autre que le jeu des Poètes latins de Wechel, com­plet de ses 52 cartes. Ici aus­si quelques détails maté­riels nous sont livrés : dimen­sions (97 x 70 mm), tech­nique d’impression (gra­vure sur bois et com­po­si­tion typo­gra­phique), mais la pré­sence de cou­leurs n’est pas signa­lée. (Voir en annexe pour une des­crip­tion plus com­plète.)

Certes, on pour­rait ima­gi­ner qu’il s’agisse d’un autre exem­plaire – après tout, ces jeux étaient impri­més, donc mul­tiples – mais l’extrême rare­té des cartes à jouer du XVIe siècle, le carac­tère unique de la plu­part des jeux conser­vés, l’association, enfin, de ce jeu si rare avec le jeu des Pas­sions, dont on vient de mon­trer qu’il était bien celui décrit en 1677, tout cela laisse peu de place au doute. Nous sommes sûre­ment en pré­sence de deux « res­ca­pés » du Museo Cos­pia­no. Y en aurait-il d’autres ? On repère en effet dans la même vente quelques jeux de Del­la Bel­la. Sous le n° 289 était pro­po­sé un exem­plaire incom­plet (une carte man­quante) du Jeu de la Géo­gra­phie, de la pre­mière édi­tion, donc sem­blable à celui de la col­lec­tion Cos­pi. Était-ce celui-là ? Dif­fi­cile à dire, car ces jeux ne sont pas aus­si rares que les pré­cé­dents. Comme nous le ver­rons, l’exemplaire Cos­pi était com­plet encore en 1861 et avait un feuillet expli­ca­tif, qui manque ici. Le lot n° 291 com­por­tait quant à lui les quatre jeux, mais en forme de livre, dans l’édition de 1698. Ces jeux ne pou­vaient avoir appar­te­nu à Cos­pi.

Une per­sonne avait été par­ti­cu­liè­re­ment active pen­dant la vente : la Price List, qui accom­pagne le cata­logue de 1971[16], indique les noms de tous les ache­teurs, et nous y ren­con­trons douze fois le nom de Mann. Syl­via Mann (1924–1994), citée plus haut, fut une grande col­lec­tion­neuse, fille d’un des asso­ciés de la firme de phi­la­té­lie bien connue Stan­ley Gib­bons. Dès les len­de­mains de la deuxième guerre mon­diale, où elle avait ser­vi comme infir­mière, elle s’était mise à col­lec­tion­ner les cartes à jouer. Pri­vi­lé­giant les types popu­laires, elle avait for­mé un impres­sion­nant ensemble, dont rend compte un cata­logue d’exposition du Deutsches Spiel­kar­ten­mu­seum à Lein­fel­den-Ech­ter­din­gen (Alle­magne), qui lui ren­dait hom­mage en 1990[17]. En 1971, elle n’aurait su man­quer la vente Riming­ton-Wil­son, et elle en fit un compte ren­du des plus inté­res­sants dans le Jour­nal of the Playing-Card Socie­ty qu’elle venait de fon­der[18].

Elle y décri­vait les deux jeux phares ain­si :

285. An extre­me­ly inter­es­ting and, to me, pre­vious­ly unk­nown pack with fan­ci­ful suit­marks (Cupids, Goats, Harps and Mil­l­stones) made in 1544 by Chris­tian Wechel of Paris, whose name is recor­ded in d'Allemagne as a maître car­tier. The main body of the cards was filled with quo­ta­tions in Latin from the works of Ovid, Sene­ca, Horace and Plau­tus. Not sur­pri­sin­gly this excep­tio­nal item fet­ched a high price (320 gns.)[19]

et le « jeu des Pas­sions » :

310. 44 cards of a 15th-cen­tu­ry Ita­lian pack with fan­ci­ful suit-marks (though based on Ita­lian ones) of Cups, Arrows, Eyes and Whips, Mer­lin calls this pack the "Jeu des Pas­sions" as each suit repre­sents a pas­sion. Although the exact com­po­si­tion of the pack was not abso­lu­te­ly clear, each suit had four court cards (King, Queen, Cava­lier and Jack) and ten nume­rals, all cards bea­ring three lines of verse. Mer­lin men­tions the pack being acqui­red in 1861 for 400 francs. In 1971 it made 350 gns.[20]

 

Romain Mer­lin et le jeu « des Pas­sions »

Syl­via Mann connais­sait ses clas­siques. La réfé­rence à Mer­lin était bien vue. Romain Mer­lin avait en effet publié en 1869 un livre intel­li­gent quoiqu’un peu désor­don­né, Ori­gine des cartes à jouer : recherches nou­velles sur les naï­bis, les tarots (Paris, l'auteur, 2 vol.). Il avait exa­mi­né le « jeu des Pas­sions », dans des condi­tions qu’il narre, p. 94–96 (8. Jeu des pas­sions.) :

…un jeu res­té jusqu’ici com­plé­te­ment incon­nu des col­lec­teurs et des biblio­graphes, au moins en France. Comme par la bien­veillance de l’acquéreur, nous l’avons eu quelque temps sous les yeux, et comme il a bien vou­lu nous en don­ner un calque com­plet, nous sommes en mesure d’en pro­duire une des­crip­tion détaillée, et nous croyons qu’elle ne sera pas sans inté­rêt, ces cartes étant en même temps une curieuse xylo­gra­phie et une pré­cieuse rare­té biblio­gra­phique1.

