Cabinet de Contant, Paul (1609)

Seconde version de la collection de l'apothicaire poitevin Paul Contant.

On trou­ve­ra ci-après le texte brut de la deuxième ver­sion du cabi­net de Contant inti­tu­lée Jar­din, et cabi­net poé­tique, et publiée avec des gra­vures en 1609.

Le lec­teur qui vou­dra en savoir plus pour­ra consul­ter l'édition cri­tique et anno­tée réa­li­sée par Myriam Mar­rache-Gou­raud et Pierre Mar­tin : Paul Contant, Le Jar­din, et cabi­net poé­tique, Rennes, Presses Uni­ver­si­taires de Rennes, "Textes rares", 2004.

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L'auteur décrit d'abord les fleurs sin­gu­lières de son jar­din, puis une qua­ran­taine d'objets choi­sis dans son cabi­net de curio­si­tés, et pour finir revient sur le jar­din. La pre­mière par­ti­cu­la­ri­té de cette double des­crip­tion est d'être ver­si­fiée. La seconde tient au fait qu'elle est accom­pa­gnée d'un jeu de planches gra­vées où appa­raissent, numé­ro­tés, les dif­fé­rents objets de la des­crip­tion que l'on retrouve avec (en prin­cipe…) leurs numé­ros au fil du poème, puis dans un double index en fin de volume. Pour ce qui est du Cabi­net poé­tique, le dis­po­si­tif inven­té par Contant est par­fai­te­ment fonc­tion­nel : on pour­ra le véri­fier en cli­quant sur les numé­ros de la deuxième série (puisque les numé­ros sont pour ain­si dire "joués" deux fois, une pour les végé­taux du jar­din, une pour les rare­tés du cabi­net) pour faire appa­raître les planches où figurent les objets concer­nés. Ces numé­ros, de 1 à 43, appa­raissent en rouge en début de vers. Quant aux arbres et fleurs du Jar­din, nous avons opé­ré quelques décou­pages dans la magni­fique planche dite du "bou­quet prin­ta­nier", selon le titre du poème pri­mi­tif de 1600, afin de faci­li­ter le repé­rage dans le dédale végé­tal de la com­po­si­tion.

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LE JARDIN, ET CABINET POETIQUE, DE PAUL CONTANT, APOTICAIRE DE POICTIERS.

Je chante les beau­tez de la terre nou­velle

Les Esmaux prin­ta­niers de sa robe plus belle,

Je chante les ver­tus des plus mignardes fleurs

Que l’Aube au teint ver­meil enfante de ses pleurs ;

Je chante un beau Jar­din qui ne craint la froi­dure

Des gelez Aqui­lons, le temps ni son injure ;

Mais qui tout verd, tout gay, tout riant, et tout beau,

S’eternize en mes vers en des­pit du tom­beau.

    O toy qui sans repos sur noz chefz fais ta ronde,

Phœ­bus à l’arc doré qui ce grand Tout feconde,

Darde tes raiz brillantz sur son front gra­cieux

Et le rendz immor­tel soubz la face des Cieux.

    Donne moy que mon Luth entonne sa mer­veille

Depuis Fez jusqu’au bord où ton char se resveille,

Et que du Nil bour­beux au Rho­dope gla­cé

Son nom soit fleu­ris­sant d’eage en eage pla­cé.

Garde ses belles fleurs de la touche poi­gnante

Des Aspicz, des Tahons, et de la main nui­sante

Des The­lins, qui au lieu d’un miel deli­cieux,

En feroient un venin mor­tel per­ni­cieux.

    Mais chan­tant ce Jar­din si par­faict et si grave

J’estalle à l’Univers tout ce qu’a de plus brave

La Terre dans son flanc, Nep­tune soubz les eaux,

L’Air dedans la ron­deur de ses moites cer­ceaux ;

Et reduit en un bloc, par art, sçience, et cure

J’en fais un Cabi­net qui passe la nature.

Cabi­net que voyant l’on ne peut expri­mer,

Cabi­net qu’exprimant l’on ne peut esti­mer ;

Tant la recherche est grande, et qui en son enfance

Aujourd­huy se faict voir un nou­veau monde en France !

Qui façon­né par moy de recueilz tous divers

Des­couvre les tre­sors de ce grand uni­vers.

    Ca donc que je te baise ? ô ! bouche toute pleine

De Ser­po­let, de Thim, d’Aspic, de Mar­jol­laine,

D’Anet, de Basi­lic, d’Yssope, et de Jas­min,

De Lys et de Sou­cis d’odorant Roma­rin,

De Mirthes Paphiens, et d’œilletz et de Roses,

De beaux Passe-Veloux, de double Passe-Roses

Qui pro­duits en tout temps tant de rares cou­leurs,

Tant de Simples plai­sants, tant de sortes de fleurs,

Que le Ciel n’a point tant de brillantes Estoilles,

La Terre tant de grains, ni la mer tant de voiles,

Ny le fonds des ruis­seaux tant de sablons mou­vants,

Que dans toy nous voyons renaistre tous les ans

De dif­fe­rentes fleurs, salu­tai­re­ment pleines

Des odo­rants par­fums des terres Sabéennes,

Que la riche nature agen­çe de sa main

Favo­rable nour­risse à tout le genre humain !

    Car cest œil qui tout void qui tous les jours visite

Le feu, l’air, et la Terre, et qui dans l’Amphitrite

Trempe ses blonds che­veux, ne void rien de si beau

Du matin jusqu’au soir, que ce Jar­din nou­veau ;

Sur lequel au prin­temps les mousches mes­na­geres

D’un suc chargent leur dos, et leurs aisles legeres,

Puis par une faveur que leur a faict le Ciel,

Miracle ! elles en font et la cire et le miel.

Je te salüe donc ô Jar­din dont la face

Tous les objectz plus beaux de ce monde sur­passe,

Dont le front orgueilleux super­be­ment enflé

D’arbres et d’arbrisseaux est de tous contem­plé,

Et prin­ci­pal­le­ment en ceste sai­son belle

Que le Phy­lanthe gay prend sa robe nou­velle.

Pour mon object pre­mier, Je te salüe donc

     1. Toy des arbres le chef ? dont le tres-riche tronc

Du cou­peau Syrien jadis dedans Solime

Fut conduit à grand frais dans le temple sublime

Du grand Dieu d’Israel : Je te salüe aus­si

     2. Hon­neur Savoy­sien, hon­neur du mont trans­si,

Dont jadis le Gre­gois pour Ilion des­truire,

Un che­val mons­trueux de ton bois fit construire.

     3. Et toy dont le regard atriste mes espris,

Qui decores le rang des arbres de grand pris,

Qui de tous les cos­tez mille morts fais paroistre ;

Si de toy quelqu’un veult les grands effectz cognoistre,

Qu’il tente seul­le­ment d’un Mor­phean som­meil

Le dor­mir dor­mir chasse-ennuy ; s’asseure à son resveil

Qu’une fiévre trem­blante hasar­de­ra sa vie

Soubz les mor­tels rameaux de ton ombre suy­vie.

     4. Je m’incline à tes pieds reve­rant ta gran­deur,

Arbre Plu­to­nien, dont la triste ver­deur,

Jadis envi­ron­noit d’une funebre sorte

La porte du logis d’une per­sonne morte :

Et lors que le corps mort au Buste estoit ren­du

Tu estois tout autour lar­ge­ment espan­du ;

Ain­si ceux du convoy par ta sen­teur pre­sente

N’estoient point offen­cez d’une odeur mal-flai­rante :

Tous­jours verd Bour­de­lois, rare, pira­mi­dal

Propre pour esle­ver un arceau triom­phal,

Telz que sont ceux qu’on void pour ce jourd­huy reluire

Dans l’esmaillé Jar­din de celle qu’on peut dire

Digne de gou­ver­ner les ver­gers d’Alcynois,

Et ceux de sainct Ger­main le plai­sir de nos Roys,

Tant curieuse elle a le soin de faire croistre

Ce que son feu mary d’excellent a faict naistre

Dans son ombreux bos­quet ; pour don­ner volon­tiers

Un plai­sir rare et grand aux dames de Poic­tiers.

Un docte mede­cin, dont la longue prac­tique

Avoit char­gé d’honneur sa per­sonne publicque

Pre­sa­geant son tres­pas en sa reli­gion,

Des plus sages blas­mé de super­sti­tion,

Conju­ra ses amis d’orner sa sepul­ture

De telz tristes rameaux d’une ido­latre cure,

Afin de tes­moi­gner par ce der­nier hon­neur

Qu’il estoit le pre­mier des Cypres le culteur.

     5. Toy qui de tous cos­tez mille poinctes aiguës

As, pour seure def­fence autour de toy cou­suës ;

Qui herisse tes flancs, propre à faire buis­sons ;

Dont l’Itale se sert en ses seures cloi­sons,

Fidelle gar­dien d’un escar­té vignoble,

De peur que le lar­ron rava­geur et ignoble,

Ne cueille avant le temps comme infame voleur

Le fruit au bois pen­du qui n’est encore meur.

     6. Dieu te gard Del­phien qui soubz ta tendre escor­çe

Jadis allas cachant (pour evi­ter la force

D’un Dieu trop Amou­reux) les membres beaux et nuds

De Daph­né mes­pri­sant les plai­sirs de Venus :

Dont le chef tous­jours verd va cou­ron­nant les testes

Des guer­riers tous char­gez d’honorables conquestes.

Que tu puisses tous­jours sacré Thes­sa­lien

Hono­rer de mes fleurs le sejour Paphien,

Que tu puisse tous­jours loing rejet­ter la guerre :

Que nos estocs san­glants sur l’Othomane terre

Tournent leur fil tran­chant ; et qu’en France à jamais

Tu sois signe cer­tain d’une eter­nelle paix.

Et qu’avec le haut chant des clai­rons et des trompes,

On te voye por­ter aux paci­fiques pompes

Du Louvre sans pareil, que ses jas­pés arceaux

Soyent eter­nel­le­ment ornez de tes rameaux.

     7. Je t’honore arbris­seau, dont les dames d’Athenes

Qui de la chas­te­té don­noient preuves cer­taines

Guir­lan­doient leur beau chef, et des feuilles fai­soient

Leur couche en la sai­son qu’elles sacri­fioient

Aux manes de Ceres, pour qu eleur sacri­fice

Dit Thes­mo­pho­rien, vers les Dieux fust pro­pice.

     8. Mais voi­là pas celuy qui au goust de Pinon

Porte un fruit rap­por­tant, et pro­fite dit-on

A ceux qui impuis­sants dans leurs rameuses veines,

N’ont pas de quoy four­nir aux joustes Cypriennes

Def­faillant le motif du comble des Amours,

Faict def­faillir en eux le plai­sir de leurs jours.

Mais par un laps de temps son noyau moüelle-verte

A infus dedans luy une ver­tu secrette ;

Aigui­sant les espritz aux com­bas amou­reux

Qui dou­blant les effortz, les rend plus vigou­reux,

Comme à ceux qui auroient man­gé de l’Erithrone

Pour onc ne se las­ser aux joustes de Dione.

     9. Voi­cy vray­ment celuy dont le bois excellent

Est pris pour façon­ner le poin­tu curedent,

Qui beau va deco­rant les gua­rigues plai­santes

Du Lan­gue­doc, où sont ses beau­tés ver­dis­santes :

Arbre petit aupres de celuy soubs lequel

Le vieillard-faux tes­moing, disoit à Daniel

Avoir Susanne veu com­met­tant adul­tere

Avec un jou­ven­ceau : dont la larme tres-claire

Dis­ti­lant de son tronc, a cent mille ver­tus

Dont mille et mille maux sont en nous com­ba­tus ;

Et les cruels venins qui bouilloient en nos veines

Don­nés au lieu de nous, aux ondes lethéennes.

     10. Que je t’embrasse aus­si, dont la feuille pro­duit

Un excre­ment cor­nu, ines­ti­mable fruit !

Qui au prin­temps cueilli heu­reu­se­ment colores

Et la soye des Turcs, et des Gre­geois encores,

Dont la riche liqueur chez le Veni­tien

D’Hybla, de Mace­doine, et du port Cyprien

Aborde habon­dam­ment, et qui tres-excel­lente

Porte le nom de l’arbre où elle est res­su­dante.

     11. Toy qui te plais le long d’un doux cou­lant ruis­seau,

Qui jadis parois­soit si superbe et si beau

Au bors d’une fon­taine, au pays de Lycie ;

Où par diverses fois la gran­deur fut che­rie

D’un Che­va­lier Romain, soubs ton toict ares­té

A luy dix­huic­tiesme en ton creux ban­que­té

Et soubs lequel aus­si le puis­sant filz de Rhée

D’Europe vio­la la chas­te­té sacrée

Arbre mal­en­con­treux, où jadis se pen­dit

Mar­syas le flu­teur, furieux et des­pit :

Et qui d’or tout mas­sif à ce grand Roy de Perse

Ce grand Roy conque­rant pere du puis­sant Xer­çe,

Par un Bithy­nien Pithyus sur­nom­mé

(Celuy duquel on a de tout temps renom­mé

Les thre­sors innom­breux : ) fut don­né par mer­veilles

Avec autres joyaux de valeurs non­pa­reilles.

     12. Approche, ne crains point com­pa­rois har­di­ment

Petit Aca­dien ? usur­pé faus­se­ment

Pour l’espineuse plante en Egypte nais­sante ;

Dont les feuilles on peut jusqu’à trois cents cin­quante

D’un seul poulce cou­vrir, nous fai­sant à l’œil voir

Que la sage Nature a beau­coup de pou­voir ;

Que ta fleur, fleur de poix, à la cou­leur pour­prine

Embe­lisse ce lieu de sa beau­té divine ?

     13. De là est l’arbrisseau qui du Dodo­nien

Piquant et tous­jours verd a le feuillu main­tien,

Dont le pays fer­tille, et la fameuse ville

De Mont-pel­lier reçoit un thre­sor tres-utille ;

Par le suc rubi­cond d’un ver­meux excre­ment,

Qui soubs sa feuille croist fort copieu­se­ment :

Dont l’ouvrier Gobe­lin d’une richesse exquise

Colore de ses draps l’estoffe plus requise

Dont le Phar­ma­cien docte et soi­gneux d’avoir

Remede tres-exquis, faict par luy seul revoir

Le jour à ceux qui pres de l’Orque impi­toyable

Vou­loient pas­ser du Styx la rive non guéable.

     14. Toy taneur arbris­seau, dont le rou­gis­sant fruict

Aigre-doux faict en grappe, attrayant appe­tit

Es cui­sines gar­dé ; graine deli­cieuse

Qui la viande au goust nous rends tres-savou­reuse

Sur le tablier de lin où se void ordon­né

L’appareil sump­tueux du mati­nal dis­né.

     15. Je revere sur tous cest arbre chasse-guerre

Donne-paix, tous­jours-verd, dont la fer­tille terre

De Pro­vence four­nit la France de liqueur,

Que son fruict savou­reux nous rend, quand il est meur.

     16. Toy qui vas hon­no­rant d’un beau verd qui recree

Les cous­taux où se void la fon­taine sacree

Du roc Passe-lour­din, et qui portes le nom

Du pays, où tu prens ton Cyprien renom :

Bien qu’en divers endroits ta tous­jours verte plante

Sans culture se void abon­dam­ment nais­sante :

Pour­tant le grand thre­sor que ta feuille nous rend

Faict qu’à te culti­ver un grand plai­sir se prend :

Non pas en ce pays, où ta feuille peu veuë

En ses rares effets n’est encores cognuë

Ains en toute l’Asie, et aux terres qui sont

A l’infidelle Turc, où les Dames se font

De ta feuille sei­chee une double mer­veille,

Qui teint en cou­leur jaune et en cou­leur ver­meille ;

Et leurs pieds, et leurs mains, et leurs beaux che­veux longs,

Qui leur pendent du chef jusques sur les talons.

Mon cher Passe-lour­din dont [la] pointe  avoi­sine

La voûte au fonds d’Azur de la ronde machine ;

Hon­neur du font sacré, où le neu­vain trou­peau

Avec son Apol­lon va sou­vent boire l’eau

Jal­lis­sante en ton rond, où la sage nature

A si bien com­pas­sé par l’art de sa fac­ture,

Que l’artiste par­faict d’un labeur plus qu’humain

Ne peut mieux agen­çer de son ouvriere main,

Le cavé-rond pour­pris, du lict où se repose

La cris­ta­line humeur de l’eau de Mene­mose.

    O Dieu com­bien de fois sur le plus chaud du jour

Pous­sé d’un sainct desir ay-je dan­çé autour

De ton vaze creu­sé ! où Phoe­bus le dieu mesme

Pere du Sainct trou­peau venoit faire de mesme,

M’encourageant (disoit) je veux de ce sainct lieu

Estre le pro­tec­teur ; par­tant croy, qu’en tout lieu

Je feray reten­tir le los de la fon­taine

Du per­illeux rocher, de la source Hip­po­crene :

Et d’ailleurs, je feray que toutes nations

Vien­dront pour t’admirer, et de tes clairs bouillons

Ava­ler lar­ge­ment ; car à ceux là, je donne

De ma chere Daph­né l’immortelle coronne ;

Et à toy (comme estant de mes enfans che­ris)

Je veux car il me plaist (à ce qu’aucun espris

Ne soit encontre toy de folle jalou­sie)

Que tu chante tous­jours en belle poë­sie

Ce lieu tant renom­mé, et oultre plus j’entends,

Car ain­si je le veux ain­si je le consents ;

C’est mon sacré vou­loir ; que ton nom pour ma gloire

Soit gra­vé sur le front du temple de Memoire.