Et la note 1 d’expliquer : "Il a paru pour la pre­mière fois dans une vente de livres en décembre 1861 et s’est ven­du la somme remar­quable de quatre cents francs".

Quelques cartes sont repro­duites dans le volume de planches, sous le n° 28.

 

Planche 28 du livre de Mer­lin

Mer­lin pour­suit :

Ce monu­ment inté­res­sant de l’histoire des cartes et de la gra­vure sur bois doit se com­po­ser de 57 pièces, savoir, une carte d’introduction, 16 figures et 40 cartes de points 2, il est par­ta­gé en 4 séries et l’auteur a choi­si pour sujets de ses 4 séries, 4 pas­sions, l’espérance, la crainte, l’amour et la jalou­sie ; il leur a attri­bué pour sym­boles, un vase ou la boîte de Pan­dore, un fouet, la ter­reur des che­vaux et des esclaves, une flèche emprun­tée au fils de Vénus, et un œil ou l’attribut d’Argus.

La note 2 pré­cise : "Les cartes ven­dues n’étaient qu’au nombre de 45, il en man­quait 12, dont 5 figures".

Il explique que ces cartes « sont gra­vées sur bois avec une net­te­té et une sûre­té de taille qui indique la fin du quin­zième siècle… ». « Mais ce qui donne à cette rare­té xylo­gra­phique un inté­rêt tout par­ti­cu­lier, ce sont les vers impri­més au nombre de trois sur chaque carte dans un car­touche ». Mer­lin décor­tique le mètre employé par le poète pour ces capi­to­li. Il conclut :

Outre les 56 cartes qui résultent des points et des 16 figures, l’auteur en a fait impri­mer une cin­quante-sep­tième qui ne compte pas dans le jeu. C’est un son­net ser­vant de pré­face ; il y explique qu’il a cru devoir inven­ter ces cartes pour offrir un nou­veau moyen d’employer les heures de loi­sir.

Pour les dimen­sions, il faut aller les cher­cher dans le pre­mier feuillet du volume de planches, inti­tu­lé « Mesures des naï­bis et tarots peints du XVe siècle ». Mer­lin indique celles-ci… en pouces et lignes !

3° Jeu des pas­sions, gra­vé sur bois et impri­mé à Venise (n° 28) … [Hau­teur] 6   3 [Lar­geur] 3   3

Conver­ties, ces mesures (6 pouces 3 lignes x 3 pouces 3 lignes) donnent : 168,77 x 87,77 mm. Voi­là qui est éton­nant, car le cata­logue anglais de 1971 indique 140 x 75 mm.

Au moins savons-nous que le jeu exa­mi­né avait 44 cartes, plus une carte de pré­sen­ta­tion (soit 45 au total). Il est clair que c’est là le lot 310 de la vente de Londres.

Si Mann nous a conduit à Mer­lin, Mer­lin nous apprend l’existence d’une autre vente aux enchères tenue (à Paris) « en décembre 1861 », où serait pas­sé le « jeu des Pas­sions ». Il n’est pas trop dif­fi­cile d’en retrou­ver la trace. Le cata­logue en est conser­vé :

Cata­logue d'une col­lec­tion de livres latins, fran­çais et ita­liens des XVe, XVIe et XVIIe siècles ; ouvrages rares et curieux sur l'art mili­taire, les beaux-arts, la cal­li­gra­phie, l'escrime, l'équitation et la danse ; livres de litur­gie ; jeux de cartes du XVIe siècle ; poètes ita­liens anciens ; his­toire d'Italie, etc. dont la vente aura lieu le same­di 21 décembre 1861 et jours sui­vants […] Rue des Bons-Enfants, 28, Mai­son Sil­vestre, salle n° 2, par la minis­tère de Me Del­bergue-Cor­mont, com­mis­saire-pri­seur. Paris : L. Potier, libraire, quai Mala­quais, 9, 1861.

Cette grosse vente, au titre pro­met­teur, com­por­tait plus de 1100 numé­ros, prin­ci­pa­le­ment com­po­sés d'ouvrages ita­liens sans grand inté­rêt. Sur l'exemplaire de la BnF (DELTA- 18955), la page de titre porte, à la plume : Roma­gno­li. Il s'agit cer­tai­ne­ment du libraire anti­quaire et édi­teur bolo­nais Gae­ta­no Roma­gno­li (†1886), actif de 1854 à 1886. Celui-ci n’en était pas à sa pre­mière vente pari­sienne, car il avait orga­ni­sé trois ans plus tôt, avec deux confrères bolo­nais, à la même Mai­son Sil­vestre, l’énorme vente de livres anciens du mar­quis Cos­ta­bi­li (avec 4 cata­logues bilingues), dis­per­sée entre février et juin 1858.

Le cata­logue de 1861 com­por­tait plu­sieurs jeux de cartes (p. 48–50 : JEUX DIVERS) :

548. Jeu de tarots ita­liens de la fin du XVe siècle ou du com­men­ce­ment du XVIe, 44 pièces grav. sur bois. (Hau­teur, 145 mill.)[21]

Ce jeu était appe­lé le Jeu des Pas­sions (l'amour, l'espé­rance, la jalou­sie et la crainte). Cha­cune des pas­sions est repré­sen­tée par un emblème qui sert de marque ou cou­leur : l'amour, par une flèche, l'espérance, par un vase, la jalou­sie, par un œil, et la crainte, par un fouet. Les figures sont le roi, la reine, l'infant [sic] et le cava­lier, figu­rés par des per­son­nages de la Fable ou de l'histoire. Les cartes numé­rales sont au nombre de 40, ce qui fait en tout 56 cartes ; nous n'en avons que 44. Sur cha­cune se trouve une sen­tence expri­mée en un ter­cet et impri­mée en carac­tères gothiques. Ces ter­cets sont liés par le sens et leur réunion forme une sorte de poëme.