Qu’un flüide Nec­tar arrose inces­sam­ment

Tes vers qui cou­le­ront apres plus dou­ce­ment,

Que tu chante l’honneur des plantes les plus belles,

Que la terre pro­duict dans les sai­sons nou­velles

Du Prin­temps, de l’Esté, de L’autonne et l’Hyver

Que vous voyez ça bas suitte à suitte arri­ver :

Et outre plus je veux, il me plaist je l’ordonne,

Que de ton Cabi­net la beau­té tu fre­donne,

Que tu chante tan­tost sut ton creux Luth voü­té

Ton Jar­din ; puis apres ton Cabi­net van­té.

    Il eust dit : et sou­dain luy mesme me pre­sente

A la neu­vaine troupe en ce beau lieu gisante

Puis dan­çant un bal­let au tour du font sacré,

Chas­cun de ça de là s’est à part reti­ré ;

    Où me trou­vant tout seul admi­ré je me pasme

Ravi, et tout sou­dain rem­pli d’Enthousiasme,

Et de saincte fureur heu­reu­se­ment espris

Feurent en mesme temps mes sens et mes espritz :

Si bien que peu à peu reve­nant en moy mesme ;

Je sen­tis dedans moy un desir tres-extresme,

De chan­ter à jamais un Jar­din Prin­ta­nier

Qui flo­rist et l’Esté et l’Autonne et l’Hyver :

Sy que des­puis ce temps j’ay tous­jours eu envie

De chan­ter un Jar­din en Fran­çoise Poë­sie,

Non un simple Jar­din ains les amas divers

Des plus rares beau­tez qui soient en l’univers.

    Pere aux jours esclai­rantz toy grand filz de Latonne

Qui sur ce globe rond tout et par tout rayonne,

Qui pre­mier as don­né par ton docte Sça­voir

Le moyen tres­cer­tain de cognoistre, et sça­voir,

Des herbes les ver­tus, et qui as faict en somme

Un abre­gé de biens pour rendre immor­tel l’homme ;

Homme indigne des biens que ta grande bon­té

A vou­lu depar­tir, à son huma­ni­té ;

Ingrate huma­ni­té ; car sa mes­co­gnois­sance

Ne meri­toit d’avoir d’un tel bien jouïs­sance,

Ains au lieu de trou­ver quelque sou­la­ge­ment

Au mal dont il se sent si conti­nuel­le­ment

Tor­men­té, il devroit au grief mal qui le tuë

Ne boire que les sucz d’Hyosciame et de Ciguë,

Des mor­tels Aco­nits des Pavots Letheans

Confilts dans la liqueur non des sucs Hybleans,

Non dans les sucs tirez des roseaux des Maderes,

Ains dedans les venins d’Aspics et de vipieres,

Jusqu’à-ce que son cœur plus dur que n’est l’Acier

Envers son Crea­teur se vient mol­li­fier ;

Pour congnoistre les biens que la toute-puis­sance

Luy donne lar­ge­ment du jour de sa nais­sance.

    Donc pere ameine-jours engrosse mes Espritz,

Qu’ilz enfantent des vers dont les nom­breux esprits

Puissent à tous­jours-mais pour eter­nelle gloire

De ton nom, prendre palce au temple de Memoire,

Que sainc­te­ment pous­sez sur l’aile des Zephirs

Ilz soyent trou­vez por­teurs de les plus sainctz desirs.

     17. Je t’admire arbris­seau, dont le fruict de la fraise

Res­semble, ou du Pla­tan ou bien de la fram­boise :

Beau, digne d’estre veu, qui decores les bois

Taillis mares­ca­geux des sables Olon­nois,

Qui beau qui tous­jours verd enri­chis un Dedale,

Le plus rare qui soit en la mai­son Ducale,

Du Romain Tyvo­li ; dedans lequel un jour

(Don­nant à mon Esprit quelque heure de ses­jour)

Je vou­lus essayer de par­faire sans crainte

Le tour enser­pen­té de son verd laby­rinthe ;

Et les che­mins divers suivre si dex­tre­ment

Que j’en pusse sor­tir à mon conten­te­ment :

Mais il n’y eust moyen, com­bien que ce par-terre

Ne cont­noit point plus de trente pas de terre ;

Ains à volte et à bond des­rom­pant et gas­tant

L’esgalle liai­son, dis­pos j’alois sau­tant

Par des­sus sa haul­teur : Car la peur palis­sante

Ren­dit mon cœur pan­thois et mon ame trem­blante,

Non de crainte que j’eus de n’en pou­voir sor­tir,

Ain­si de peur d’y trou­ver un trop tard repen­tir ;

Si du fier jar­di­nier la sou­cilleuse mine

M’eust ren­con­tré fai­sant une telle ruyne.

     18. Vien porte-rose-verd approche Delien

Sty­gienne poi­son pour l’Asne et pour le Chien ;

Pour beau­coup d’animaux venin par trop contraire,

Et à l’homme tout seul remede salu­taire ;

Quand mords du fier ser­pent, crain­tif te va que­rir :

Pour un remede utile et prompt à le gue­rir

Du venin, qui des­ja dans ses veines trem­blantes

A mor­tel conge­lé ses cha­leurs vio­lantes :

Qui du Madau­rien en Asne trans­for­mé

De ta fleur as deçeu le sça­voir consom­mé

Lors qu’il te pen­soit estre une ver­meille Rose,

Qui devoit mettre fin à sa meta­mor­phose ;

Pource que par le Ciel il estoit arres­té

Qu’il pren­droit par la Rose encore sa beau­té,

Mais luy qui n’ignoroit en sa figure Asniere

Chose qui luy peust nuire, il se retire arriere,

De crainte de gous­ter un si funeste appas

Qui au lieu de sa vie advan­çast son tres­pas,

Espe­rant par le temps avoir autre ouver­ture

De trou­ver gua­ri­son en sa triste adven­ture.

     19. Arbre à Venus sacré qui des l’Aube du jour

Jusques à l’Occident, ne chantes que d’Amour,

Convoque ce trou­peau ; que ta plante amou­reuse

Aymee de Cypris Deesse gra­tieuse

Com­mande à ce bal­let, fay qu’aujourd’huy tu sois

L’honneur des montz, des prez, des valons, et des bois :

Qu’aujourd’huy tu sois veu assis­té de la sorte,

Que chasque feuille et fleur reve­rence te porte :

Et que du beau Prin­temps les estran­geres fleurs

Soient conduites par toy au comble des hon­neurs ?

     20. Bon­jour, belles, bon­jour, Dieu vous gard chere trouppe,

Qui le prin­temps aymé nous ameines en crouppe,

Qui mal­gré les Autans ne lais­sez de paroir,

Qui dans les froids gla­çons faictes qu’on vous peut voir

Touttes cou­vertes d’or ; vous soyez bien venuës,

Comme aus­si celles la qui de vous sont tenuës,

Et qui vont res­sem­blant vos feuilles et vos fleurs,

Vostre ver­tu puis­sante et vos vives cou­leurs ?

     21. Sois aus­si de la trouppe, ô toy qui as la feuille

Et qui portes le nom de la mou­vante oreille

Du jeus­neur ani­mal, qui de deux fois sept jours

D’un som­meil Mor­phean vas ter­mi­nant le cours

Dans ta grotte escar­tée, ani­mal foible veuë

Sur l’eschine duquel la per­sonne esper­duë,

N’a pas si tost mon­té que la trem­blante peur

Ne soit au mesme ins­tant banie de son cueur ;

Ne cache tes beau­tez tes beau­tez nom­pa­reilles,

Car les monts tous­jours verds n’en font voir de plus belles

Helas ! com­bien de fois pas­sant les monts tof­fus

Des cos­taux Savoyards, et des tertres bos­sus,

Des val­lons reson­nants, ay-je par grand’largesse

Recueilli le plus beau de ta plai­sante tresse

Cueilli, non pas cueilli : car en ta quan­ti­té

Diverse, mon esprit estoit pre­ci­pi­té :

Si que ne pou­vant pas pour la grande dis­tance

Les pou­voir trans­por­ter és lieux de ma nais­sance,

For­ce­né de des­pit de voir tant de beau­tez

Et d’estoc, et de taille ez lieux pré­ci­pi­tez,

Je rom­pois, je bri­sois, or la jaune, or la blanche,

Ores la pur­pu­ree, et mon estoc qui tranche

Fai­soit de tous cos­tez un car­nage piteux

Des plantes qu’aujourdhuy desirent tant mes yeux,

Et conduit par ma main espan­choit à mer­veilles

Or de ça, or de là ces Ursines oreilles.

Fay donc que l’on te voye, afin qu’en sa sai­son

Chasque chose soit ditte ensuivre la rai­son.

« Car tout doibt icy bas l’un apres l’autre vivre,

« Le Prin­temps doibt l’Hyver, l’Autonne l’Esté suivre,

« L’Esté suit le Prin­temps, l’Hyver l’Autonne suit,

« La nuict suit le clair jour, le jour l’obscure nuict.

     22. Et toy celeste fleur toutte mignar­de­lette,

Toy prin­ta­niere fleur, flai­rante Viol­lette,

Sym­bole des amours ah ! je voy que tu veux

De l’esmaillé jar­din anne­ler les che­veux,

De ta celeste fleur, dont la beau­té j’admire,

Je baise autant de fois que Flore son Zephire.

Car tant de doux bai­sers dans mes membres mi-morts

Font ren­trer la san­té qui en estoit dehors.

     23. Ton jaune chef pen­chant qui ne crains la froi­dure

Du ven­teux Scy­thien, dont la verte côef­feure

Appa­roist au milieu de tant de froidz gla­çons,

Et monstre son poil d’or dans les lai­neux floc­cons

D’un par-terre blan­chi : Suy toy qui de toy mesme

     24. Te ren­dis amou­reux, dont en fin la mort blesme

Mit fin à tes amours : monstre nous ton plus beau,

Et de grace sois chef du trois-fois dix troup­peau,

Que porte ton beau nom, dont les fleurs blan­chis­santes,

Des jaunes de beau­coup ne sont pas dif­fe­rentes.

     25. Et toy Amy­clean qui jeune et ten­dre­let

Ne sçeus onq’ pre­ve­nir la cheute du pal­let,

Quand le grand Cyn­thien dans le champ de Mer­cure

Per­çoit presque les Cieux de mainte pierre dure :

Sérene toy le front, et te plains qu’à grand tort

Le doux Zephire et luy advan­cerent ta mort.

Las ! pauvre tu mou­rus en l’Avril de ton aage,

Ren­dant au noir Plu­ton ton âme pour hom­mage :

Car le Disque eslan­cé du hault d’Olimpe en bas

Tom­bant des­sus ton chef, te don­na le tres­pas :

Dont les ondes de sang à flots-flots decou­lantes

Firent ger­mer sou­dain mille fleurs excel­lentes ;

Qui retiennent ton nom, de qui le pou­voir beau

Ne se void en vigueur qu’au doux Prin­temps nou­veau

J’idolatre en ta fleur la cou­leur azu­rée,

Et ton pers, et ton blanc, ta grace desi­rée,

Et de celles encor, qui diverses ont pris,

Par leur forme et cou­leur, ton nom de si haut prix.

     26. Prin­ta­niere beau­té dont la fueille ter­naire

Du trois fois tout-puis­sant nous sert de for­mu­laire ;

Indi­vi­duë en soy dés sa nati­vi­té,

Pour ce sub­ject nom­mée herbe à la Tri­ni­té,

Har­die monstre toy, et de ta beau­té rare

Aux esprits curieux en rien ne sois avare.

    Hon­neur des bois touf­fus des Cous­taux Savoiards,

Que j’ay veu maintes-fois gar­ny de toutes pars ;

Quand un libre vou­loir m’enfloit d’aller voir Romme,

Romme de l’univers le chef (tout ain­si comme

Sur les poin­tus buis­sons s’esleve le Cypres)

Ain­si ce beau desir qui me pous­soit de pres

D’aller voir le plus beau qui soit en ce grand monde,

Me fai­soit tra­ver­ser or’ la terre, ores l’onde.

Non­obs­tant mon esprit desi­reux de pou­voir

Des simples ren­con­trer tous les plus beaux à voir :

Or de ça or de là soubs le fais de ma charge

Je regar­dois tan­tost, or dans un antre large,

Or sur un tertre verd, ores dans un buis­son ;

Or en une cam­pagne, or dans une cloi­son,

Que nature a bas­ty, ores dans un lieu sombre

Où jamais le Soleil n’a faict paroistre d’ombre ;

Or en un creux val­lon, ores dans un rocher,

Or en un lieu affreux d’où n’osois appro­cher :

Je voyois mille fleurs, mille fleurs que nature

Riche a faict pour orner les traicts de sa fac­ture.

    Car tan­tost d’un cos­té la prin­ta­niere fleur

De l’herbe Tri­ni­taire à la blanche cou­leur,

Parois­soit à mes yeux : et tan­tost l’azurée,

Tan­tost celle qui a la fleur rouge pour­prée :

Si que de tous cos­tez je ne pou­vois rien voir,

Que plantes dont les fleurs estoient belles à voir :

Dont je fai­sois recueil afin que ma jeu­nesse

Don­nast un jour plai­sir à ma blanche vieillesse,

Si le vou­loir de Dieu per­met­toit à mes jours

Par sa saincte bon­té de pro­lon­ger leur cours :

Recueil qui du depuis a pris telle crois­sance,

Qu’il se void aujourd’huy comme par excel­lence,

Des plus doctes esprits que la France pro­duit,

Dont des simples divers la cognois­sance duit.

     27. Mais quelles celles-cy dont les cou­leurs diverses,

Riches de cent beau­tez, des magni­fiques Perses

Nous font voir les Tur­bans ? dont les fronts affé­tez

Monstrent je ne sçay quoy rem­ply de majes­tez

Ca, ça mons­trez vous donc haus­sés vos riches crestes

Et nous faictes paroir les beau­tez de vos testes.

Car on admire en vous mille belles cou­leurs,

Brillantes à l’envy dans le jour de vos fleurs.

    Fleurs au nombre infi­ni, qui belles et aymables

Rem­plis­sés mon jar­din de cou­leurs variables,

Fleurs dignes d’enrichir d’un invin­cible Roy

Les jar­dins somp­tueux, apres qu’un desar­roy

D’un peuple muti­né soubs quelque faux pre­texte,

A vou­lu de son Roy des­cou­ron­ner la teste,

Qui se voyant vain­queur pai­sible en ses Estats

Recherche les moyens, hors des san­glants com­bats

Le plus sou­vent qu’il peut d’une ame curieuse,

Le plai­sir d’admirer de l’Inde pre­cieuse

Les simples non encor dans nos jar­dins venus,

Et ceux qui ne sont pas du vul­gaire cognus,

Ains des chers nou­ris­sons du divin d’Epidaure

Pidoux, la Vau, Milon, le Coq, Citoys encore,

Et Rabaut, et Rafou, Demay­ré que mes vers

Veulent faire voler, par ce vaste uni­vers.

    Et donques mon Phœ­bus, Phœ­bus au clair visage

Pour les chan­ter tous huict enfle moy le cou­rage ?

Pousse des doits ma Lire ô Delien son­neur

Ins­pire en mon esprit une saincte fureur ?

Que ce docte Pidoux, ce Phœ­nix de la France

Brille comm’un Soleil sur ma douce cadence ;

Que l’amas glo­rieux du docte, et grand sça­voir

Qui l’a faict icy bas comme un miracle voir,

Le fasse avec l’amas de tout l’honneur du monde

Triom­pher eter­nel soubs la Cam­brure ronde :

Grand d’Esprit, grand de corps, d’honneur, et de moyens,

De ver­tus, et de nom, par­my ses citoyens.

La Vau sui­voit apres dont la teste chenüe

Rele­voit son sça­voir sur la plus haute nüe

Du manoir AEthe­ré, pro­met­tant que tous­jours

D’honneur et de moyens s’emperleroient ses jours

De faict, l’heureux des­tin qui bor­na sa car­riere,

Ne le cognust jamais sans ceste grand lumiere,

Ains l’an Cli­mac­te­ric de son cours glo­rieux

Avecques luy le fit nou­veau bour­geois des cieux ;

Bour­geois vraye­ment divin, qui dans le ciel de gloire

Va, mort eter­ni­sant pour jamais sa memoire.

« Car il nous faut mou­rir, et tout ce qui est né,

« Par l’ordre de nature est à mort ordon­né.

    Mais voi­cy ce Milon orne­ment de la terre

Qui tient les beaux secrets de tout ce grand par-terre,

Et qui docte, et expert, eslance indus­trieux

Son nom comme immor­tel plein de gloire en tous lieux.

    Et toy Coq qui volant depuis l’Est jusqu’au Gange

Fais entendre à bon droict le bruict de ta loüange :

Je te saluë heu­reux, je te saluë encor’,

Sim­pliste sans esgal, grand Chi­ron, grand Nes­tor,

Qui sçays tout, qui fais tout, et qui laisse der­riere

Tous ceux qui avec toy suivent mesme car­riere.

Resveille mes esprits de ton chant gra­cieux

Et dis­tille en mon cœur ton sça­voir curieux,

Afin qu’avec ce bien la crainte me delivre

Du sou­cy qui me poingt de faire voir mon livre,

Enfan­té sain­te­ment sur le sainct Heli­con,

Qu’a logé dans mon cœur ta sça­vante leçon.

    Et toy mon cher Citoys, dont la docte jeu­nesse

Pro­met mille Prin­temps, à ta blanche vieillesse,

Qui de tes raiz feconds, comme un Soleil nais­sant,

L’ignorance et l’erreur loing de toy vas chas­sant,

Asseu­rant au futur qu’à l’esgal de ton aage,

Crois­tra ton bel esprit, ton los, et ton cou­rage ;

Per­mets que je te chante, et que dans l’univers

J’envoye ton renom sur l’aile de mes vers.

    Mais quels astres nou­veaux brillonnent sur ma Lyre ?

Quelle voix d’Apollon me ravit et attire ?

Trois jeunes Mede­cins hon­neur de l’Univers,

Relui­ront main­te­nant dans le champ de mes vers :

Ce sont Rabaut, Rafou, et Demay­ré encore

Qui comme un bel Oeillet (l’honneur du sein de Flore)

Envoyent dans ce Tout, par un alme pou­voir,

L’odeur de leurs ver­tus et de leur grand sça­voir :

Et en des­pit de l’aage enseignent la struc­ture

Des plus rares secrets de toute la Nature :

Ne trou­vant rien ça bas si hau­te­ment escrit,

Qui ne soit trop facille à leur divin esprit.

Quand à toy mon Robin, que che­re­ment j’honnore,

Amy, seul ins­tru­ment qui fais que ma Muse, ore

S’esveille avant le temps : amy de qui je tiens

Tant de sortes de fleurs : prens comme d’un des tiens

En gré ces foibles Vers : non pas qu’en eux je chante

Ce que doibt meri­ter ta ver­tu renais­sante :

Ains pour gages d’un cœur, du tout voüé pour toy,

Et qui mesme est plus tien qu’il ne peut estre à soy.

    Her­bo­riste fameux du plus puis­sant Monarque

Qui ait oncques pas­sé la Cha­ron­tide Barque,

Autre Ana­zer­béen d’un cha­cun esti­mé,

Comme estant d’Apollon le fils le plus aymé,

Sup­plée à mon def­faut Robin ? fay que ma Muse

En un si beau che­min à chan­ter ne refuse

Les plus rares beau­tez, que le Ciel nous fait voir,

Des­sous son clair man­teau du matin jusqu’au soir.

Car toutes les cou­leurs qui dans la mer se voyent,

Qui dans l’air, dans la terre, et aux Cieulx se d’esployent,

Dans le nombre infi­ni de ses superbes fleurs,

De ce vaste Uni­vers se voyent les cou­leurs.

    Tai­ray-je mon Vey­rel, que j’ayme et que j’honore

Tout autant que Zephir sçau­roit aymer sa Flore,

Qui sainc­te­ment pous­sé m’a d’un don gra­tuit

Don­né tout ce qui plus de cher et rare luit

Dedans mon Cabi­net, m’ayant (chose incroyable)

Faict des pre­sans qui sont de prix ines­ti­mable :

Vey­rel croy que ton nom, en memoire sera,

Et qu’à Xainctes tous­jours ton renom flo­ri­ra.

     28. Quelle est ceste beau­té fola­tre­ment superbe,

Qui d’un pied glo­rieux foule la plus basse herbe ;

Fachée de se voir, en ses riches habits,

Com­pagne d’avortons trop foibles et petits ?

Mais quel est son beau nom ? sa majeste Royalle

Me semble le Lalé Coronne Impe­rialle.

Coronne qui jadis as le peuple Fran­çois

Conduit douze cens ans soubs tes Saliques Loix ;

Ores qu’un temps brouillé faict que morte on te pense,

La France et les Fran­çois tombent en deca­dence,

Mais l’un et l’autre prend aujourd’huy sa ver­deur,

Son pourpre, son Azur, son Or, et sa Can­deur.

Car Jupin qui sous­tient de sa dextre divine,

Avec le ciel cam­bré ceste basse machine ;

Ennuyé de nous voir au comble des mal­heurs

Par ceste heu­reuse fleur rend arides nos pleurs,

Calme cest Ocean de dis­cordes civiles,

D’Olive et de Lau­rier ense­mence nos villes,

Ste­rile nos esprits des furieux flam­beaux

Qui dans nostre pur sang allu­moient tant de maux :

Et pour le tes­moi­gner à la race future,

De ceste belle fleur nous apprend la culture :

Et le Sym­bole vray qu’il obtient glo­rieux,

Avecques les Fran­çois, le cher sou­cy des Dieux,

Et du siege hono­ré où HENRY grand Monarque

Se sied mal­gré l’effort du Ciel et de la Parque.

    Car par ton tige droit ô pre­cieux Lalé

Nostre Dau­phin nous est riche­ment esta­lé

Dans ce rond Uni­vers, et le suc qui t’anime

De ses deux Freres chers, du Sceptre de Solime

Egale la gran­deur ; Princes qui valeu­reux

Pro­mettent qu’ils seront en leurs regnes heu­reux.

    Puis l’esclat argen­tin de ses six perles fines,

Por­te­ra le relief de ses Princes insines

Condé, Conty, Soys­sons, Mont­pen­sier, et tous ceux

Qui du sang des Bour­bons ont le nom glo­rieux :

Perles qui vont ornant les deux filles de France [1628 : les trois filles]

De Thyares futurs par la saincte alliance

Des Princes estran­gers, qui ren­dront immor­tels

Par ce sacré lien nos jours et nos autels :

Puis ces trois rancs qui font le triple Dia­deme,

Sont la France, Navarre, et l’Empire supréme

Que la ver­tu du Roy se pro­met d’acquerir

A son aymé Dau­phin avant que de mou­rir.

    Heu­reuse France alors quand tu ver­ras ton Prince

Qui de trois ne fera qu’une seule Pro­vince

Triom­pher glo­rieux, ayant des­soubs sa main

Reduit France, Navarre, et l’Empire Romain.

Et la belle sai­son que renaist ceste plante

Nous faict voir du Prin­temps la vigueur renais­sante,

Nous fait voir et sça­voir que soubs le Roy tous­jours

En paix et union se cou­le­ront nos jours :

Et que ces riches fleurs mal­gré les forts orages

Pro­dui­ront des Prin­temps en tous temps et tous âges

Qu’elles seront tous­jours un plai­sant sou­ve­nir

Aux Fran­çois natu­rels des siecles à venir.

    Et puis ces belles fleurs qui ont leur robe peinte

De la riche cou­leur d’Adon et d’Hyacinthe :

Tes­moignent que tous­jours la Jus­tice aura lieu

En son habit pour­pré l’image de son Dieu :

Imployable aux assauts de Dis, et de For­tune :

Roide contre le choq de l’orageux Nep­tune :

Usant tres-jus­te­ment de ses armes, qui font

A l’un bais­ser le chef, à l’autre haus­ser le front.

    Et ce gros tige rond qui sous­tient cest ouvrage

Est la Foy, l’Equité, l’Honneur, et le Cou­rage,

La Pie­té, l’Amour, l’Innocence, et le Roy,

Qui tous­jours main­tien­dront le tout en bon arroy.

    He ! tai­ray-je oublieux ? mais lais­se­ray-je arriere

Ces six fueilles qui font ceste fleur toute entiere ?

Qui font haut reson­ner par accors tous divers

La Fran­çoise Coronne en ce vaste uni­vers :

Des­quelles, cinq nous font fuir la cou­leur blesme

Par le ton mar­tial des Herauts d’Angoulesme,

De Cham­paigne, Guyenne, Orleans, d’Alançon

Et qui font reten­tir par leur def­fiant son

La gran­deur, la ver­tu, la proüesse et vaillance

D’HENRY qua­triesme, Roy de Navarre et de France.

Et la sixiesme fueille esleve jusqu’aux Cieux

La France et les Fran­çois d’un renom glo­rieux,

Puis ces bras longs-poin­tus dont le verd de la teste

Esleve contre­mont, son hon­neur mani­feste,

Repre­sente les Preux de France ; qui tous­jours

Ver­di­ront pour son bien sans limi­ter leurs jours :

Ces Preux qui ont pous­sé jusques dedans l’Asie

Leur gloire de gran­deur et de ver­tu sui­vie,

Qui ont faict d’autre-fois au Grec et au Latin

Res­sen­tir les effects de leur puis­sante main :

Princes, Pairs, Ducs sans per indon­tables gen­darmes

Braves et gene­reux, enfans ais­nez des armes :

    Quoy l’oignon qui pro­duit ceste divine fleur,

Qui n’a ça bas d’esgalle en lustre et en valeur

Res­te­ra-il ? nen­ny : ains sa forme Sphe­rique

Nous repre­sen­te­ra avec la loy Salique

La Fran­çoise Coronne, et nostre France encor,

Grave, riche, abon­dante en peuples et en or :

Com­mu­ni­cable à nul qu’aux Princes qui en France

Du sacré sang des Roys honorent leur nais­sance,

Celeste, indi­vi­sible, ayant comme les Cieux

La forme et la gran­deur d’un contour spa­cieux :

Un grand Roy pour Soleil, une Royne pour Lune ;

Des peuples pour flam­beaux (hostes de la nuict brune)

Et pour ses Poles clairs deux beaux Sceptres qui ont

L’espoir de l’Univers engra­vé sur le front.

    Puis de ce rare oignon trois tendres pel­li­cules

Naissent, qui sont sans nœuds, sans ride, et sans macule ;

Des Fran­çois gene­reux figurent sans debat

L’Eglise, la Noblesse, avec le tiers Estat ;

Eglise tres-Chres­tienne, Ortho­doxe, et divine,

Noblesse brave, adextre, invin­cible, et benine,

Estat incom­pa­rable auquel l’Antique nom

Du Latin poli­cé quitte son beau renom ;

A qui tout l’Univers cede de bien-veillance

Comme au fils mieux aymé de la toute-puis­sance :

Estat qui entre­tiens des Princes et des Roys

Les Edicts trom­pe­tez des plus severes loix.

    Et ce qui rend encor ceste racine belle,

C’est la juste ron­deur que nous voions en elle ;

Car rien n’est plus aymé au monde que le rond,

Les Poëtes par hon­neur se ghuir­landent le front

De tor­tis Del­phiens ; le Prin­temps se Coronne

De fleurs ; Ceres d’espis ; et de grappes l’Autonne :

Le Ciel est tous­jours rond ; la mer semble par tout

Estre ronde, et la terre est en tout et sur tout

Ronde, et le blond Phœ­bus lors que clair il rayonne

Semble avoir sur son chef une ronde Coronne

D’or fin resplan­dis­sant ; et la Lune à nos yeux

Nous faict voir sur son rond un tor­tis pre­cieux

De diverses cou­leurs, qui son chef envi­ronne

(Signe de sa gran­deur) d’une riche Coronne.

Les Estoilles d’enhaut brillantes de leurs feux

Lan­çent des raiz tous ronds à nos clairs-voyans yeux ;

Le front, et les sour­cils, les yeux, et les oreilles,

La bouche, le men­ton, et les joües ver­meilles,

Les Cypriens tetons réhaus­sez contre­mont,

Le ventre rebon­dy ont la forme d’un rond ;

Et ce que je ne veux nom­mer d’où sort le monde

D’un et d’autre cos­té a la forme my-ronde.

Bref rien n’est trou­vé beau ça bas s’il n’a du rond,

Et ceux qui du Sei­gneur les com­man­de­mens font

Ont l’ame toute ronde : et bref en la nature

Tout doit avoir du rond quelque forme ou figure.

    Je te salüe donc beau simple pre­cieux

Coronne impe­rialle amie de ces lieux,

Qui as quit­té pour nous le haut thrône du Mede,

Du Per­san, de l’Ebreu, du Bactre, du Suede,

Des Grecs, et des Romains, et des peuples qui ont

Vers la Syrthe d’Amon tour­né le ridé front ;

Puisse-tu pour jamais, ô Sym­bole agreable,

Tenir et figu­rer nostre Estat vene­rable,

Puis­sant et una­nime avec telle vigueur

Qu’il ait tous­jours ton verd, ta force, et ta cou­leur,

Et que mal­gré les ans sa gloire presque morte

A la gloire de Dieu se donne et se raporte.

    [**] Mais d’où vient ceste-cy ? mais quelle nou­veau­té

L’incite de venir nous mons­trer sa beau­té ?

Quel pos­tillon d’Aeole, hé quelle mer flot­tante

Pousse jusqu’à nos yeux une si rare plante ?

Quelle envye t’a pris de pas­ser tant de mers

Pour te faire cognoistre aux peuples estran­gers ?

Te mettre a la mer­cy des ondes bleuës-perses,

Quit­ter de ton Sophy les pro­vinces diverses :

Ha ! belle je t’excuse, et t’excusant, je dis

Que la beau­té t’a faict delais­ser ton pays ;

« Car tout ce qui est beau soubz la machine ronde

« Ne nais­sant qu’en un lieu se doibt à tout le Monde

« Libre com­mu­ni­quer, que si l’on lais­soit l’or

« Les riches dia­mants, et les rubis encor

« Dedans le ventre creux des entrailles du monde :

« L’on ne ver­roit point tant de vais­seaux des­sus l’onde

« Tant de voiles au vent, tant d’hommes qui tous­jours

« Sur l’ondoyante mer exposent leurs beaux jours :

« On ne recher­che­roit, l’Asie ny l’Afrique,

« Ny la feconde Europe, encor moins l’Amerique ;

« Car tout cela qui naist en un lieu de plus beau

« Vivant, ne le voyant nous seroit un Tom­beau :

« Et comme tout ce Tout ne pro­duict toutes choses

« Qu’en un mesme cli­mat nous ne voyons encloses

« Tout ce que l’Univers contient en sa gran­deur :

« L’Eternel qui tous­jours desire sa faveur

« Aux hommes depar­tir, donne aux uns la che­vance

« De l’or et de l’argent, aux autres l’abondance

« Des fro­ments et des vins : et en d’autres cli­mas

« Ne donne rien que neige et que glace et fri­mats :

« Aux autres des par­fums, des bois chers, des espices,

« Des sucres, et des fruicts exquis pleins de delices,

« Des peaux pour les cou­vrir, des huiles, des pois­sons,

« De la cire, et du miel : bref du grand Dieu les dons

« En tous temps et tous lieux sont tous­jours admi­rables,

« Et en toutes sai­sons de bon cœur rece­vables :

« Car Dieu ne donne rien aux hommes d’icy bas

« Qui ne soit pour leur bien, et salubre repas.

    Je te revere donc ô des belles, la belle,

Qui pour nous venir voir, ta mai­son pater­nelle

As libre­ment quit­té, croy belle qu’au plus beau

Et lieu plus eminent de mon Jar­din nou­veau

Je te don­ne­ray place, et pres de la Coronne

Des à present je veux que place l’on te donne.

     29. Et l’autre qui te suit de son pas mesu­ré :

Semble seule embel­lir ce Jar­din azu­ré :

Semble seule effa­çer de sa riche appa­rence,

Tout ce qui naist autour de sa chere pre­sence :

Semble seule effa­çer les plus riches beau­tez

Des simples tout autour de mon Jar­din plan­tez ;

Tout ain­si que Phœ­bus des raiz de sa lumiere,

Effa­çe la clar­té de la brune cour­riere

Pre­miere de son rang du par-terre l’honneur,

Du doux-flai­rant Jar­din, dont l’estrangere fleur

Semble le bras Fran­çois rouge du feu car­nage

Du sang conci­toien, lors que rem­ply de rage

Aban­don­nant son Prince et delais­sant sa Foy

Il se ren­dit sub­ject d’une estran­gere Loy ;

Pour che­tif demeu­rer tout le temps de sa vie

Esclave soubz le joug du Roy de Can­ta­brie

C’est l’unique beau­té, c’est ceste unique fleur

Dite le beau d’un jour, qui par­faicte en cou­leur

Merite que l’on fasse en sa loüange un Hymne

Qui trom­pette son nom de Calix à la Chine.

     30. Et toy grosse d’honneur, richesse d’un bou­quet,

Dont la racine porte un mer­veilleux effet

A ceux qui tra­vaillez d’une incu­rable peine

Tombent du mal, duquel le vaillant filz d’Alcmene

Fut jadis sur­mon­té : toy belle dont la fleur

Simple et double se void, dont la vive cou­leur

Semble un glaive vain­queur qui sort de la bataille,

Apres avoir don­né et d’estoc et de taille

Un milion de coups ; sans qu’un seul ait trou­vé

Lieu qui peut resis­ter au tran­chant esprou­vé.

Ouvre ton rouge sein ? que ta fleur pavo­tée,

Parée riche­ment ne soit point dejet­tée ;

Et ne fais point refus de faire voir ton beau

Soubs le brillant aspect du jour­na­lier flam­beau.

     31. Et toy blanche sa sœur dont les beau­tez exquises

Ne sont moindres d’honneur ny de ver­tus requises

Tres-rare en tes effectz : et qui n’as point encor

Faict voir en ce Jar­din ton flo­ris­sant thre­sor.

Thre­sor qui ne vaut moins que la riche abon­dance

Du Lydien Pac­tol, de Crœ­sus la che­vance.

Car j’ayme mieux ta fleur, lors qu’elle est de sai­son

Que du Thes­sa­lien la Col­chique toi­son.

    Mais quelles celles-cy ? dont les pas lents et graves,

Superbes au mar­cher rendent mes sens esclaves

De leurs per­fec­tions ? et dont les riches fleurs

Me font voir en un bloc mille belles cou­leurs ?

Ca ça je vous cognoy, ça ça venés mignardes ;

Rece­vez de bon cœur ces caresses gaillardes,

Telles que vos beau­tez meritent : Car sans vous

Nous n’aurions rien de beau, nous n’aurions rien de doux.

Venez pre­mie­re­ment vous riche à larges feuilles,

Dont la ver­dastre fleur double de mille feuilles,

Tache­tée du jus du Pourpre pre­cieux :

Qui jadis colo­roit de nos Roys demi-Dieux,

Les habits triom­phans : Toy double Coc­ci­née,

Qui portes la cou­leur du teint de la Mer-née

Toute mignar­de­lette ; et toy blanche où és tu ?

Vien vien, approche toy, des­ploie ta ver­tu,

Ores que l’escadron de ta bande gaillarde

Se serene le front comme pour l’avant-garde,

A tant de rare­tez, qui te suivent de pres,

Comme sur les buis­sons s’eslevent les Cypres.

     32. Toy jaune, toy celeste, et toy belle azu­rée,

Et toy estroitte feuille, à la fleur empour­prée ;

Marche en rang, ne crains point : car certes tu auras

De l’honneur, quand au nom de toutes tu diras.