549. Jeu de cartes fran­çais com­po­sé de 52 pièces gra­vées sur bois et colo­riées. Pari­siis, Ch. Wechel, 1544.

Ce jeu peut être appe­lé Jeu des quatre poëtes. Ce sont : Ovide, Horace, Plaute et Sénèque le Tra­gique, qui tiennent lieu de rois. En place de reines sont les quatre Muses : Era­to, Terp­si­chore, Tha­lie et Mel­po­mène. L'étudiant (stu­dio­sus), sans autre nom, rem­place le valet. Les marques ou cou­leurs sont : amour (pour Ovide), lyre (pour Horace), meule (pour Plaute), bouc (pour Sénèque). Cha­cune des cartes est accom­pa­gnée de vers latins qui ont été pris dans les œuvres du poëte qui fait par­tie du qua­drille. Le nombre de vers est égal à la valeur numé­rale de la carte. Sur la pre­mière carte d'amour on lit : Pros­tant nova haec char­ta­rum ludi­cra in præ­cla­ra Pari­sio­rum Lute­tia apud Chris­tia­num Weche­lum …, anno 1544.

550.L’Utile col dilet­to, o sia Geo­gra­fia intrec­cia­ta nel giuo­co de taroc­chi con le insegne degl'illustrissimi ed eccel­si signo­ri gon­fa­lo­nie­ri ed anzia­ni di Bolo­gna dal 1670 fino al 1725. (da L. Mon­tier). Bolo­gna, 1725, in-12, fig. cart.

Sans les figures don­nant les armoi­ries des nobles de Bologne.

551. Jeu de cartes alle­mand, 47 pièces gra­vées sur bois, par Lucas Cra­nach. (Colo­riées.)

Ce jeu doit se com­po­ser de 52 cartes. Nous en avons 47. Les cou­leurs sont : cœur, pique [sic pour « feuille »], gre­lot et gland. Les figures : le roi, le che­va­lier, l'écuyer ou fou. Les cartes numé­rales sont accom­pa­gnées de per­son­nages de fan­tai­sie quel­que­fois très-facé­tieux. Sur le 2 de pique [feuille] se trouve une des marques de Lucas Cra­nach, celle qui repro­duit les armes de Saxe.

552. Jeu de cartes des rois de France. Paris, Le Gras, 1641 [sic], par Des­ma­rest de S. Sor­lin. (Com­plet.)

Ce jeu se com­pose de 39 cartes et d’un fron­tis­pice gra­vés par St. de la Bel­la [sic], avec un petit livret in-32 conte­nant l’explication du jeu pré­cé­dée d’une épître dédi­ca­toire à la reine, par Des­ma­rets, 24 feuillets dont un blanc. Pre­mier tirage, fort rare.

553. Jeu de cartes des reines renom­mées (par Des­ma­rest, gra­vé par St. de la Bel­la). Paris, H. Le Gras, 1644.

52 cartes légè­re­ment colo­riées, plus un fron­tis­pice, avec l’explication en un feuillet in-fol plié. (Com­plet.) Pre­mier tirage.

554. Jeu de la géo­gra­phie (par Des­ma­rest, et gra­vé par St. de la Bel­la). Paris, H. Le Gras, 1644.

53 pièces, dont un fron­tis­pice, légè­re­ment colo­riées, avec l’explication en un feuillet in-fol plié. Pre­mier tirage. (Com­plet.)

Ne dirait-on pas du Lega­ti ? Ou plu­tôt du Bian­co­ni ? Car, même si la for­mu­la­tion n’est pas tout à fait la même, nous avons bien ici, offerts à la convoi­tise des ache­teurs, sept des jeux pré­sen­tés par Bian­co­ni dans son article du Biblio­phile belge. (Il y manque le Jeu des fables de Des­ma­rest de Saint-Sor­lin et Del­la Bel­la.) Le Jeu des Pas­sions n’était donc pas seul ! Il était accom­pa­gné, lors de cette vente, du jeu des Poètes latins de Wechel et de trois des quatre jeux de Del­la Bel­la, dans leur pre­mière édi­tion de 1644, tous venus du cabi­net Cos­pi. Même le jeu alle­mand attri­bué à Lucas Cra­nach et ajou­té par Bian­co­ni est de la fête, preuve s’il en était besoin que nous avons bien affaire aux mêmes objets. Seul intrus, ce tarot géo­gra­phique de 1725 (n° 550), mais lui aus­si bolo­nais[22].