Pour conten­ter vos yeux ; pour resjouir vos ames,

Pour orner les bou­quets des plus accortes Dames ;

Ce grand (Dis je pre­mier) qui nous a des­cou­vers,

Et qui pour nous trou­ver de ce grand Uni­vers

A faict presque le tour ; nous aiant de Bis­ance :

D’Espaigne et Por­tu­gal prises des nostre enfance,

Pour esclaves nous voir rever­dir cha­cun an,

Du Prin­temps desi­ré, dans le flan­drois Lei­dan :

Hon­neur qui ne reçoit soubs ceste riche voûte,

Pris qui puisse egal­ler ceste richesse toute.

C’est ce grand de Lecluse, à qui nostre pou­voir

A esté des­cou­vert comme bien pou­vez voir

En tant de ses labeurs ; dont la docte science

A faict que tout le monde en ait eu cognois­sance

Car non content d’avoir de nous tout le plai­sir

Qu’il pou­voit sou­hait­ter d’un louable desir,

Pre­mier nous fit par­roistre aux Jar­dins des grands Princes,

Et des­puis trans­por­ter en cent mille Pro­vinces :

De sorte que chas­cun ores desire avoir,

Le bien tant seule­ment que de nous pou­voir voir.

Atten­dant qu’un Hymen d’une bonne semence

Face mul­ti­plier le rare en abon­dance ;

Et de ce doux Hymen, de ce Nop­cier heu­reux,

Le mesme de Lecluse à ceux qu’il ayme mieux,

Non chiche a depar­ty par tous les coins de France,

Les enfans pro­creez de si rare semence :

Aux lieux à tout le moins, qui pour leur grand sça­voir,

Ont tous seuls meri­té le bien de nous avoir :

Et nous fai­sant pas­ser par incer­taine voye,

A l’hasard à Poic­tiers, en paquets nous envoye

A ce grand Coq fameux l’honneur de nostre temps.

Ce Coq qui rever­dit comme l’herbe au Prin­temps ;

Ce Coq qui fust de nous l’aven-coureur fidelle,

Tout ain­si que le Coq, dont la ba-batante aisle

Nous pre­sa­gist l’honneur de l’Orizon vou­té,

Lors que son chant nous faict cer­tains de sa clar­té.

Ain­si ce docte Coq, de qui la renom­mée

En Flandre, en Alle­magne, en Itale est semée ;

Or che­ry dans Poic­tiers, Epi­daure Gau­lois,

Pre­mier nous a receus du bas pays Flan­drois ;

Estant digne d’avoir de nous la cognois­sance

Et le bien de jouyr de si chere che­vance.

Qui joieux nous receut, et cogneut estre aymé,

De ce grand Clu­sius en ce monde esti­mé ;

Et en faveur de luy nous loge et nous retire,

Et d’un par­faict amour le Prin­temps il desire,

Pour voir nos riches fleurs, pour s’esgaier en nous

Et dans l’amer du temps recep­voir un temps doux.

    Je d'escrirois icy les diverses especes

De ces plantes qui ont des cou­leurs si diverses,

Mais la nature à qui plaist la varie­té

Ope­rante tous­jours n’a jamais limi­té,

Ses effects mer­veilleux : ains tous­jours elle opere

Par acci­dens divers tant elle est sage mere.

    Car pre­mier que le soing ron­geard et curieux,

Des simples estran­gers eust des­si­lé nos yeux,

Eust d’un second amas des beau­tez de ce monde

Faict voir qu’il n’y a rien en l’air, feu, terre, et l’onde,

De plus rare et plus beau que les varie­tez,

Des simples que l’on void venir de tous cos­tés ;

Nous n’avions rien de beau, et pour toutes nos plantes,

La Man­dra­gore estoit des plus resplan­dis­santes ;

L’Angelique tenoit une place de prix ;

L’Imperatoire aus­si un autre rang exquis :

Le Doro­nic Romain, le Napel mor­ti­fere,

Le Rai­sin de Renard, et le tuë Pan­there,

L’Asphodel, l’Asarum, le Lych­nis rouge et blanc.

Et ce qui parois­soit de plus rare et plus franc,

Et qui avoit en soy une marque plus noble,

C’estoit nostre Ado­nis fleur de Constan­ti­noble.

Bref nous avions fort peu et ce peu tou­tes­fois

Comme Aymant a tiré (Lec­teur) ce que tu vois

De rare et mer­veilleux, ce qu’aujourd’huy les Princes,

Ce que les Magis­trats, que les chefs des Pro­vinces

Que le vul­gaire mesme avec un si grand soing

Envoye recher­cher et de pres et de loing.

Car en mes jeunes ans nous n’avions cognois­sance

Que des simples qui sont aujourd’huy par la France,

Sans estime et sans prix, et nous n’avions encor’

Les Coronnes en main, ny le riche thre­sor

Des Indes recou­vré, et des Espaignes belles

Oeilla­dé la beau­té des plantes plus nou­velles.

Nous n’avions de Bizance encore des­cou­vert

Les Tulipes sans fin, et le Sim­pliste expert

En ce temps n’avoit veu plante dont l’excellence

Meri­tast qu’on en fist estime par la France.

Mais ce ver non mou­rant qui tous­jours va crois­sant

Qui de jour qui de nuict d’humeur nous va pais­sant

Qui entrave nos sens, qui loge dans nos veines

Mille bouillants desirs, qui de pen­sées vaines

Repaist l’Esprit confus, qui faict tra­çer les monts,

Et pas­ser à pied sec mille goufres pro­fonds,

Tra­ver­ser le Peru et des Indes per­leuses

Pas­ser et repas­ser les voyes per­illeuses ;

Qui a faict tra­ver­ser mille mondes nou­veaux

Pour trou­ver escar­tez les Simples les plus beaux :

A tant et tant gai­gné sur les ames plus belles

Qu’il leur a faict aymer les plantes immor­telles,

A fin qu’apres leur mort ils emportent aux Cieux

D’honneur et de ver­tu ce renom glo­rieux.

C’est à vous Mon­sei­gneur c’est à vous que j’adresse

Ces petits avor­tons des filles de Per­messe,

Qui for­mez promp­te­ment comme une boufle d’eau

Seroient plus­tost plon­gez que naiz soubs le Tom­beau,

Si de vostre gran­deur la bon­té cou­tu­miere

Comme un Phare brillant ne leur don­noit lumiere,

Pour soubs le sauf-conduit de son heu­reux renom

Por­ter de l’Est au Sud de BETHUNE le nom.

Nom que pour bien chan­ter fau­droit un Saincte Marthe,

Un Ron­sard, un Bar­tas, ou cil qui sur la Sarte

Pousse son sainct Cothurne, employans curieux

Leurs divines fureurs, pour por­ter dans les Cieux

Ce beau nom qui reçoit la mesme cognois­sance

Es pays estran­gers, qu’au Royaume de France.

Pour moy je ne le puis soit que je sois tan­cé

Recu­lé de ma Muse, ou par elle avan­cé :

Bien que j’aye sen­ti les poi­gnantes tran­chées

Qui les femmes sai­sit avant qu’estre accou­chées

En com­po­sant ces vers : mais quelque jour vien­dra

Qu’à mes veux Apol­lon favo­rable sera

Car main­te­nant ceux cy enfan­tez par containcte

Ne sont point ins­pi­rez de sa fureur tres-saincte :

C’est pour­quoy l’on dira, que j’ay trop entre­pris,

D’appendre à vos genoux ces pre­sans de vil pris.

Car pour don­ner aux grands des pre­sens qui meritent,

Il les faut bien choi­sir, et leurs gran­deurs incitent

Chas­cun à qui mieux mieux : que si les Roys puis­sants

Ne recep­voient jamais des dons et des pre­sens,

Que de ceux qui comme eux portent dedans la dextre,

Et sur leur chef sacré la Coronne et le Sceptre :

On ne ver­roit jamais leurs faicts enre­gis­trez :

A leurs futurs nep­veux ne seroient point mon­trez

Leurs actes gene­reux ; et leur vie d’escrite

Ne seroit comme-elle est si hau­te­ment escrite.

On ne ver­roit leurs noms immor­tels comme on void,

Et sur l’aisle du temps leur ver­tu ne cour­roit.

Que si l’Aveugle Grec sur sa Lyre ancienne

N’eust chan­té les pro­grés de la guerre Troienne,

Si du vaillant Achille et si d’Ajax encor

D’Ulysse, Aga­mem­non, de Tydide, et d’Hector,

Il n’eust dans ses accords ton­né la renom­mée

Leur gran­deur, leur ver­tu, n’eust esté que fumée.

« Les petits font les grands vivre par leurs escrits,

« Les grands pour leur ver­tu, honorent les petits.

    Ain­si du Man­toüan la Lyre bien mon­tée

Son­na du fils d’Anchise, et la force indomp­tée

Et les armes de Turne, et mon­tra aux humains

Mille faits triom­phans accom­plis par leurs mains.

    Et tant de verds Lau­riers mois­son­nez dans l’Elide

Et dans le tour sacré du pou­dreux Olim­pide,

Ram­pe­roient sans vigueur atter­rez du des­tin

Sans les vers grave-doux du grand chantre The­bain.

    Que si j’ay donc osé trop rem­ply d’hardiesse

Vous consa­crer ces vers sans craindre leur foi­blesse ;

Vostre bon natu­rel, vostre accueil plus qu’humain

Leur sera s’il vous plaist bon pere et seur Par­rain.

Excu­sant au par­sus ma Muse qui n’aspire

A autre but sinon qu’à chan­ter et des­crire

Les fleurs de mon Jar­din, et de mon Cabi­net

Les plus rares beau­tez que mon tra­vail y met.

    Jar­din et Cabi­net de Poic­tiers les mer­veilles

Que je donne à vos yeux et pousse à vos oreilles,

Que je mets en vos mains, et par mesme bon-heur

Je vous en fais patron (nostre aymé gou­ver­neur)

Comme au grand Mece­nas dont la faveur benine

S’acquiert mille ver­tus soubs la ronde Machine.

A qui tant de Lau­riers sur la teste l’on void,

Tans d’Oliviers que plus mettre l’on n’en sçau­roit.

Et l’estranger qui void qu’une main amiable

A reçeu ce present d’un cœur fort agreable,

Qu’un grand a bien dai­gné d’un favo­rable accueil

Regar­der de bon oeil un si foible recueil ;

Comme un Asile seur vous fera reco­gnoistre

Jusqu’aux lieux où l’on void Phœ­bus mou­rir et naistre

Bien que vostre ver­tu soit cognue par tout ;

Et que les quatres coings d’un bout à l’autre bout

Ne reco­gnoissent rien plus digne pour la France

Que vostre œil Lyn­cean rem­ply de pro­vi­dence.

    Pre­nez donc ce present bien que petit, mais tel

Qu’au jour soubs vostre nom il peut estre immor­tel ;

Voire pas­ser har­dy la rive d’oubliance,

Et les pays qui sont de l’Austre, jusqu’en France ;

Et du fleuve Espai­gnol au beau sable hono­ré

Jusqu’au monde où Phœ­bus naist tout rouge-doré.

    Alors du Padoüan les Jar­dins admi­rables,

Alors de Ley­den les plantes desi­rables ;

Alors de Mont-pel­lier les simples gros d’honneur

Luy cede­ront de gré et le feront vain­queur.

Et les monstres divers que la mere Nature,

Par le rond uni­vers engendre à l’aventure,

Recueillis en un bloc de mille et mille lieux :

Por­te­ront sa gran­deur au Palais des grands Dieux :

Et Poic­tiers qui contient ceste mer­veille insine

Joincte à ses facul­tez, les Loix, la Mede­cine,

Plus que les hauts Palais du grand Lao­me­don

En tri­ple­ra sa gloire et son antique nom.

Muses secou­rez moy ? Per­met­tez que ma plume

D’un dis­cours plus hau­tain s’enfle que de cous­tume,

Qu’effrontement je puisse (et ce sans palier)

Dire que Poic­tiers est autant que Mont-Pel­lier.

    Je ne veux t’offencer Mont-Pel­lier je t’honore

Comme le lieu sacré du divin d’Epidaure :

Mais si de mon pays j’estime le sejour,

Si je dy qu’on ne void des­puis l’aube du jour

Jusqu’au Soleil cou­chant ville dont le merite

Soit plus recom­men­dé, ville qui plus incite

Les doctes de ce temps, pour trou­ver à pro­pos

Des hommes pour don­ner à leurs esprits repos,

Vou­drois-tu t’offencer, si pour la mede­cine

Apres Paris et toy Poic­tiers est la plus digne ?

Vou­drois-tu contre moy qui m’excuse estri­ver,

Vou­drois-tu pour cela de ton bien me pri­ver ?

Non, je m’asseure tant en ta bon­té loyalle

Que tu auras à gré Poic­tiers pour cor­ri­valle.

Poic­tiers qui te revere et qui te porte hon­neur,

Pour autant que chez toy le pere fre­don­neur

Faict tous­jours sa demeure, et où comme en fran­chise

Son sainct temple a bas­ty le grand pas­teur d’Amphryse.

Mais pense je te prie, et prens bien garde à toy,

Qu’il ne se lasse un jour de demeu­rer chez toy.

Ces jours pas­sant icy, il me dit, (je te jure)

(De cela scay-je bien que je ne suis par­jure)

Je jure par le Styx, par l’Acheron affreux,

Par les sombres manoirs des Enfers tene­breux,

Si jamais Mont-pel­lier oca­sion me donne

Et si de ma fureur tost il ne me des­tourne,

J’effaçeray son nom de mes plus sainctz cayers

Et le trans­por­te­ray chez toy mon cher Poic­tiers.

Poic­tiers que je congnoy de ma faveur tres-digne,

Et qui seul main­te­nant m’eschauffes la poi­trine

Pour te vou­loir du bien. Si doncques ce grand Dieu

Vou­loit comme il le peut trans­por­ter en ce lieu

Ce qui aux nations loing­taines et estranges

Te faict tant admi­rer, et don­ner des louanges :

Qui pour­roit l’empescher s’il l’avoit ares­té

Que son decret ne feust encontre toy jet­té ?

Les Empires puis­santz, les grandes Monar­chies

Sen­tirent de son bras les forces enne­mies ;

Alors qu’il trans­por­ta le grand Assy­rien

Au Medois, le Medois au Sophy Per­sien,

Et le Perse au grand Roy de la fer­tile plaine

De l’Emathie, et puis à la gran­deur Romaine ;

Puis l’Empire Romain à l’Empire Gre­geois,

Et l’Empire des Grecs à celuy des Fran­çois.

Bref soubz le Ciel vou­té il n’y a jour, ni heure,

An ny moys ny sai­son, qui nostre estat asseure.

« Car rien n’est asseu­ré et la fatalle mort

« Prend le grand, le petit, le debile, et le fort :

« Les Royaumes ne sont à la gran­deur celeste

« Non plus que d’un ber­ger la petite casette.

    Ne soys donc Mont-pel­lier cho­le­ré contre moy

Si je dis que tu as la faveur d’un grand Roy,

L’appuy d’un grand Monarque en qui luit à mer­veilles

Des graces, des ver­tus, des bon­tez nom­pa­reilles.

C’est un bon Mece­nas, car ce Mecene peut

Tout seul plus que tous ceux qu’onc la France conceut.

Et qui a sa faveur, sa gran­deur libe­rale

Luy faict sen­tir des fruicts de sa bon­té Royalle.

    Que si ceste gran­deur, si ce soleil Fran­çois

Nous vou­loit depar­tir de ces libres octroys,

Si son plai­sir estoit d’avoir pour agreable

De don­ner à Poic­tiers un pou­voir tout sem­blable

A celuy que tu as, elle reco­gnois­troit

Que Poic­tiers en hon­neur moindre ne parois­troit.

Car que nous reste-il ? des enfans d’Epidaure

(Mer­veilles de ce temps) Poic­tiers rever­dist ore ;

Et des Phar­ma­tiens une troupe qu’on croid

Qu’en la France de tels trou­ver on ne sçau­roit ;

Je ne les veux van­ter je ne veux que ma Muse

A chan­ter leurs ver­tus curieuse s’amuse,

Leur repu­ta­tion espan­duë par tout

Les fait cognoistre assez d’un Monde à l’autre bout ;

Et leur gloire fameuse engra­vée en mon livre

Immor­tels les fera apres leurs cendres vivre :

Et de tels Phar­ma­tiens doivent sans contre­dits

Empor­ter le renom sur ceux du temps jadis.

Faictes donc (Mon­sei­gneur) que vostre bien-veillance

Fasse voir à chas­cun quelle est vostre puis­sance ?

Que Poic­tiers comme chef et prin­ci­pal sejour

Du Poic­tou, de l’honneur, des Muses, de l’Amour,

Resente à l’advenir du Roy les biens pro­pices

Soubz les jours for­tu­nez de ses heu­reux aus­pices.

Et que par vous il soit tel­le­ment inci­té

Qu’à nous faire du bien il ait la volon­té.

Puis apres je diray (et le tout sans van­tance)

Que les simples nous sont en tres-grande abon­dance,

Que nous avons des fleurs en si grand’ quan­ti­té

Qu’ailleurs ne s’en void point telle varie­té ;

Nos jar­dins sont rem­plis de belles rares plantes

De ver­tus, de beau­tez, de cou­leurs dif­fe­rantes.

Bref je ne pense point qu’en ce tour spa­tieux

On peust rien voir plus beau plus rare et gra­tieux :

Que si de nos Jar­dins les beau­tez ne sont telles

C’est sans artiste soin, elles sont natu­relles,

Du Roy la bien-veillance au vostre on voit paroir,

Et la sim­pli­ci­té aux nostres on peut voir.

Et quelque soing qu’ayez à gou­ver­ner vos plantes

Les nostres parois­tront tous­jours plus excel­lentes

Car sans art nos Jar­dins en tout temps se font voir

Gar­nis de belles fleurs agreables à voir.

Tes­moing cest abre­gé du Monde les mer­veilles,

Ce maga­zin de fleurs et plantes nom­pa­reilles

Du curieux PERNAN qui en toute sai­son

Fait trou­ver un Prin­temps au jour de sa mai­son ;

Chez qui l’Hyver, l’Esté, le Prin­temps, et l’Autonne,

De diverses cou­leurs le Jar­din se coronne ;

Qui d’Arbustes divers, d’arbres, et d’arbrisseaux,

De bulbes dif­fe­rents les plus rares et beaux,

A telle quan­ti­té ; qui des plantes fibreuses,

Qui des plantes qui ont racines tube­reuses,

En ses quatre quar­tiers loge si pro­pre­ment

Qu’à les voir l’on diroit que l’on void clai­re­ment,

Le bizar­ré contour de la ver­meille Aurore,

Alors qu’à son lever le Monde elle redore.

    Je ne veux m’amuser à d’escrire en ce lieu

Les Jar­dins où sou­vent Apol­lon ce grand Dieu :

Va joyeux s’exercer avec sa troupe entiere

Qui sont les verds bos­quets du sça­vant BOUCHETIERE,

Du Jar­din plus fameux qui est, fut, et sera,

Memo­rial sans fin du sieur du Puy-ter­ra.

    Ce n’est là que je veux que ma muse s’arreste,

Je veux bien l’eslever des­sus un plus haut feste,

Je veux pre­sen­te­ment qu’avec la trompe en main

Elle passe har­di­ment ce grand des­troit The­bain.

Qu’elle passe les mers et qu’aux terres loing­taines

Elle chante de Dieu les bon­tés sou­ve­raines.

Qu’elle chante un thre­sor, et que son fre­don net

A tous fasse sça­voir de mon cher Cabi­net

Les recueils dif­fe­rens, que j’ay des ma jeu­nesse

Ava­re­ment cher­chés plus­tost que la richesse,

Cabi­net qui en toy contiens tout le plus beau

Et qui loge à l’envy comme dans un tableau,

Riche­ment rele­vé des quatre coings du Monde

Ce qui vit dedans l’air, dans le feu, terre, et l’onde.

Cabi­net qui n’est point de marbre Parien

Gar­ny, ny des thre­sors du riche Phry­gien,

Mais qui tel que tu es vas pas­sant en loüange

Et le Tigre, et le Nil, et l’Euphrate et le Gange.

Mais c’est trop s’esgarer : sus sus ma Muse il fault

Redon­ner à nos fleurs ce resveillant assault ?

     33. Sus resveillez vous donc ? vous ô testes poin­tuës,

Qui rem­plies d’orgueil per­çés les hautes nuës,

Irri­tées je croy ? et tristes au Soleil,

Nous res­sem­blez mons­trer vostre cho­lere à l’œil,

Jalouses de l’honneur : Car la beau­té merite

Loüange qui ne soit trop vile, et trop petite.

Ces­sés mignardes donc, ces­sez vos justes pleurs,`

N’offencez vos beau­tez par vos tristes dou­leurs.

Ce n’est point par oubly si je vous ay lais­sées

Ce n’est point par des­dain si vous n’estes posées

Au plus beau de ce lieu : Mais cha­cun doit avoir

Lieu sce­lon son merite, et sçe­lon son pou­voir.

Toy qui semble le pied de l’oyseau d’Erycine,

Pour­quoy t’offences tu ? veu mesme que Cyprine

Grande, aymée des Dieux, la mere des vivants

Ne s’offence si tost : Toy des oyseaux joüants

Dedans l’air baloyé, le pro­digue exem­plaire

De l’humble cha­ri­té du filz envers le Pere,

Pour­quoy s’arme ton bec ? ô qui­conque tu sois

Qui du veillant troup­peau qui forme un Y Gre­geois,

Portes le bec poin­tu ; de si superbe audace

N’ensanglante les tiens au milieu de la place.

Ains sage et bien appris au milieu du troup­peau

Qui suit ta majes­té, monstre nous ton plus beau ;

Comme aus­si fais nous voir des autres les especes,

Dont les fleurs rouges sont, fusques, pour­prines, perses.

     34. Quoy, je pense sor­tir du com­bat d’un cos­té,

Et sou­dain je me voy par un autre acos­té ?

Ah ! pau­vrettes ces­sez, que vos voix coaxantes,

Ne soyent à mon dis­cours aucu­ne­ment nui­santes :

N’empruntez ceste voix ; conten­tez vous du nom ;

« Assez acquiert celuy qui a vogue et renom.

Vous estes en estime, on faict de vous grand feste,

O belles qui por­tez le sur­nom de la beste

Pro­phete du Prin­temps : puis les rares ver­tus

Qui vont sui­vant de pres vos corps de vert ves­tus,

Meritent que l’on façe à vostre grande suitte

Un hymne triom­phal, plein de vostre merite :

Car trois fois douze fleurs, ou plus encore font

Ce Jar­din glo­rieux des beau­tez qu’elles ont.

     35. Bon Dieu ! quel esca­dron, quelle tourbe mutine

Est-ce qu’icy j’entends ? et qui droit s’achemine

A moy d’un pas har­dy, et qui pousse au devant

(Signe de sa gran­deur) un je ne sçay quel vent ?

Vent super­na­tu­rel, vent qui de la Sabée,

Aporte avecque soy la sen­teur des­ro­bée !

Tout beau belles tout beau, patien­tez un peu

Car je vous garde bien l’honneur qui vous est deu.

Croyez que vous serez, en ce verd edi­fice,

Celles qui ren­dront beau l’oeilladé fron­tis­pice,

Ne pou­vant pre­su­mer que soubs le Ciel astreux

Il se puisse rien voir de plus rare à noz yeux.

    Toy grosse de par­fums, de qui la fueille semble

De l’arbre d’Hercules la tous­jours fueille-tremble

Lequel ayant vain­cu l’hydreux abboyant chien

Pour memoire à jamais, brave Tyrin­thien,

Glo­rieux d’avoir faict si loüable conqueste

De ton rameau lar­meux se coron­na la teste.

De la façon qu’on void de chesne envi­ron­né

Jupi­ter ; et Phœ­bus du tous­jours verd Daph­né ;

Minerve d’Olivier bra­ve­ment entou­rée,

Plu­ton de noir Cypres, de Myrthe Cythe­rée,

Le Prince des Amours de Rose au tein ver­meil,

Bac­chus de Lierre verd, puis­sant dompte-som­meil ;

Pan le dieu chévre-pied de Pin orner sa tresse,

Cybelle de Sapins, Nep­tune de la Pesse,

Junon de Lys tres-blancs, et nostre grand Heros

De ce Peu­plier pleu­rant, arbre rem­ply de los ;

Arbre riche, arbre beau, arbre pieux, sin­cere,

Arbre qui vit d’ennuy, pour la mort de son frere :

Arbre qui va jet­tant dans l’Eridan cor­nu

La gomme que ses flots donnent pour reve­nu

Aux conta­dins du pays, et aux terres voi­sines,

Quand enflé furieux par fois il se mutine.

Que le Soleil apres de ses brus­lants rayons

Dur­cit pour trans­por­ter en mille nations :

Dont les Dames du lieu pour paroistre plus belles,

En parent riche­ment leurs poic­trines jumelles,

Leurs cols leurs bras mignons et leurs doigts amou­reux,

L’Orfebvre sa bou­tique, et le mar­chant heu­reux

Son vais­seau voya­geant du Po jusqu’en la France,

Et aux lieux où il croit agran­dir sa che­vance.

    Toy masle Sauge feuille, et toy femelle aus­si,

Pour­quoy n’esteignez vous mon eter­nel sou­cy

Par vostre belle fleur ? vostre incar­nate Rose,

Qui ver­meille obs­cur­sist de l’Aurore declose

Les habits emper­lez, quand son vieillard gri­son

Dort pares­seu­se­ment des­sus nostre Ori­zon ?

Toy qui sembles de feuille à ceste herbe sublime,

L’herbe des­chasse-faim, la mari­niere Halyme ;

Aproche libre­ment, toy belle qui du Thim

Porte la feuille aus­si : Toy qui du Ros­ma­rin,

Toy qui de la Lavande, et vous trois qui du Saule,

Du Myrthe, et Mar­jo­laine, avez la feuille et caule,

N’usez point de des­dain, ains toutes libre­ment

Venez nous faire voir vostre beau pare­ment ?

Touttes je vous semonds par l’apparance extreme

D’où belles vous jugez qu’ardemment je vous ayme ;

Belles si le Soleil nous faict rien voir de beau

De son bers radieux jusques à son tom­beau.

    Car l’Eternel ouvrier n’a d’une ver­tu seulle

Hono­ré vostre espece, ains des­sus vostre fueille

Il fait pleu­voir un Ros, dont le bar­bu men­ton

Des chévres et des boucs se charge ce dit-on,

Lors qu’ilz broütent glou­tons les gras-gluans fueillages

De vos tendres jet­tons, aymez sur tous her­bages ;

Quand cos­toyans autour, leur long-poil blanc-bar­bu

De ceste riche humeur se trouve tout imbu.

Quel plus rare plai­sir de voir par les cam­paignes

Dix mille boucz las­cifs avecques leurs com­paignes

Folas­tre­ment brou­tans ? et des feuilles et fleurs

Sur leur poil lar­ge­ment rem­por­ter les liqueurs

A leurs maistres qui n’ont pour leur vie autre attente

Qu’à r’amasser en un ceste liqueur gluante,

Pour la vendre en apres au Cre­tois opu­lent,

A l’Esclavon, ou bien au Cyprien mar­chant,

Ou à celuy qui vient des terres estran­geres,

Pour enle­ver ce suc et autres drogues cheres,

Que la vineuse Cypre heu­reu­se­ment pro­duict

Soubs le cli­mat ger­meux de son tres­grand cir­cuit.

Rares riches, pour qui tant de grands per­son­nages

Ont employé chan­tant une part de leurs aages,

Pour qui ma Muse encor veut chan­ter ceste fois.

Belle qui empor­tez des prez, monts, et des boys

Le renom le plus grand : doncques Clio, Tha­lie,

Terp­si­chore, Era­ton, Cal­liope, Ura­nie,

Euterpe, Mel­po­mene, et Polym­nie encor,

Toutes neuf accou­rez pour chan­ter un thre­sor ?

Non pas du Phry­gien, d’un Crese ou bien d’un Daire :

Mais l’unique beau­té sur qui Phœ­bus esclaire ;

Et sur qui plus il faict lar­ge­ment appa­roir

Les Celestes ver­tus de son divin pou­voir,

En fai­sant que tant plus son feu brus­lant rayonne

Tant plus ceste liqueur libe­ral il nous donne :

« Pre­sant qui n’est petit : Car le pre­sant d’un Dieu

« Est agreable à tous en tout temps, et tout lieu.

Et outre il croist au pied de vostre caule, un germe,

Dont il se faict un suc, d’une ver­tu tres-ferme ;

Qui sei­ché au Soleil, et par soing espu­ré,

Aporte à plu­sieurs maux un remede asseu­ré.

Voi­la comme vos fleurs, feuilles, et sur-racines,

Seules ne sont pour nous mises en mede­cines :

Ains le tout nous est beau, tout est exquis en vous,

Et rien n’en sort, qui n’ait effect utile à tous.

     36. Icy la verte-blanche et solaire fleu­rette,

Qui du Grec en Fran­çois laict d’oiseau s’interprette,

Marche d’un large front et d’un orgueilleux pas :

Six com­pagnes de loing che­minent sans com­pas,

Ne vou­lant point ceder leur nombre sep­te­naire,

A un nombre plus grand, bien que Sexa­ge­naire.

     37. Sexa­ge­naire trouppe hon­neur des riches prez,

Hon­neur des monts, des bois, des valons dia­prez,

Des hommes esmas­lez, rare-riche remede,

Remede pour Venus, qui tous autres pre­cede,

Et qui por­tez le nom des Faunes esvan­tez,

Et qui du Redemp­teur la main repre­san­tez ;

Qui du chien masle encor por­tez en la racine

Les dents, et les tes­moings, propres en mede­cine,

Dont maints gla­cez amants, et maints vieils amou­reux

Usent pour engen­drer plus de cha­leur en eux ;

Pour au doux jeu d’Amour avoir plus de puis­sance

De four­nir au def­faut de leur rare semence.

     38. He ! quelle ceste-cy qui semble avoir en main

Un Sceptre Impe­rial, hon­neur du genre humain,

Qui superbe en ses pas meine pour son escorte

Suitte de deux fois-trois de sa sem­blable sorte.

     39. Vous qui belles sem­blez et qui por­tez le nom

Du flam­beau de la nuict, qui avez le renom

D’un blanc-lui­sant satin, dont maintes damoi­selles

Decorent par hon­neur leurs poic­trines jumelles.

     40. Cyl­le­nien ais­lé, pere des bons esprits,

Admi­rable inven­teur de ceste herbe de prix,

Plante qui prens des dieux le nom par excel­lence

Plus que toutes estant rem­plie de puis­sance,

Qui du poëte Grec aveugle as le sur­nom ;

Dont la racine semble au cui­si­nier oignon ;

Qui pour exor­ci­ser as des ver­tus habiles,

Et aux enchan­te­mens des moyens fort utiles,

Qui font que les sor­ciers par acci­dens divers

Font des miracles grands par ce grand uni­vers.

     41. Vous letheanes fleurs, dont les testes cou­pées

Rendent un laict tout plein des effects des Mor­phées,

De dor­mirs eter­nels, si le suc épu­ré

D’Antidotes cer­tains n’est tres­bien pre­pa­ré.

    ** Et toy belle l’honneur de la cam­paigne aride

Du bourg de Mar­ti­gny, belle Sesa­moïde,

Petite, que le soing gran­de­ment curieux,

Du docte L’AGUILLIER a faict voir à nos yeux,

Faict prendre à belles mains, faict arra­cher de terre

Pour les plan­ter apres en son riche par-terre

Pour lequel nous devons d’une com­mune voix

Invo­quer Apol­lon, pour que ses minces doigts

Tonnent à sa loüange un Hymne poë­tique

Sur son luth reson­nant d’un beau Mode Dorique :

Les Muses ce pen­dant de souëfves odeurs

De Roses et Bac­car luy coronnent de fleurs

Son chef, et que tous­jours au bord des rives molles,

D’un burin eter­nel sur l’escorçe des Saules

L’on engrave son nom, qu’à la pos­te­ri­té

Par nos futurs nep­veux DEPERNAN, soit chan­té,

     42. Vous qui por­tez le nom de ce Roy d’Illirie,

     43. Gen­tie sur­nom­mé : Vous dont la fleur che­rie

D’un astre flam­boyant qui bluette sem­blez,

Vostre tre­zeine troupe à ce bal assem­blez ;

Pour apor­ter du lustre, et pour don­ner lumiere

A ce Jar­din l’honneur de ceste prime-vere ?

     44. Mais qui sont celles-cy, qui pleines de venim,

(Belles pour­tant de fleurs) se mettent en che­min ?

Et faschées s’en vont à la teste bais­sée,

Prendre de ce Jar­din la place mieux gen­cée ;

Royne folle d’Amour, qui pour le fils d’Eson

Endor­mis le Dra­gon, pour avoir la toi­son

De l’or Pac­to­lean ; Royne qui sçeus bien faire

Pour agréer au fils, rajeu­nir le viel pere :

Et qui traistre à la fin osa bien atten­ter

Trop indis­cre­te­ment, de tes yeux s’absenter :

Ton Royaume a don­né à ces bul­beuses plantes

Le nom, dont les ver­tus sont beau­coup dif­fe­rantes.

     45. Vous qui belles sem­blez à l’enazé museau

Du cor­nu porte-Europe, alors qu’au bord de l’eau

Il bon­dit au Prin­temps, en une verte prée

Quand libre exempt du joug muglant il se recrée.

     [47]. Toy dont la feuille sert, et qui portes le nom

De l’effect, pour lequel tu as vogue et renom :

Feuilles porte-coton, porte-fil porte-laine,

Bru­lante et esclai­rante, en une lampe pleine

D’huile, ain­si que feroit le filet estillé,

Ou le Mal­thois coton par la femme filé ;

Com­pa­rois har­di­ment, que ta fleur rou­gis­sante

D’honnorer ce Jar­din ne soit point refu­sante ?

Fay mar­cher apres toy d’un signal, pour la voix,

Ta suitte qui par­faict nombre douze fois trois.

     [48]. Vous belles qui sem­blez aux griffes tres-poin­tuës

De l’Aigle impe­rial, hau­taine dans les nuës,

Dont vous por­tez le nom mons­trez vostre valeur ?

Belles, qui de la mere à nostre Redemp­teur,

Por­tez des guans le nom ; faites que vos especes

Com­pa­roissent icy en leurs robes diverses ;

Car sans vous nous n’aurions le moyen de rien voir

De ce qui beau se peut dire en ce bas ter­roir.

     [49]. Toy belle qui fais voir dans ta fleur l’excellence

Des diverses cou­leurs de l’arc de l’alliance ;

Monstre nous ton plus beau, et semonds libre­ment

Le bul­beux jaune-fleur, à paroir promp­te­ment,

Assis­té du bul­beux à la fleur ceru­lée ;

Du bul­beux dont la fleur est de bleu variée,

Du deux fois flo­ris­sant, et du grand Dal­ma­tic,

Du Susianïen, du blas­sard Illi­ric,

Et les autres res­tans, fay mar­cher de vitesse

Pour en ce beau jar­din esta­ler leur richesse,

Car trois fois dix et plus, d’un front bouf­fi d’orgueil,

S’ouvrent en cette place au lever du Soleil.