Ain­si « l'ami » de Bian­co­ni a de grande chance d’être Gae­ta­no Roma­gno­li lui-même. Édi­teur offi­ciel des publi­ca­tions de l’université de Bologne, Roma­gno­li était néces­sai­re­ment en contact avec Bian­co­ni. Il aurait pu acqué­rir ces jeux au titre d’un troc – une opé­ra­tion plus cou­rante qu’on ne le croit – offrant en échange de ces jeux, qui n’avaient plus leur place dans un musée de sciences natu­relles, des ouvrages man­quant à la biblio­thèque ou tout autre livre rare et recher­ché. Bian­co­ni s’était peut-être enga­gé à leur faire un peu de publi­ci­té…

Le cata­logue est un peu avare lui aus­si de détails maté­riels. Ici, le Jeu des Pas­sions com­prend « 44 pièces grav. sur bois » (à quoi il faut ajou­ter la carte d’introduction, que le cata­logue ne men­tionne pas mais qui était pré­sente, puisqu’elle est men­tion­née par Mer­lin). Le jeu de cartes « par Lucas Cra­nach » est fait de « 47 pièces gra­vées sur bois », mais il n’est pas sûr que le total théo­rique ait été de 52, car les jeux alle­mands anciens n’avaient pas d’as, et com­por­taient 48 cartes. Il s’agit en réa­li­té d’un jeu des­si­né par Hans Leon­hard Schäu­fe­lein (c.1480–1538/40) et gra­vé sur bois par Wolf­gang Rösch à Nurem­berg vers 1535. On voit en effet les armes de Saxe (et de Meis­sen) sur le Daus de feuilles et des « per­son­nages de fan­tai­sie quel­que­fois très-facé­tieux ». L’exemplaire aujourd’hui au Ger­ma­nisches Natio­nal­mu­seum[23], colo­rié, pour­rait être celui-là, car il com­prend aus­si 47 cartes et il lui manque jus­te­ment le Daus de cœur qui indique « Wolf­gang Rösch Form­sch­nei­der » sous les armes de Nurem­berg, ce qu’aurait signa­lé Bian­co­ni ou, au moins, le cata­logue de 1861.

Les prix notés dans l'exemplaire de la BnF DELTA- 18955 sont assez éle­vés. Avec 410 fr., le n° 548 (jeu des Pas­sions) a fait l'un des prix les plus forts, et de loin, de la vente ; le n° 549 (jeu des Poètes latins) a atteint 252 fr., les autres jeux ont fait beau­coup moins : le n° 551 (jeu de cartes alle­mand) a atteint 50 fr., le n° 552 (Jeu des rois de France) a fait 26 fr. Ces prix sont par­mi les plus hauts de la vente.

Il est éton­nant que Mer­lin ne parle pas du jeu des Poètes latins dans son livre de 1869. Pour­tant, Romain Mer­lin (1793–1871) était issu d'une vieille famille de libraires. For­mé aux huma­ni­tés les plus clas­siques, il n’aurait pas man­qué d’être inté­res­sé par un tel jeu. Libraire d’ancien à la suite de son père, Jacques-Simon Mer­lin (†1835), qui tenait bou­tique quai des Augus­tins, Mer­lin s’intéressait depuis long­temps aux cartes à jouer. Lui aus­si les col­lec­tion­nait[24].Vers 1845, il choi­sit d’entrer dans la fonc­tion publique, en tant que « conser­va­teur du dépôt de la librai­rie et sous-biblio­thé­caire au minis­tère de l’Intérieur », puis, en 1852, « conser­va­teur des sous­crip­tions au minis­tère d'État ». Char­gé de suivre le mar­ché de la biblio­phi­lie, fin connais­seur des cartes à jouer dont il était alors le meilleur spé­cia­liste en France, rom­pu aux ventes aux enchères, Mer­lin avait tout pour être au cou­rant. Un jeu de cartes du grand Chré­tien Wechel, voi­là qui aurait dû le mobi­li­ser. Force est de recon­naître que seul le jeu des Pas­sions a rete­nu son atten­tion, comme s’il avait tout igno­ré de la vente et de son cata­logue. Pour­tant, celui-ci annon­çait clai­re­ment sur sa page de titre « jeux de cartes du XVIe siècle ». Mer­lin semble avoir man­qué l’évènement. Qui pou­vait bien être cet ami qui lui a si obli­geam­ment mon­tré le jeu et four­ni des calques ? Nous allons bien­tôt le com­prendre.

En effet, le jeu « des Pas­sions » et le jeu de Wechel vont se retrou­ver à Londres pour y être ven­dus peu après, lors d’une mémo­rable vente aux enchères en 1862. Guillaume Libri était le ven­deur.

 

Guillaume Libri entre en scène

Guillaume Libri ! Un nom ter­rible pour tout connais­seur de la librai­rie ancienne et de son mar­ché au XIXe siècle. Le comte Gugliel­mo Bru­to Ici­lio Timo­leone Libri Caruc­ci del­la Som­maia (1802–1869) fut un savant célé­bré, mathé­ma­ti­cien, his­to­rien et biblio­phile, deve­nu fran­çais en 1833, reçu à l'Académie des Sciences, pro­mu pro­fes­seur à la Sor­bonne, puis ins­pec­teur des biblio­thèques de France. Tou­te­fois, pro­fi­tant de ses visites et du triste état de nombre de biblio­thèques pro­vin­ciales, Libri se lais­sa ten­ter d’ajouter quelques belles pièces à ses col­lec­tions. Manus­crits pré­cieux et impri­més rares vinrent ain­si dis­crè­te­ment rejoindre les acqui­si­tions faites auprès des libraires pari­siens, dont un cer­tain Mer­lin. Aler­tées, les auto­ri­tés finirent par enquê­ter et, mal­gré tout le pres­tige qui entou­rait le per­son­nage, en vinrent à conclure au détour­ne­ment. Incul­pé, puis convain­cu de vol de livres en 1848, Libri fut condam­né (par contu­mace) à dix ans de réclu­sion en 1850. Mais il avait eu le temps de fuir à Londres, où il a pu vendre impu­né­ment ses riches col­lec­tions en plu­sieurs vaca­tions spec­ta­cu­laires (notam­ment chez Sothe­by & Wil­kin­son).