     [50][51]. Et toy blanche du laict escou­lé par for­tune

Du tetin de la fille au pere de Nep­tune,

Femme et seur de Jup­pin Empe­riere de l’air

Qui com­mende en la terre et dans l’ondeuse mer,

Avec tout le sca­dron de ta bande amyable

Assiste à cest amas de ta grace agreable ?

    Vous Oran­gées fleurs qui fleu­ris­sez si tard.

Vous flam­meux qui por­tez dans vos habits à part

Le bulbe semen­cier, qui semé repre­sente

En sa per­fec­tion toute la mesme plante.

Vous rouges bien aimez, mon desir prin­ta­nier,

Qui mes sou­cis cui­sans me faictes oublier,

Lors que j’admire en vous tant de graces infuses,

Tant de rares pro­jects, tant de graces confuses,

Tant de varie­tez, dignes cent et cent fois

D’enrichir les Jar­dins des Princes et des Roys :

Ornez mon beau JARDIN, belles fleurs d’excellence,

Rien de beau ne se void que par vostre pre­sence ?

     [53]. Toy superbe croi­sé, dont ta fleur, le Tur­ban

Semble du Per­sien, ou du Turc Otho­man,

De cette belle escadre ayes soin je te prie,

Et de te faire voir un long temps ne t’ennuie ?

     [46]. Toy qui porte le nom de cest oyseau Royal

Dont la par­lante voix, d’un dis­cours jovial

Esjoüist du pas­sant, ren­fer­mé dans sa cage,

L’humeur melan­co­lic qui son cer­veau ravage ;

Quand d’esclatante voix il se nomme tout haut

Le cher mignon du Roy, à qui don­ner il faut

Le friand des­ju­ner, et folastre babille

Et raconte aux pas­sants les secrets de la ville.

Mes yeux jeunes ont veu et mille et mille fois

Dedans Romme au palais d’un Car­di­nal Fran­çois,

Un de ces ani­maux : dont l’affetté lan­gage,

Artis­te­ment apris par un frequent usage,

Rapor­toit pro­pre­ment d’un disert Ora­teur

Les doux-graves dis­cours : Car d’un pro­pos fla­teur,

Tan­tost il enton­noit de Petrarque la Laure ;

Et tan­tost de sa voix il allu­moit encore

Les feux Gre­geois esteints : Et tan­tost en latin,

Il disoit quelques vers ; puis quand son aver­tin

Le pre­noit, il chan­toit tan­tost un Vau-de-ville,

Tan­tost une Pavane, or d’une voix pupille

Contre­fai­soit l’enfant, puis en dis­cours divers

Il amu­soit le peuple, or en prose, or en vers.

Si que le Ciel qui void tous les thre­sors du monde,

Ne voioit rien plus beau sur la terre et dans l’onde.

    [**] Je te salue aus­si toy feuille qui pro­duicts,

Par toy seule racine, et fleurs, feuilles et fruicts :

Fruicts du fruict du Figuier ayant la resem­blance,

Mais non le goust si bon, ny si plain d’excellence :

Qui rare te fais voir et te fais admi­rer

Dans le riche pour­pris du Romain, Bel-veder ;

Où mainte et mainte fois j’ay sen­ty ares­tée,

En admi­ra­tion ma jeu­nesse escar­tée ;

Regar­dant par mer­veille en une feuille, tant

De feuilles, qui s’aloient l’une sur l’autre entant.

    C’est toy cher MORICEAU, c’est toy fils de Per­messe

Qui me fais pos­se­der une telle richesse,

C’est de toy que je tiens un si riche thre­sor,

Que je n’estime moins que les perles, et l’or

De l’Inde pre­cieuse : et que cent fois encore

Ce que void ce grand œil qui le monde redore :

Ce sont de tes bien-faicts Mori­ceau : mais croy moy

Qu’un jour j’entonneray ton beau renom : mais quoy ?

En un sub­ject si beau faut-il que je m’arreste ?

Non, il ne le faut pas ; Muses tost qu’on m’apreste

D’un dou­ce­reux Nec­tar un hanap Pithyen

Pour grim­per plus dis­pos au mont Per­mes­sien :

Où glou­ton je boi­ray à longts-traicts non sans peine

Des bouillons Ambro­sins de la source Hypo­crene,

Pour chan­ter à jamais enivré de vostre eau

Les sin­gu­la­ri­tez que j’ay de Mori­ceau ;

Que l’on void aujourd’huy paroistre par mer­veilles

Dedans mon Cabi­net plein de choses nou­velles ;

Que l’Inde, le Peru, que le Nil, que le Nord,

Ont jet­té par faveur sur le bigar­ré bord

Du Clain pro­fond ruis­seau : où la faveur divine

M’a faict en cest endroit favo­rable Lucine.

     1. Toy pleu­reux Cro­co­dil qui as dai­gné quit­ter

Ton Gosen ser­pen­tant, pour venir visi­ter

Le Poic­tou qui chez soy ne void mou­rir ny naistre

Rep­tile si puis­sant, le pre­mier, viens paroistre

Dedans mon Cabi­net ? indigne tou­tes­fois

     2. D’estre ton gar­dien. Toy qui­conques tu sois

Qui resemble à te voir le monstre que Regule

Atta­qua vive­ment, quand le gros de Romule

Inti­mi­dé des­sa tant de sortes d’engins,

Qu’il en eust rui­né l’Empire des Romains

S’il eust vou­lu tour­ner ses armes homi­cides

Enne­my du repos (comme nos patri­cides)

Vers son pays natal : monstre icy ta lon­gueur

De plus de treize pieds ; et ta ronde gros­seur

A tous ceux qui diront, ô com­ment la puis­sance

Du trois fois tout-puis­sant a peu don­ner nais­sance

A un si gros, si long, si furieux ser­pent !

Sur le ventre en la terre, et sous l’onde rem­pant :

Et dis à haute voix (au moins si la parolle

Te vient ; mais en cecy je sers de pro­te­cole,)

Faictes à Mori­ceau, humble remerci’ment

Car par luy vous avez l’heureux conten­te­ment

De me voir en ce lieu, ayant quit­té mon maistre

L’Apollon Roche­lois ! pour me faire paroistre

Dedans le Cabi­net de Contant, qui chez soy

A dequoy conten­ter l’esprit mesme d’un Roy.

« Ce n’est pour me van­ter : Car de soy la ven­tance

« Rejaillit contre nous ; Mais je puis sans jac­tance

Mal­gré mes envieux à present faire voir

Les plus rares beau­tez qu’ores on peut avoir.

Je sçay bien que plu­sieurs soit d’amour soit d’envie

Vont disant hé ! CONTANT tu consume ta vie

A cher­cher curieux de la terre et des mers,

De l’air mesme et du feu, les ani­maux divers ?

Il est vray ; mais pour­tant croy, toy qui veux t’enquerre

Des actions d’autruy, que ce soing ne m’atterre,

Ni ne me faict quit­ter par vaines pas­sions

De mon Estat che­ry les occu­pa­tions.

Ains ser­vant au public ain­si que Dieu l’ordonne

De mon Art tres­soi­gneux, quelques-fois je me donne

Une heure de relasche ; et par fois au matin

Je visite les fleurs de mon petit Jar­din :

Petit en sa gran­deur, mais bien grand en la chose

Que la terre en son sein tient che­re­ment enclose.

Tan­tost pour esveiller mon esprit curieux

Je sors à la cam­paigne, où je cherche les lieux

Propres pour conten­ter le sub­ject qui me meine,

En recueillant les fleurs nais­santes par la pleine :

Dont j’ay faict un amas, si grand qu’à peine l’œil

Peut voir en mille endroicts un plus riche recueil.

Bref mon ambi­tion n’est d’estre Roy ny Prince,

Juge ny Magis­trat, ny chef de la Pro­vince,

Je ne veux point qu’on die, hais­sant ce qu’on peut,

Contant a de grands biens ; car cela ne m’esmeut :

Et ma pro­fes­sion hon­neste ne me donne

Les moyens ter­riens, mais la riche Coronne

« De l’immortalité : Et le bien ne faict pas

« L’homme heu­reux, mais ouy bien, les œuvres du tres­pas.

    Si doncques la faveur de la toute puis­sance

Quelques fois me faict voir les doctes de la France,

Je ne suis point si peu d’entendement pour­veu

Que je n’advoüe assez cela ne m’estre deu :

Et si les Princes grands des terres Ger­ma­niques,

Et si des Elec­teurs les parents magni­fiques

Honorent mon sejour ? je n’en suis glo­rieux,

Ains conten­tant en tout leurs espritz curieux

De mon rare recueil, selon ma suf­fi­sance

J’en donne libre­ment à tous la cognois­sance :

« Car sça­chant quelque chose et ne le dire pas

« C’est estre trop ingrat, du sça­voir que tu as.

     3. Le rep­tile Toüous est de la com­pa­gnée,

Et l’Iuanas encor ; et la pointe ace­rée,

     4. 5. De l’Aiguille de mer : le furieux Tibu­ron

I pre­side : Et d’honneur le marin Heris­son

De ses pointes armé, dont les vives poin­tures

Des viperes en rien ne cedent aux mor­sures.

L’Arondelle de mer : et l’Uletif den­té ;

     6. La Squa­tine : et encor le Creac hault-van­té.

     7. Et le sub­til Dra­gon l’ennemy de Nature,

Qui sans cesse et sans fin l’humaine crea­ture

Tasche de ren­ver­ser par mille efforts divers

Soit de jour soit de nuict dans ce vaste Uni­vers.

Qui tascha d’acabler celuy que la puis­sance

Divine, avoit logé dans l’Eden d’innocence,

Apres que du limon son invi­sible main

L’eut fait Prince abso­lu de tout le genre humain ;

L’eut creé, non conçeu, sans Pere, Ayeul, ni Mere,

Sans Oncle, sans Cou­sin, sans Tante, Sœur, ni Frere.

Ce fût toy faux Dra­gon Insecte vene­neux

Qui le fis tres­bu­cher dans l’Orque tene­breux ;

Apres que du grand Dieu la haulte pres­cience

Luy eust dict, voy ce bois ? C’EST L’ARBRE DE SCIENCE :

Ne mange de son fruict ; car des ce triste jour

Des Palus Sty­gieux s’ouvrira le ses­jour :

La mort par­mi les champs tour­noyant vaga­bonde

Tran­che­ra de sa faux tout ce qui vit au monde.

Mais disons main­te­nant de ta sub­ti­li­té

L’histoire mal­heu­reuse à la pos­te­ri­té !

    A peine le grand œil du Roy de la Nature

Eut contem­plé d’Adam l’admirable struc­ture,

Admi­ré sa beau­té, ses yeux, son front hau­tain

Sa bouche, son dis­cours, ses bras ner­veux, sa main ;

Qu’il vou­lût pour domp­ter l’effort des des­ti­nées

L’armer de l’instrument de mille races nées.

Si bien que luy don­nant quelque jour à pro­pos

Un som­meil chasse-ennuy, sans trou­bler son repos

Tira de ses cos­tez un corps, tout saint, tout sage,

Tout vierge tout aymable, et si clair de visage,

Qu’esveillé le voyant si par­faic­te­ment beau

L’embrasse, le che­rit comme un ayde nou­veau ;

Et d’un esprit rem­pli de saincte Pro­phe­tie

Dict : à ce coup voi­cy la vie de ma vie :

Voi­cy l’os de mes os et la chair de ma chair,

Digne ouvrage du Ciel qu’à jamais j’auray cher !

O belle et douce fleur ! Eve ma doulce envie

Accepte mon amour pour le cours de ta vie ?

    A ces mots si mignards, nostre mere receut

Tant de bai­sers muetz que ravie elle en fut,

Et suc­çant ce doux miel de sa lévre pour­prine

Sent ses mesmes desirs, à luy seul se consine,

Humble et chere moi­tié. Quand l’Eternel pas­sant

Dict, Adam ô Adam, de tout arbre crois­sant

Dedans ce Para­dis, je te donne l’usance

Fors de cest arbre icy ? C’EST L’ARBRE DE SCIENCE,

Te jurant de par moy, que si quelque desir

De gous­ter de son fruict vient ton ame sai­sir,

Tu n’en auras man­gé si peu, qu’à la mesme heure

La Parque aura chez toy pour jamais sa demeure,

Et de vais­seau creé par ma dextre immor­tel

Tu seras pauvre, esclave, impar­fait, et mor­tel.

    Il eut dict : et sou­dain les laisse, et se retire :

Toy Dra­gon cepen­dant à la femme vins dire

Pauvre que penses-tu, quoy ? ne voids tu pas bien,

Que Dieu, Dieu ne veut pas, que connois­sant le BIEN ;

Tu sois sem­blable à luy ? ce n’est que par envie

Qu’il def­fend de man­ger de ce doux fruict de vie ?

Car si vous en aviez gous­té, tout aus­si tost

Vous seriez comme Dieux et dans l’Olympe haut

Comme luy vous auriez une place immor­telle,

Joüis­santz eter­nels d’une gloire eter­nelle.

    A ces mots doux-trom­peurs, elle empoigne du fruit

A sa chere moi­tié suc­cin­te­ment des­duit

Ce que contre l’arrest de la saincte ordon­nance

Ta voix luy conseilloit soubs l’humaine appa­rence.

    Mange mange ô mon cœur, ma vie et mon sou­cy

De ce fruict def­fen­du sur tous les fruitz d’icy ?

Qu’il est beau, qu’il est doux, ô qu’il est agreable !

Si j’en mange, ô m’amour feras-tu le sem­blable ?

    Adonc Adam for­cé du sort inju­rieux

Et vain­cu des attraitz de ces motz spe­cieux,

Prend le fruict oste-vie, et pour plaire à sa femme

Plus qu’au Saint-d’Israël avec ses dents l’entame :

Mais ce couple deçeu n’en eut si tost masché

Qu’il sen­tit dedans soy les coups de son peché ;

L’un et l’autre voyant leur corps nuds mise­rables

Dignes de mille mortz les plus espou­van­tables ;

Crain­tifs vont dans les boys, et pour leur chair cacher

Leur main sçait d’un Figuier les fueilles ata­cher

Pro­pre­ment l’une à l’autre ; et mains inge­nieuses

S’en voi­ler dex­tre­ment leurs par­ties hon­teuses.

Du grand Dieu cepen­dant la loing-ton­nante voix

Appelle Adam Adam, muçé dedans les bois

Où es-tu ? parle à moy ? responds ô detes­table ?

Pour­quoy te caches-tu ? dont tu te sents coul­pable

De quelque grand for­fait ? Ah ! Sei­gneur (dit Adam)

J’ay man­gé de ce fruit inter­dit, à mon dam,

Ma femme ma com­paigne avec la vehe­mence

De ses sucrez dis­cours a bri­sé ma constance ;

A for­cé mon des­sein, a fles­try mon hon­neur,

M’en a mis dans la main. C’est pour­quoy Mon­sei­gneur

Voyant ma nudi­té, hon­teux devant ta face

Je me cache, et pour­tant je ne puis trou­ver place,

Que l’horreur du delit, com­mis encontre toy

Ne me face fre­mir Mon­sei­gneur et mon Roy !

    Femme pour­quoy as-tu com­mis si lourde faute

(Dit alors du grand Dieu la Majes­té tres-haute ?)

    Sei­gneur le feint par­ler du Ser­pent seduc­teur

Soubz cest arbre (dit elle) enfan­ta ce mal-heur.

    Mes­chans qu’avez vous fait ? Toy homme en recom­pense

Du mal qu’as per­pe­tré par deso­beis­sance,

Du labeur de tes mains tu nou­ri­ras ton corps,

Car la terre de soy ne pro­dui­ra rien fors

Que ronces, que char­dons, qu’espines tres­poi­gnantes

Au lieu des fruicts nais­sants des arbres et des plantes.

    Toy femme desor­mais, quand enceinte seras

En dou­leurs et tra­vaux tes filz enfan­te­ras.

    Et toy cruel Ser­pent ram­pe­ras contre terre :

Entre la femme et toy je met­tray forte guerre,

Guerre entre sa semence et ta semence aus­si ;

Elle t’écrasera ton orgueilleux sour­cy,

Et toy à son talon tu feras ta cau­telle.

    Ain­si dit le grand Dieu : et ce couple infi­delle

Fut chas­sé pour jamais du ver­ger gra­tieux

Par le glaive flam­bant d’un Che­ru­bin des Cieux.

    Tout beau Muse tout beau des­tan­dons le cor­dage

Calons voyle à pro­pos jet­tons l’Anchre au rivage.

C’est assez sillon­né ce Nep­tune pro­fond,

Encor qu’un beau des­sein nous serene le front :

L’effort du vent jaloux qui le gonfle en sa rage

Nous menasse à tous coups d’un per­illeux nau­frage.

Mon Dra­gon seul motif de ce sacré dis­cours

Doibt icy limi­ter la force de son cours :

Que si sa rare­té quelque chose merite,

Disons-le bref­ve­ment : son seul por­traict incite

Les esprits plus gros­siers à contem­pler sans fin

Les mer­veilleux effects du grand Dieu sou­ve­rain,

Sa corne sur son chef pro­fon­de­ment entée

Plus rare qu’onc ne fut la corne d’Amalthée,

Ses aile­rons, ses pieds : bref tout son corps entier

Entre les corps ram­pans porte le front altier.

     8. Ces ronds-glo­beux pois­sons ces pois­sons qui dans l’onde

Portent le nom qu’on donne à la machine ronde.

     9. Et celuy qui tous­jours contemple curieux

Du Ciel haut esle­vé le plan­cher radieux.

     10. Et cest oyseau qui a un gros bec si dif­forme

A la com­pa­rai­son de la petite forme

De son corps enri­chy de si belles cou­leurs,

Que le prin­temps ne peut de ses bizarres fleurs

A nostre œil curieux esta­lant ses mer­veilles,

Nous en faire admi­rer de plus riches et belles.