C'est dans l'une d'elles :

Cata­logue of the reser­ved and most-valuable por­tion of the Libri col­lec­tion, contai­ning one of the most extra-ordi­na­ry assem­blages of ancient manus­cripts and prin­ted books ever sub­mit­ted for sale… Which will be sold by auc­tion, by messrs. S. Leigh Sothe­by & John Wil­kin­son… on Fri­day, the 25th July, 1862, and three fol­lo­wing days…

que l'on trouve[25] :

587. Cartes à jouer. Une série tout à fait incon­nue aux biblio­graphes, de 45 cartes à jouer ita­liennes, hautes d'environ 5 pouces [!], qui sui­vant l'avis des meilleurs juges, remontent à la fin du XVe siècle. Elles se par­tagent en quatre cou­leurs savoir. Spe­ran­za, Amore, Timore e Zelo­sia. Chaque cou­leur doit conte­nir 10 cartes avec des points et quatre figures. (Fante, Caval­lo, Re, Regi­na). Ces cartes portent des ins­crip­tions en vers en ter­zine ita­liane, dont les rimes se suivent d'une carte à l'autre de façon à for­mer par leur ensemble un poème. Ces cartes, dont les ins­crip­tions sont impri­mées en gothique ont en tête un son­net moral sur un feuillet sepa­ré.

Jeu regar­dé comme unique.—Voyez les Monu­ments inédits ou peu connus fai­sant par­tie du Cabi­net de Guillaume Libri.

Ain­si le jeu des Pas­sions a ici une hau­teur de 127 mm (5 pouces anglais), contre 145 en 1861, 168 en 1869 et 140 en 1971 ! Il est mal­heu­reu­se­ment impos­sible aujourd’hui de véri­fier ces don­nées.

588. Cartes à jouer. Pros­tant nova haec char­ta­rum ludi­cra in pre­cla­ra Pari­sio­rum Lute­tia apud Chris­tia­num Weche­lum sub scu­to Basi­lien­si in Vico Jacobæo et sub Pega­so in Vico Bel­loua­cen­si. Anno redemptœ Salu­tis, 1544, in-12.

Série com­plète et unique de 52 cartes d'un jeu fran­çais incon­nu, évi­dem­ment des­ti­né aux éru­dits ; car chaque carte porte des vers extraits d'Horace, d'Ovide et d'autres poètes latins. Il y a quatre cou­leurs : l'amour, le bélier, la meule et la lyre. Elles paraissent avoir été fabri­quées “Cum pri­vi­le­gio Regis ad qua­drien­nium,” En tête de chaque cou­leur, il y a une espèce de titre sépa­ré. Voi­ci ce qu'on lit en tête de la lyre : “Fla­ceum utpote lyri­cum sam­bu­ca notât : Tra­gi­cum bir­cus Senecã… […] Voyez les Monu­ments inédits ou peu connus fai­sant par­tie du Cabi­net de Guillaume Libri.”

Libri fai­sait les choses en grand. Le titre même du cata­logue, paré de super­la­tifs ron­flants, le dit assez. Pour accom­pa­gner la vente, il avait fait réa­li­ser un somp­tueux album en chro­mo­li­tho­gra­phie, avec com­men­taires bilingues. C’est le livre Monu­ments inédits ou peu connus fai­sant par­tie du Cabi­net de Guillaume Libri (Londres : Dulau & Cie, 1862)[26]. En ces temps-là les cata­logues de vente n’étaient pas illus­trés. En homme du futur, Libri avait ima­gi­né de don­ner à voir les pièces les plus impor­tantes de sa vente. Non seule­ment les deux jeux sont décrits dans le cata­logue mais quelques cartes sont repro­duites dans l’album. Six cartes du jeu des Pas­sions sont pré­sentes dans la pl. LII, et la pl. LIII montre, au centre, l’as d’Amours du jeu des Poètes latins avec l'adresse de Wechel.

Libri et Mer­lin paraissent avoir été très liés. Ache­tant et reven­dant sou­vent des livres, des manus­crits ou des auto­graphes, Libri han­tait les bou­qui­nistes. Ses rela­tions avec Romain Mer­lin, qui venait de reprendre la librai­rie de son père, ont été fré­quentes, puisque Mer­lin a rédi­gé de nom­breux cata­logues de vente avec, assez sou­vent, des livres ou des auto­graphes appar­te­nant à Guillaume Libri. Faut-il par­ler d’amitié ? En tout cas, Romain Mer­lin fut un de ceux qui signèrent en 1861 une Péti­tion adres­sée au Sénat sur l'affaire de M. Libri, avec une note à l'appui signée par MM. Gui­zot,… le Mis D'Audiffret,… Pros­per Méri­mée,… Édouard Labou­laye,… Vic­tor Leclerc,… Pau­lin Paris,… Jules Pel­le­tier,… Alfred de Wailly,… Romain Mer­lin,… Hen­ri Cel­liez, avo­cat (Paris : Ch. Lahure, 1861) dans le but de faire annu­ler la sen­tence de 1850. Mal­gré la qua­li­té et le pres­tige des signa­taires (Gui­zot, Méri­mée, Pau­lin Paris, de Wailly, et d’autres un peu oubliés aujourd’hui), la péti­tion res­ta sans effet. Les charges étaient trop acca­blantes[27].