Bref ce petit oyseau est sur tous esti­mé

Pour son bec, pour son corps riche­ment emplu­mé.

     11. Toy leger Canoé, qui sur les ondes perses

Comme un trait des­co­ché les grands costes tra­verses,

Qui conduit dex­tre­ment sans Voile, ny Timon,

Sans Antenne, sans Mas, sans Poupe, n’Aviron,

Par l’expert Indien, sans crainte du nau­frage

Tout seul bien asseu­ré dans le fort de l’orage

De l’ondeuse Tethis, chasse en mille fas­sons

De l’irrité Nep­tun les mons­trueux pois­sons :

Et qui las­sé de faire en un lieu sa demeure

Te char­geant sur son dos cherche place meilleure,

N’ayant point de pays qui le peust obli­ger

Ni sa famille aus­si pour tous­jours s’y loger.

Et comme nous voyons les vistes Aron­delles

Qui tra­versent les mers cher­cheant les sai­sons belles

Pour trou­ver en touts lieux les desi­rez prin-temps :

Ain­si ces Indiens chargent en cer­tains temps

Leurs femmes, leurs enfants, et dans leurs Barques vistes

Passent en un moment les pleines Amphy­trites

     12. Puis ce rare Ule­tif qui porte dans son front

Ain­si que la Licorne un estoc qui des­rompt

Sans pitié ny mer­cy, des troupes escaillées

Les mille legions sousb les ondes sal­lées :

Sem­blable au roide-bras, qui au fort du com­bat,

Or la teste, or l’espaule, or tout le corps abat

De son fier enne­my, et qui bra­vache appelle

Les plus har­dis sol­dats de l’armée rebelle :

Luy furieux decoupe, et en un tourne-main

Fait voir plus d’ennemis ter­ras­sez par sa main,

Qu’un entier esca­dron au plus fort d’une guerre

N’en sçau­roit en un jour bou­le­ver­ser par terre.

     13. Cest ace­ré cou­teau, cest Espa­don de mer,

Qui peut d’un coup d’estoch per­çer en plaine mer

Des voya­geurs la Nef, et qui tous­jours fait guerre

Aux ani­maux muets de son droict Cyme­terre.

     14. Ce Lezard estran­ger qui porte et à pro­pos

Mille traicts mols-poin­tus pour l’honneur de son dos,

Et qui monstre outre­plus soubs sa gorge une creste

Res­sem­blant celle là qu’a le Coq sur la teste.

Tant d’autres ani­maux qui rares se font voir

A ceux qui ont desir de les faire valoir,

Honorent le sejour d’une grace gen­tille

     15. Du cui­ras­sé Tatou : et de son Arma­dille.

     16. Arma­dille l’honneur de l’esmaillé troup­peau,

D’escailles tout cou­vert au lieu de tendre peau,

En ta crea­tion sur tous le plus estrange

Pour tes rares beau­tez seul digne de louange.

    Car quel chef condui­sant une armée pour­roit

S’armer plus dex­tre­ment (quand mesme il le vou­droit)

Quel chef dont la valeur d’une armée bien joincte

Ayant reçeu l’honneur de la pre­miere poincte ?

Qui void et qui cognoist et qui ja tout cer­tain

La cruelle Atro­pos luy lan­cer de sa main,

Le dard enve­ni­mé et qui n’attend que l’heure

Du coup qui luy dira, sus il faut que tu meure :

Se pour­roit mieux armer ? Car soit qu’il ait l’Armet

En teste, et sur son dos le luy­sant Cor­se­let,

Des bra­sards, des cui­sarts, et les mains guan­tel­lées,

Gar­nies dex­tre­ment de pies­çes escaillées,

Que son corps soit par tout cou­vert de fer mou­vant,

Et qu’ainsi bien armé ne craigne le devant,

Ains chef bien aguer­ry avecques sa ron­dache

Attaque vive­ment l’ennemy qui bra­vache :

Ceste armeure n’est rien, ceste armeure n’est point

Digne d’estre esgal­lée à celle qui le joint

D’un natu­rel res­sort, et qui tous­jours est preste

De sous­te­nir le chocq de l’ennemye beste.

     17. Le Stinc vene­rien : le Remore petit

Qui des vents irri­tez ne craint point le des­pit,

Quand son foible museau sur la Nef agi­tée

Des per­illeux efforts de la mer irri­tée

S’attache vive­ment : que tous les Aqui­lons

Que tous les vents en un furieux et felons

S’arment pleins de des­pit, que toute la machine

Pour esbran­ler la nef et des­pla­cer s’obstine,

Rien, rien, le tout-puis­sant qui de telle ver­tu

La Remore a rem­pli ne peut estre abba­tu :

Ains ferme res­te­ra jusqu’à ce que son moufle

Fiché contre la nef, des vents, l’effort ne trouble.

     18. Le Loup, le Chien de mer, la grand’ Chauve-sou­ris

De laquelle se fait des dis­cours pleins de ris.

Un fidelle Escri­vain dont la plume autan­tique

A faict voir aux Fran­çois l’autre France Antar­ticque

Nous contant des pays estranges et loin­tains

Les façons et les meurs, et des Ame­ri­cains

Les plus rares beau­tez, nous raconte une his­toire

Aus­si belle à sça­voir que dif­fi­cille à croire :

Dont l’on pour­roit dou­ter, si de plu­sieurs esprits

Sur ce mesme sub­ject nous n’avions des escrits.

Mais la fide­li­té de ce grand per­son­nage

Rend d’icelle en tous lieux asseu­ré tes­moi­gnage,

Comme aut­heur ocu­laire, ayant veu de son œil

Le clair sang ruis­se­ler de son plus gros orteil.

    L’Americain dor­mant en sa natalle terre

Dans son lict de cot­ton esle­vé de la terre,

Pour crainte des ser­pents hideux et vaga­bonds,

Qui sont en ces Pays aux hommes furi­bonds,

Et qui pour empes­cher leur cui­sante mor­sure

De s’eslever tels licts a eu le soing et cure :

Bien sou­vent encour­roit d’un Carybde mor­tel

Le dan­ger eminent dedans son propre hos­tel.

Si Dieu n’avoit don­né (par sa toute puis­sance)

A ce fier ani­mal de ne faire nui­sance

A l’homme som­meillant, quand son pied quelque fois

Nud sort hors de son lict s’aprochant à pieds cois,

Le mord si dou­ce­ment au gros orteil que l’homme

N’en sen­ti­ra jamais la mor­sure en son somme ;

Mais estant resveillé, le matin tout son lict

Se trouve plein de sang, comme si au conflict

Il s’estoit encon­tré d’une fiere bataille,

Où sans se reco­gnoistre et d’estoch et de taille

On frape l’ennemy, qui sou­vent ne croit pas

Estre ble­cé pour­tant qu’il soit pres du tres­pas.

    Ain­si celuy voyant de sang sa couche pleine

Et triste ne sachant ceste cause sou­daine

S’estonne : mais alors son voi­sin qui le sçait

En se moquant de luy luy raconte le faict,

Et luy mon­trant à l’oeil la cause de sa plainte

Luy fait quit­ter l’effroy dont son ame est ateinte :

Qui fait que l’un et l’autre en liesse et en ris

Dis­courent à plai­sir de ces Chauves-sou­ris ;

Et l’un d’eux pour trom­per et le temps et pour rire

Sou­dain pour s’esjouir ceste his­toire va dire.

    Un jour que le Soleil avoit de touttes parts

Sur la terre eslan­cé ses flam­boyants regards,

Qu’un chas­cun avoit mis la main à la besoigne,

Que l’un à un estat l’autre à un autre soigne,

Qu’un chas­cun aspi­roit de son artiste main

Gai­gner en tra­vaillant pour vivre au len­de­main.

    Le ser­vi­teur d’un Moine enchar­gé de son maistre

D’aller dilli­gem­ment en quelque lieu pour estre

De retour promp­te­ment : obeis­sant sou­dain

Se met ale­gre­ment à tra­cer le che­min,

Pour n’estre dit de ceux qui n’ont point de ver­gongne

De n’effectüer pas la charge qu’on leur donne.

Mais estant de retour une fievre le prit

Ses membres sont trem­blans, son visage pal­lit,

On le void def­faillant, son haleine occu­pée

D’un Empiemme vray se void preo­cu­pée :

Le ver­millon des­ja luy a le rond pom­meau

De la joüe entour­né d’un léthean pin­ceau.

Bref on ne void en luy aucun signe qui donne

Espe­rance de bien pour sau­ver sa per­sonne.

Là le Chi­rur­gien pour au sang air don­ner,

Met sa lan­cette en main, afin de le sai­gner :

Mais comme tout estoit en per­il et en doubte,

De la veine de sang ne sort aucune goutte.

Le voi­là donc lais­sé, comme celuy qui est

De des­lo­ger d’icy à la mesme heure prest :

Des-ja le Confes­seur en conso­lant son ame

Du tout-puis­sant pour luy l’assistance reclame :

L’asseure qu’aujourd’huy dedans son para­dis,

Il sera jouis­sant des biens qu’il a pro­mis

A tous ceux qui auront en luy pleine croyance,

Pou­vant les deli­vrer de mor­telle sou­france ;

Or en ce deses­poir une Chauve-sou­ris

Se cou­la dans son lict, et d’un remede exquis

Sou­la­gea le malade ouvrant la Maleole

Veine pres du talon, et saoule s’en revole

Ayant humé du sang pour sa neces­si­té

Et pour remettre aus­si le malade en san­té.

Voi­là com­ment celuy qui toutes choses donne

Contre l’espoir humain la san­té nous redonne.

     19. Le Chancre Molu­can de tous le plus par­faict

Et le plus mer­veilleux que la nature a faict,

Suit la Chauve-sou­ris : puis le fruict admi­rable

     20. De l’espineux Melon, dont l’escorce est sem­blable

Aux aiguilles qu’on void sur le porc fris­son­nant

Qui de dards tres­poin­tus est tous­jours foi­son­nant.

     21. Bon Dieu quel cetuy-cy qui dedans l’Amphitrite

Hor­rible se fait voir entre un amas d’eslite

De pois­sons escaillez et qui fait furieux

De crainte aux plus har­dis sur­haus­ser les che­veux ?

C’est le Diable de mer : c’est cest hor­rible Monstre :

Dont icy la figure ô Lec­teur je te monstre :

L’ennemy capi­tal des hommes, et des Dieux :

Va-t’en, retire toy dans l’Orque Sty­gieux :

Que plus tu ne sois veu, que plus plus sur la terre

On ne sente à jamais ta frau­du­leuse guerre :

Que Dieu te chasse loing, que Dieu pro­pice et doux

T’oste le droit qu’Adam feit cou­ler des­sus nous.

     22. Et ce Soleil de mer qui se veult dedans l’onde

Faire esti­mer autant que le Soleil du monde.

     23. Ces estoiles qui font au Soleil chasque jour

Par attraicts affe­tez la recherche et l’Amour.

     24. Puis ce pois­son qui a dans sa gueule ran­gées

Vingt fois dix dents, et plus, pro­pre­ment arran­gées :

Ani­mal mons­trueux, qui dans l’ondeuse mer

Tant il est furieux se fait fort esti­mer.

     25. Mais quel est cetuy-cy quelle hor­rible Chy­mere ?

Quel estran­ger pois­son nous jette la mer fiere ?

Quel enorme regard, mais quel pois­son gour­mand ?

Il res­semble à le voir que l’ondeux ele­ment

N’a point dequoy rem­plir sa grand’ gueule beante

De vivres suf­fi­sants, et la rendre contente.

Tais-toy, tais-toy j’ay bien de ton vivre ordon­né

Ayant ton feint repas en ce lieu façon­né ;

Ne t’enquiers point com­ment, et ny par quelle adresse

Tu te pour­ras nour­rir Gre­nouille pes­che­resse :

Ton esprit inven­tif qui t’a don­né ce nom

Te fera bien trou­ver le vivre qui t’est bon.

     26. Cau­te­leux ani­mal qui tous­jours fais la guerre

En la mer comme faict le Renard sur la terre,

Qui trom­peur et sub­til sen­tant, que l’ameçon

Picque d’un coup mor­tel ton tendre gavion

Aval­lant le cor­deau jusqu’à la ligne sapes,

Et ain­si fine­ment du pes­cheur tu eschapes ;

Aux hommes apre­nant sans jamais s’afliger

Comme il faut evi­ter un appa­rent dan­ger.

     27. Viens aus­si libre­ment, ô toy qui tout estrange

Sçe­lon l’object pre­sant de cou­leur sou­dain change ?

Qui timide reçois les diverses cou­leurs

Acci­dents tres­cer­tains de tes foibles humeurs.

     28. Que l’Ypocampe aus­si sans crainte s’achemine

Qu’il paroisse har­di­ment, mais qu’il ne se mutine ;

Car les petits tous­jours ont le cœur fort hau­tain

Et plus que les grands sont d’un cou­rage mutin :

Ani­mal que sur tous les autres j’ayme et prise,

Que de mes propres mains un jour dedans Venise

Me pro­me­nant, je pris tout de son long cou­ché

Dans le trou ver­mou­lu d’un Gon­dole caché.

     29. Toy pois­son tout cou­vert de piquantes sagettes

Qui tes traits afi­lez, en ton cour­roux rejettes

Comme le Porc-espy, eslan­çant furieux

Tes dards enve­ni­mez à l’encontre de ceux

Qui fols ont com­plo­té ta ruine pro­chaine,

Les envoyant guéer dans l’onde Sty­gienne

Que tu es mer­veilleux ! hé que nature a bien

Pour tous­jours conser­ver le cher ouvrage sien :

Doüé ton petit corps d’une vive poin­ture

Pour aux autres pois­sons ne ser­vir de pas­ture.

     30. Quel ces­tuy-cy qui a sous les ondeux essors

De pointes tout cou­vert son trop debile corps ?

Qui vit en pleine mer avec toute asseu­rance

De la dent enne­mye et de la vio­lance

De ses conci­toyens, estant de toutes pars

De chausse-trapes plein piquantes comme dards :

Qui font qu’au beau milieu de la trouppe marine

De tous ses enne­mis sans crainte il che­mine :

Et les­quels n’oseroient que de loing l’approcher

Tant et tant ils ont peur de sa piquante chair.

     31. Mer­veilleux en gran­deur, qui peux des­sous ta Targe

Cou­vrir une mai­son medio­cre­ment large,

Qui sers à l’Indien pour voguer des­sus l’eau

De Navire, d’Esquif, de Cha­lupe, et Bateau !

     32. Admi­rable pois­son miracle de nature !

Cou­vert non pas d’escaille ains d’une peau tres­dure,

Tri­angle mer­veilleux : (qui le plus riche traict

Que le peintre sçau­roit aux filles pour por­traict

Don­ner, pour dex­tre­ment suivre la belle tra­çe

D’un œuvre esla­bou­ré que le crayon com­passe)

Portes avecques toy ? car ton beau corps reçoit

Des traits si bien for­mez, que celuy qui les void,

Ne peut rien qu’admirer et l’ouvrier et l’ouvrage

Qui t’a faict et qu’on void en ton petit cor­sage.

     33.34. Le mons­trueux enfant : le Mono­cule Aigneau :

     35. 36. Le Pigeon double-teste ; et le Chien rare-beau

Que l’on doibt admi­rer ayant (grandes mer­veilles)

Huict pieds, un chef, un œil, deux queues, quatre oreilles.

     37. Puis ce rare Cha­ton que la nature a faict,

Que de ses propres mains elle mesme a par­faict,

A qui elle a don­né pour mons­trer ses mer­veilles

Huict pieds, un chef, deux yeux, deux queües, deux oreilles

     ** Et cet autre agne­let aus­si rare que beau

(Si beau se doibt nom­mer, un monstre si nou­veau)

A qui nature a faict pour mons­trer ses mer­veilles

Huict pieds, trois yeux, un chef, deux queües, quatre oreilles

Icy je pour­rois bien afin de conten­ter

Ta curieuse oreille (ô Lec­teur) reci­ter

De ces monstres divers la nais­sance diverse,

Pour­quoy plus, pour­quoy moins ? mais la nature dresse

Soit au pur ou impur, soit au beau soit au laid

Des corps mixtes for­mez un dif­ferent por­traict.

C’est la feconde humeur qui l’espeçe conserve,

Que tan­tost plus ou moins la nature reserve,

Que si la quan­ti­té de ce germe fecond

Manque, pour com­po­ser ce Micro­cosme rond

Un enfant se ver­ra ô mer­veille pro­fonde

Qui vien­dra muti­lé voir la clar­té du monde

Soit de pieds soit de mains : mes­me­ment on a veu

Un enfant qui sans teste est au monde venu

Et depuis peu de jours une fillette nüe

Belle en per­fec­tion dedans Poic­tiers s’est veüe

Sans bras n’ayant qu’un pied ; dont le dis­cours Fla­mand,

Ita­lien, Fran­çois, Anglois, et Alle­mand,

Don­noit tant de cou­leur à sa grace gen­tille

Qu’on l’admiroit en tout comme une entiere fille

Et alors que son corps se cou­vroit d’un man­teau

Tout ce qui parois­soit en elle estoit tres­beau

Ses yeux estoient fort doux, et sa bouche petite,

Ses che­veux fri­so­tez ; d’une façon des­pite

Se contour­noit le front, et rete­nant son ris

Fai­soit voir la beau­té de ses vou­tez sour­cils

Et de son pied tan­tost tis­soit de beaux ouvrages

Filoit, cou­soit, fai­soit tous les autres mes­nages.