En Grande-Bre­tagne, il est admis de faire figu­rer le nom des ache­teurs avec les résul­tats d’une vente aux enchères (en France, c’est un secret d’État jalou­se­ment gar­dé !). Du fait de l’importance de ces vaca­tions, mais peut-être aus­si parce que le ven­deur était un peu sul­fu­reux, un livre entier fut publié don­nant les prix faits et les ache­teurs des ventes Libri :

The Libri col­lec­tion of books & manus­cripts : prices & pur­cha­sers' names to the cata­logues of the "Col­lec­tion of manus­cripts" [28 March-5 April 1859]… "The choi­cer por­tion of the libra­ry" [1–13 August 1859]… & "The reser­ved por­tion of the ancient manus­cripts & prin­ted books" [25–29 July 1862] sold by Messrs. Sothe­by & Wil­kin­son … 1859–1866. Lon­don : Put­tick, 1868.

Il est alors facile de retrou­ver nos nos 587 et 588 et de consta­ter qu'ils ont été acquis par le libraire lon­do­nien Ber­nard Qua­ritch (p. 46) :

(n°)        (ache­teur)             £    s.    d.

587        Qua­ritch              15   15

588             Dit­to                 9     9

Or Qua­ritch avait pour client régu­lier James Wil­son Riming­ton-Wil­son. Il est hau­te­ment pro­bable que le libraire lon­do­nien ait reven­du les deux jeux au col­lec­tion­neur anglais. En tout cas, ils étaient dans la famille depuis un cer­tain temps quand ils furent mis en vente en 1971.

 

Retour au XXe siècle

On l’a vu, la Price List de 1971 indique elle aus­si les noms des ache­teurs. En face du n°285, nous lisons Gold­sch­midt (peut-être la librai­rie ancienne E.P. Gold­sch­midt & Co., à Londres) et, en face du n° 310, Chie­sa. Il s’agit bien sûr du célèbre mar­chand mila­nais Car­lo Alber­to Chie­sa (1926–1998). En effet, quand le Pr Michael Dum­mett, qui tra­vaillait à une his­toire du tarot parue quelques années plus tard[28], eut vent de ces acqui­si­tions, il sol­li­ci­ta Chie­sa pour avoir des pho­tos des cartes et véri­fier ain­si son hypo­thèse : les ter­cets figu­rant dans les car­touches ne pou­vaient être que l’œuvre du poète Mat­teo Maria Boiar­do (c. 1441–1494) et s’appliquaient à un tarot des plus ima­gi­na­tifs, dont le texte était paru en 1523 sous le titre « Cinque capi­tu­li sopra el Timore, Zelo­sia, Spe­ran­za, Amore, & uno Triom­pho del mon­do »[29]. On y retrou­vait le son­net intro­duc­tif et tous les ter­cets des­ti­nés à 78 cartes. Dum­mett éta­blis­sait ain­si que le « jeu des Pas­sions » n’était autre qu’un frag­ment d’un jeu qui aurait dû com­prendre 80 cartes (78 + 2 cartes à son­net). Il n’en res­tait plus que 45 (déjà en 1861 et sans doute en 1849), le reste étant per­du. L’étude de ce jeu et de sa com­po­si­tion poé­tique fut publiée en 1973[30]. Peu après, Chie­sa a ven­du ces cartes à un col­lec­tion­neur suisse. On ne les a plus revues depuis.

 

Cartes du tarot de Boiar­do d’après le livre de M. Dum­mett, The Game of Tarot, Londres, 1980, pl. XVI

 

Le jeu des Poètes latins a eu plus de chance. Cédé à deux libraires-anti­quaires et mar­chands d’estampes d’Amsterdam, Simon Emme­ring et A.L. van Gendt, il fut pro­po­sé dès 1972 à la Réserve des Impri­més de la Biblio­thèque Natio­nale, qui en décli­na (fâcheu­se­ment) l’acquisition. En 1976, le jeu fut prê­té par les deux libraires à une expo­si­tion sur les cartes à jouer que se tenait à Amster­dam du 14 mai au 5 juillet 1976[31]. Peu après, il fut ven­du par Emme­ring au Bri­tish Museum, où il se trouve aujourd'hui au Depart­ment of Prints & Dra­wings, sous la cote "Will­shire" F.46a, inv. n° 1976–9-25–16.1–52

C’est le seul jeu de la col­lec­tion Cos­pi aujourd’hui visible.

 

 

 

NOTES

 

[1] Museo Cos­pia­no annes­so a quel­lo del famo­so Ulisse Adro­van­di e dona­to alla sua Patria dall’ Illus­tris­si­mo Signore Fer­di­nan­do Cos­pi patri­zio di Bolo­gna e sena­tore Cava­liere Com­men­da­tore di S. Ste­fa­no, Bali d’Arezzo, e March. di Petrio­lo, Fra’ gli acca­de­mi­ci gela­ti il fedele, e prin­cipe al pre­sente de’ mede­si­mi des­cri­zione di Loren­zo Lega­ti Cre­mo­nese, Dot­tor Filo­so­fo, Medi­co e Pub­bli­co Pro­fes­sore delle Let­tere Greche in Bolo­gna, Acca­de­mi­co Apa­tis­ta e Ansio­so. – In Bolo­gna : per Gia­co­mo Mon­ti, MDCLXXVII. (Un des nom­breux exem­plaires numé­ri­sés se trouve ici : https://archive.org/details/museocospianoann00lega)

[2] Sur la folie des Kunst­schränke (armoires à curio­si­tés) faits à Aug­sbourg au début du XVIIe siècle, et par­ti­cu­liè­re­ment sur les deux plus impres­sion­nants, voir Die­ter Afl­ter, Die Ges­chichte des Aug­sbur­ger Kabi­nett­schranks, Aug­sbourg, 1986 (Schwä­bische Ges­chichts­quel­len und For­schun­gen, 15) et Chris­toph Emmendörf­fer & Chris­tof Tre­pesch (éd.), Wun­der Welt : der Pom­mersche Kunst­schrank, Aug­sbourg / Ber­lin, 2014 (expo­si­tion au Maxi­mi­lian­mu­seum d’Augsbourg, 28 mars — 29 juin 2014). Pour le détail du « cabi­net de Pomé­ra­nie » (détruit en 1944, mais inté­rieur conser­vé), Bar­ba­ra Mundt, Der Pom­mersche Kunst­schrank : Des Aug­sbur­ger Unter­neh­mers Hain­ho­fer für den gelehr­ten Her­zog vom Pom­mern, Ber­lin, Kunst­ge­wer­be­mu­seum, 2009 et pour celui d’Uppsala, Hans-Olof Bos­tröm, Det under­ba­ra skå­pet: : Phi­lipp Hain­ho­fer och Gus­tav II Adolfs konstskåp. Upp­sa­la, 2001 (non vidi), sans oublier le coffre à jeux, de même fac­ture, du duc Auguste le jeune de Bruns­wick-Lune­bourg (« Gus­ta­vus Sele­nus »), sur lequel on lira Chris­tine Cor­net, «Die Spie­le­samm­lung von Ulrich Baum­gart­ner für Her­zog August d. J. von Braun­sch­weig-Lüne­burg», dans Chr. Emmendörf­fer & Chr. Tre­pesch (éd.), Wun­der Welt, op. cit., p. 116–127.

[3] Cité par Lega­ti d’après Gio. Fran­ces­co Bono­mi Bono­nien­sis, Chi­ron Achil­lis, sive navar­chus huma­nae vitae : mora­li emble­mate gemi­na­to ad feli­ci­ta­tis por­tum per­du­cens, Bologne, 1661, p. 380–385, emblème L, « A mini­mis inter­dum maxi­ma ». Jacob Cats était donc lu jusqu’en Ita­lie.

[4] Voir aus­si Michel Bou­tin et Pierre Par­le­bas, « Rith­mo­ma­chie, Oura­no­ma­chie et Metro­ma­chie», dans Art et savoir de l'Inde : Actes du col­loque « Jeux indiens et ori­gi­naires d'Inde » orga­ni­sés [sic] dans le cadre d’Europalia India, éd. Michel Van Lan­gen­donckt. Bruxelles : HEB, 2015 (Sciences, art et culture, 2), p. 169–231, spé­cia­le­ment p. 170–177.

[5] Le tre­sex­cellent et ancien ieu pytha­go­rique, dict rith­mo­ma­chie, fort propre & tresv­til à la recrea­tion des espritz ver­tueux, pour obte­nir vraye et prompte habi­tude en tout nõbre et pro­por­tion : nouuel­le­ment illus­tré par maistre Claude de Bois­siere Daul­phi­nois. Impri­mé à Paris, par Annet Briere …, pour luy & pour Jehan Gen­tilz, 1554.

[6] Ulys­sis Aldro­van­di patri­cii Bono­nien­sis Den­dro­lo­giæ natu­ra­lis, sci­li­cet arbo­rum his­to­riæ libri duo […] Oui­dius Mon­tal­ba­nus, utriusque Col­le­gij Phi­lo­so­phiae et Med. Bono­nen­sis deca­nus Legumque doc­tor, atque in Patrio Archi­gym­na­sio pro­fes­sor eme­ri­tus, opus sum­mo labore col­le­git, diges­sit, concin­na­vit. Bologne, Giro­la­mo Ber­nia, 1668.

[7] Voir Dia­lo­go­gia, ovve­ro delle cagio­ni e del­la natu­ra­lez­za del par­lare e spe­zial­mente del più anti­co, e più vero di Bolo­gna (Bologne, 1652), Cro­no­pro­sta­si fel­si­nea ove­ro le Satur­na­li vin­di­ci del par­lar bolo­gnese (Bologne, 1653), Voca­bo­lis­ta bolo­gnese (Bologne, 1660).

[8] Colomb de Batines, dans Il Fan­ful­la, 2e année, n° 11, 20 avril 1847. Paul Colomb de Batines (1811–1855) est l’auteur de la Biblio­gra­fia dan­tes­ca, 2 vol., Pra­to, 1845–1846.

[9] Sur ces jeux, voir Hen­ry-René D’Allemagne, Les cartes à jouer du XIVe au XXe siècle, Paris, 1906, vol. I, p. 218–220.

[10] Mais il est pro­bable qu’il confonde ici Desmarets/Della Bel­la avec d’autres auteurs de jeux édu­ca­tifs – Nico­las de Fer ? Pierre Duval ? Il est clair qu’ici il parle par ouï-dire.

[11] Ain­si, à Bologne, cité pon­ti­fi­cale, faut-il le rap­pe­ler, ces deux cartes, la Papesse et le Pape, posaient pro­blème. En 1725, un petit scan­dale écla­te­ra autour d’un tel tarot et, pour cal­mer la colère du légat, on déci­de­ra de rem­pla­cer la Papesse et le Pape par des « Maures », cartes plus neutres. Ces mori sont tou­jours là. Voir à ce sujet les cartes d’un taro­chi­no bolo­nais du XVIIe siècle (Gal­li­ca), avec Papesse et Pape.

[12] Notam­ment aux États-Unis : Ame­ri­can Museum of Natu­ral His­to­ry à New York, Field Museum à Chi­ca­go, etc.

[13] « Sur d’anciennes cartes à jouer, par M. le baron de Reif­fen­berg », Bul­le­tins de l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Bel­gique, XIV, 1847, IIe par­tie, p. 270–278.

[14] On atten­drait ici « Valets », ita­lien Fan­ti. C’est le mot employé par Lega­ti en 1677 : « quat­tro Carte di Figure rap­pre­sen­tan­ti Rè, e Regi­na, Cava­liere, e Fante, tolte dall’Istoria ». Il est pos­sible que Bian­co­ni ait eu sous les yeux un exem­plaire défec­tueux, où le n était écrit u, faute typo­gra­phique fré­quente. Mais il n’a pas fait preuve de beau­coup d’imagination… Il n’avait sans doute pas (plus ?) ces cartes sous la main.

[15] On appelle « cartes à rire », ou « cartes à trans­for­ma­tion », des jeux où les points ont été ornés d’un des­sin inté­grant habi­le­ment les sym­boles de cou­leur. Cette manière de faire fut à la mode au XIXe siècle. On ne connaît pas de « cartes à rire » avant 1800.

[16] Exem­plaire de l’INHA, VP 1971/1171.

[17] Alle Kar­ten auf den Tisch / All cards on the table. Col­lec­tion / Samm­lung Syl­via Mann, 2 vol., Lein­fel­den-Ech­ter­din­gen : Deutsches Spiel­kar­ten-Museum / Mar­burg : Jonas, 1990. La col­lec­tion fut dis­per­sée après sa mort.

[18] Syl­via Mann, « A choice col­lec­tion of playing-cards », Jour­nal of the Playing-Card Socie­ty, vol. 1, N° 1, 1972, p. 8–15. Sur l’International Playing-Card Socie­ty, voir son site : http://i-p-c-s.org/.

[19] Valeur : env. 4250 € en 2017.

[20] Valeur : env. 4700/4900 € en 2017.

[21] C’est plus que la hau­teur mesu­rée en 1971, mais net­te­ment moins que celle don­née par Mer­lin…

[22] Ce jeu géo­gra­phique, conçu en 1725 par le cha­noine Lui­gi Mon­tie­ri, déchaî­na la colère du légat pon­ti­fi­cal, qui le fit reti­rer. Le chan­ge­ment de quelques cartes (la Papesse et le Pape) per­mit de le remettre en vente. Il s’agit ici pro­ba­ble­ment du seul livret d’accompagnement.

[23] Det­lef Hoff­mann, Ursu­la Timann, Rai­ner Schoch, Alt­deutsche Spiel­kar­ten 1500–1650, Nurem­berg, 1993, n° 55. Ex. acquis en 1899 auprès du libraire muni­chois Jacques Rosen­thal (1854–1937).

[24] Sa col­lec­tion, léguée à la Biblio­thèque Natio­nale à sa mort en 1871 et quelque peu négli­gée, a récem­ment été recons­ti­tuée par Jude Tal­bot, char­gé de la numé­ri­sa­tion au dépar­te­ment des Estampes et de la Pho­to­gra­phie de la BnF.

[25] Cata­logue de la par­tie réser­vée de la col­lec­tion Libri. Pre­mière vaca­tion. Ven­dre­di 25 Juillet 1862, p. 123, ver­sion fran­çaise du cata­logue, car il y avait deux ver­sions.

[26] Seconde édi­tion, aug­men­tée de plu­sieurs planches, Londres, 1864.

[27] Sur Guillaume Libri, voir aus­si le blog de Jean-Paul Fon­taine et le livre de P. Ales­san­dra Mac­cio­ni Ruju et Mar­co Mos­tert, The life and times of Gugliel­mo Libri (1802–1869), scien­tist, patriot, scho­lar, jour­na­list and thief : a nine­teenth-cen­tu­ry sto­ry, Hil­ver­sum, 1995, qui confirment la culpa­bi­li­té de Libri.

[28] The Game of Tarot, Londres, Duck­worth, 1980.

[29] Edi­tion moderne : Mat­teo Maria Boiar­do, I Taroc­chi, a cura di Simo­na Foà, Rome, Saler­no, [1993].

[30] Michael Dum­mett, « Notes on a fif­teenth-cen­tu­ry pack of cards from Ita­ly », Jour­nal of the Playing-Card Socie­ty, vol. I, n° 3, fév. 1973, p. 1–11.

[31] Cata­logue In de kaart geke­ken: euro­pese speel­kaar­ten van de 15de eeuw tot heden. Amster­dam : Museum Willet-Hol­thuy­sen, 1976, n° 213.

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