Bref cest esprit gen­til pour l’aage et pour l’attraict

Dans un corps si dif­forme estoit trou­vé par­faict

Et en ce mesme temps et durant la MAIRIE

Du Sieur de TRAVARZAY hon­neur de sa patrie,

Le chef de la Jus­tice, ins­tru­ment de ver­tu

Qui comme un brave Her­cule a tous­jours com­ba­tu

Les vices trop fre­quens dans ce siecle où nous sommes

Par la cor­rup­tion incons­tante des hommes

Qui tient le Mas en main et qui Phare reluit

Dans Poic­tiers tout ain­si que Phe­bé dans la nuict

Pas­sa par ceste ville un cer­tain per­son­nage

De trente ou qua­rante ans qui avoit le visage

Grand, long, bar­bu, rous­seau, et au reste en effaict

On l’eust pris à che­val pour un homme par­faict

Il n’avoit que le haut et peu pres la cein­ture

Le reste de son corps avoit ronde figure,

Sans cuisse, sans genoux, sans jambes, et sans pieds :

Cepen­dant il tenoit nos yeux si bien liez

Aux saults que sans repos il fai­soit sur la table

Que cela le ren­doit du tout esmer­veillable :

Il n’avoit rien qu’un bras et qu’un petit mou­gnon

Qui secon­doit de pres son entier com­pa­gnon ;

Et mon­tant comme un Chat d’une vitesse isnelle

Les rolons asseu­rez d’une bien grande eschelle ;

Don­noit telle frayeur en le voyant si haut

Qu’on croioit à tous coups luy voir prendre le sault.

Mais ain­si qu’un gar­rot qu’un fort archer des­coche

Il des­cen­doit à bas avec son mou­gnon croche

Puis sau­tant en la place il accor­doit au son

De quelque air frais apris son plai­sant vio­lon

Joüoit quelque Pavane ou quelque Mila­noise

Quelque Bour­rée ou bien quelque Volte fran­çoise

Et pour le der­nier mets, d’une aiguille mon­troit

A coudre et à bro­der à qui le desi­roit.

Cela sont des effectz de l’ouvrier admi­rable

Pour rendre à ses enfans son nom plus redou­table

Ce sont effects du peu de l’humeur conte­nu

Que la creuse matrice en elle a rete­nu.

Au contraire l’on void quand la semence abonde

Dans les vases feconds de la matrice ronde,

Que ceste quan­ti­té miste confu­se­ment

Dans l’amary ger­meux forme en un seul moment

Un corps ou bien plu­sieurs : car la nature bonne,

« Pour un grain non un grain ains un milier nous donne,

Si que ceste semence estant en quan­ti­té

Glou­to­ne­ment receuë en ce lieu decre­té :

Il s’en faict non un corps mais sou­vent deux ensemble :

D’imparfaicte semence alors un corps s’assemble

Tout seul dont il advient qu’un corps (cas mons­trueux)

Se void de bras, de pieds, d’oreilles, teste, d’yeux,

Dou­bler, et quelque fois la matiere estant moindre

Deux testes en un corps seules se viennent joindre.

Quatre mains en deux bras et (cas pro­di­gieux 🙂

Un oeil tant seule­ment en un corps pour quatre yeux,

Tes­moing ce rare Chien de huict pieds quatre oreilles

Qui n’a qu’un œil au front (mer­veille des mer­veilles)

Monstre que m’a don­né la libe­rale main

Du sieur de la BOESSIERE Archite Poi­te­vin

Timanthe sans esgal, dont la dextre sça­vante

Faict tout ce que nature à nostre œil repre­sente.

Et cest Aigneau qui a dans le milieu du front

Comme un autre Cyclope un œil grand, large, rond.

    Quelle sçience humaine hé ! quel grand Hypo­crate,

Que docte Galien, quel fameux Theo­phraste,

Mais quel Sta­gy­rien, quel Pline, quel Fer­nel,

Quel Ori­base encor, quel Aece, quel Ruel,

Vou­droit sur ce sub­ject de sa plume ton­nante,

De ces monstres mon­trer la cause mena­çeante.

Je sçay que par rai­sons tres­va­lables on peut

De ces corps impar­faicts rai­son­ner si l’on veut :

Mais quoy ? quelle rai­son sim­ple­ment natu­relle

Peut com­prendre en son sens la rai­son super­nelle ?

« Car tous ces grands def­fauts ou du trop ou du peu

« Sont signes quelques-fois que Dieu nostre grand Dieu

« Veut par là faire voir aux Per­es et aux meres,

« Aux Oncles, aux Cou­sins, aux Tantes, Sœurs, et freres,

« Que l’enfant muti­lé n’est par cas for­tuit

« Dans la mere conçeu, ains cela nous ins­truict

« Par là il nous faict voir, il faict par là cognoistre

« Qu’il faut sur tous les noms son sainct nom reco­gnoistre :

« Et le reco­gnois­sant pour Pere IMMANUEL

« Que seul il a sur nous le pou­voir actuel :

« Qu’il faict tout, qu’il peut tout, que la machine ronde

« Jamais ne feust, ny n’est, ny ne sera feconde

« Que par luy non pour luy, non pour luy, mais pour nous

« Tant il est Pere bon, cle­ment, pai­sible, et doux :

« Car tout cela que l’air en son vuide sup­porte,

« Tout cela que la mer dans son creux ventre porte,

« Tout cela que les monts, les valons et les prez

« Tiennent dans le contour de leurs clos emmu­rez ;

« Tous les tre­sors enclos dans les creuses mon­tagnes :

« Bref tout cela qui croist dans les grasses cam­pagnes

« Sont à l’homme tout seul ; et Dieu pour tant de bien

« De nous il ne requiert, de nous il ne veut rien

« Qu’un cœur tout penitent, qu’un cœur d’obeissance,

« Qu’un cœur humble, un cœur doux plein de sa cognois­sance.

« Reco­gnois­sons-le donc et ces monstres divers

« Nais­sans confu­se­ment par ce grand uni­vers

« Ne paroi­tront jamais, et les races fecondes

« Ne ver­ront dans leurs licts des choses si immondes.

     38. Or je ne suis encor des ani­maux de mer

Seule­ment enri­chy ; mais de ceux là de l’air :

De ceux qui vont ram­pant et qui dans le feu mesme

Tiennent leur gar­ni­son, dont la froi­deur extrême

Amor­tit la cha­leur des bra­siers plus ardants,

Quand pour en faire espreuve on les jette dedans :

Les fruicts que le Per­ou, pro­duit avec mer­veilles

Je tiens abon­dam­ment : Et les Conches tres­belles,

Que la mer jette à bord apres le dur tres­pas

Des hostes casa­niers qu’elle tient en ses bras.

     39. Ce fruict Ame­ri­cain que la gent Ido­latre

Adore comme un Dieu d’or d’argent ou de plastre

Par super­sti­tion ! que la bru­tale main

Du Caribe cruel faict d’un bruict si hau­tain

Reson­ner lors qu’il met dans ces fruicts de merites

Du Mil de son pays, ou des pierres petites ;

Atou­rez tout autour des plu­mages plus beaux

Du Tou­can, de l’Arat, et des autres oyseaux

Les plus rares qui soient ; et parez de la sorte,

Ministres de Sathan s’en vont de porte, en porte,

De vil­lage en vil­lage, et autour des mai­sons

Ce fruict ain­si paré ils plantent à foi­sons,

Avec com­man­de­ment aux per­es des familles

De don­ner sans delay toutes choses utiles

Pour les ali­men­ter : Car Mara­cas ce fruict,

Est un Dieu qui repaist tant seule­ment de nuict.

     40. Ce Flam­mant flam­boyant ce grand Phoe­ni­cop­tere

Cest admi­rable oyseau que tout oyseau revere,

Qui comme un beau Phoe­nix est des autres sui­vy

De dix mille façons vole­tans à l’envy

De son corps admi­ré : tant la jalouse envye

De jouir d’un tel bien tient leur ame asser­vie :

Et tant ils ont à gré de rece­voir l’honneur

D’approcher son beau corps et sa rouge cou­leur,

Se mirer en ses yeux, et dans ses plumes belles

Contem­pler curieux ses beau­tez natu­relles :

Le suivre tout par tout, vol­ti­ger en tous lieux

Où l’envye le prend de voler soubs les Cieux,

    Je te rends CATELAN mille et dix mille graces

Du bien que sans sub­ject sans fin tu me pour­chasses,

Bien non point meri­té, car tel pre­sant de toy

Seul pou­voit conten­ter la veuë d’un grand Roy :

Mais puis que ta bon­té de ce bien m’a faict maistre

Je veux ton nom fameux par tout faire parestre :

Gros d’honneur, gros de los, et des Phar­ma­tiens

De Mont-pel­lier bra­ver les hon­neurs anciens,

Je veux mon Cate­lan que tout homme cognoisse

Com­bien Poic­tiers par toy a receu d’alegresse,

Contem­plant cest oyseau admi­ré d’un chas­cun

Et par ses rare­tez esti­mé plus qu’aucun :

Grand de pieds, grand de col, dont les flam­bantes aisles

En cou­leur vont pas­sant les flammes natu­relles :

Dont le bec mons­trueux à nul autre pareil

Ravit avec l’esprit la puis­sance de l’oeil.

Que si de cest oyseau l’histoire n’est men­songe :

Pour boire, tout son corps dans la riviere il plonge :

Puis ouvrant son gros bec, il jette avi­de­ment

Dans son ventre alte­ré cest humide ele­ment :

Façon du tout contraire aux oyseaux aqua­tiques

Qui mettent dans les flots leurs longs cols fame­liques.

Bref, cest oyseau sans pair en tout temps, et sai­son,

Ravit des curieux la sça­vante rai­son.

Mais entre les oyseaux qui vivent des­sus l’onde

Qui volent dans les airs, qui decorent le monde,

Qui courent peu volants, et de ceux-là qui font

Leur sejour eter­nel dans l’Ocean pro­fond,

Et ceux qui mer­veilleux naissent (ô quel miracle !)

Ain­si que les Cra­vants, ou l’Escossois Bar­nacle

Enfans pro­di­gieux d’un bois tout cor­rom­pu

D’un Navire guer­rier par le temps tout rom­pu,

Eschoüé sur le bord tout pour­ry de viei­lesse :

Rien rien de tout cela n’est égal en richesse,

En renom, en beau­té, de ceux icy qui ont

Des autres tout l’honneur empraint des­sus le front :

De ces deux rares beaux à nos yeux tous estranges

Et tirez à grands frais des pays plus estranges.

DE GURON ver­tueux, rem­ply d’heur et d’honneur,

Qui curieux as faict ceste rare faveur

A Poic­tiers de mons­trer en cinq belles jour­nées

Les oyseaux les plus beaux des terres for­tu­nées,

« For­tu­nées vray­ment, car quelque part que soit

« Où l’œil humain vivant tels oyseaux aper­çoit,

« C’est un lieu for­tu­né : et la terre mau­dite

« D’animaux si par­faicts est du tout escon­duitte :

« Ne vou­lant l’Eternel qu’un pays inco­gnu

« De si rares beau­tez en soit le conte­nu :

« Les deserts ne sont pleins que d’Aspics, de Viperes,

« De Ser­pens furieux, de Tigres, de Pan­theres,

« De Lyons rugis­sants, d’Onces, d’Ours, de Dra­gons,

« Et d’autres qui tous sont aux hommes furi­bons :

« Ce ne sont que venins des ani­maux qui gistent

« Es pays inco­gnus où les hommes n’habitent :

« Cerastes, Basi­licz, lancent de toutes parts

« Leur venin par la bouche et par leurs yeux agards :

« Bref l’homme seul cognoist les lieux que la puis­sance

« Divine, a de sa main beny des son enfance :

« Car dés le pre­mier jour sa supreme bon­té

« A don­né à cha­cun son lieu tout arres­té.

Mais où naissent ceux-cy ? c’est un air chasse-peste,

C’est un air plain de miel et de manne celeste,

C’est la mesme dou­ceur ; bref c’est le Para­dis

Où Dieu de son bon gré logea l’homme jadis.

     41. 42. Paran­gon le plus beau de la trouppe vol­lante

Seul por­traict sur lequel tout esprit se contente,

Qui portes sur ton chef comme un brave Doc­teur

Un gros floc­con doré signe de ta valeur,

Que de beau­tez en toy ! que de rares mer­veilles !

Que de cou­leurs on void sur ton chef dos et ailes !

Que tes yeux sont dorez, que ce riche veloux

Tout l’honneur de ton bec est d’un noir poly-doux.

Mais de quelle cou­leur non point encore veüe

Entre tous les oyseaux as tu teinte ta queüe ?

Nul Tan­né plus luy­sant soubz le Ciel ne se faict

Plus rare, plus poly, plus riche, et plus par­faict.

Que ce rouge est ver­meil, l’honneur de ton visage

(Si entre les oyseaux tel mot est en usage)

Que ton port est hau­tain, que brave ton mar­cher,

Que ta nature est douce à qui te veut tou­cher :

Qui roües ton floc­con autour de ta femelle

Qui n’est pas comme toy si par­faic­te­ment belle,

Mais ain­si que tu as des­sus ton chef l’honneur

Et la marque d’un Roy ou d’un puis­sant Sei­gneur :

Elle a de son cos­té vers l’echine pen­dante,

Au lieu de Chap­pe­ron de cou­leur blan­chis­sante

Une queüe, qui rend son los plus pre­cieux

Et la faict esti­mer excel­lente à nos yeux.

Mais ces yeux tout de feu, dont les vives pru­nelles

Lancent confu­se­ment mille et mille chan­delles

A son Gan­ga che­ry alors qu’elle cognoist

Qu’amour pour son sub­ject le touche et le deçoit.

De pareille façon qu’une jeune fillette,

Eslance les rayons de sa flamme secrette

Dans les yeux de l’amant, qui ne vit qu’en ses feux

Et faict en la voyant son Para­dis heu­reux.

Dont Carac­ca sans per excel­lente en cor­sage,

En cou­leur, en façon, en port et en plu­mage

Et toy Gan­ga l’object des plus rares esprits

Hono­rez main­te­nant mon Cabi­net de prix.

     43. Toy suy ce couple heu­reux, toy glo­rieux Mamuque

Bour­geois de Para­dis hoste du clair Moluque,

Oyseau mira­cu­leux ? qui vis ale­gre­ment

Dans l’air (comme l’on dit) sans aucun ali­ment :

De qui mille escri­vains plus grands que veri­tables

Ont lais­sé par escript plu­sieurs gen­tiles fables :

Mais mon Luth resveillé en un siecle meilleur

Son­ne­ra plus au vray ta gloire et ta valeur ;

Il dira que volant avec ceux de ta sorte

Quel hon­neur, quel amour à tes amis tu porte,

Lors que d’un cœur har­dy sans craindre le dan­ger

Vers l’ondoiant gazoüil d’un ruis­seau fon­te­nier

Tu marches le pre­mier où bien sou­vent l’eau claire

Te faict sen­tir l’effort d’un poi­son mor­ti­fere :

Quel deuil entre vous tous ô cha­ri­table oyseau !

Il s’en faict à l’instant sur son triste tom­beau.

    Je ne tay­ray non plus la maniere excel­lente

Com­ment se com­par­tit vostre trouppe volante

Pour esqui­ver l’aguet du traistre empoi­son­neur ;

Com­ment vous dele­guez quelqu’un de vostre chœur

Pour gous­ter du cris­tal ; lequel sain vous convie

D’en boire asseu­re­ment sans crainte de la vie,

Appuiez sur l’essay qu’il en a des­ja faict

O grande pro­vi­dence ! ô amour tres-par­faict !

    Icy vous rou­gi­rez espris gon­flez de rage

Qui des vostres sans fin, poi­gnez l’heur et l’ouvrage ?

Qui au lieu de gous­ter des pre­miers les ruis­seaux

Du Par­nasse, où je tends leur bou­chez ses coup­peaux ;

Les empes­chez de boire, et d’une audace grande

Piquez à tous pro­pos un des chefs de la bande ;

Jet­tez contre le Ciel vostre excre­ment baveux

Qui rejaillit sur vous bien plus­tost que sur eux :

Ces pauvres ani­maux que les plus beaux usages

De la docte rai­son ne sçau­roient rendre sages,

L’un et l’autre enchais­nez d’un mutuel accord

Ne sentent en leur jours entr-eux le noir dis­cord :

Ains cha­ri­tables, doux, benings, pleins de pru­dence,

Exercent mieux que vous l’humaine bien-vueillance.

    Ces­sez donc envieux ? vostre fiel fune­reux

Ne sçau­roit alte­rer mon estre bien-heu­reux ?

Le Ciel mal­gré l’orgueil de vostre Muse noire

Plan­te­ra mon Jar­din dans le Temple de gloire,

Mon Cabi­net rem­ply du beau de l’Univers

Immor­tel dure­ra dans le son de mes vers

Vers pui­sez dans le sein des ondes d’Hippocrene,

Qu’a sour­cés en mon cœur la Lyre Amphri­siene,

Ain­çois ma belle humeur ou mon sort curieux

Qui pour estre trop haut vous esblouit les yeux.

    Et toy qui que tu sois, ô Cor­beau qui croace

Secret comme un Hybou fuyant la blonde face

Du flam­beau donne-jour, si tu quiers de ce pas

Quelque vieil che­val mort pour prendre ton repas,

Et si piquant tu pais ton ardente furie ?

Recule au loing d’icy, volle vers la voi­rie,

Là tu conten­te­ras ton vueil faux et bavard

De mille coups de bec sur un corps sans repart.

    Mais si tu es si grand, si facond, et si riche,

Si Phoe­bus dans ton sein comme un Roi­te­let niche.

O bel Orphée nou­veau fais moy cognoistre un jour

Ton nom, ta qua­li­té, ta face, et ton sejour :

Alors tu sen­ti­ras si ma Muse est bas­tarde

Et si un autre plus l’advance ou la retarde.

    Creve donc cepen­dant, vomis ton noir venin,

Peins comme tu vou­dras mes Vers et mon Jar­din ?

Mal­gré-toy leur beau­té, leur grace, leur faconde,

Nais­tra dans peu de jours heu­reu­se­ment au monde :

Et ce brave Par­nasse où dor­mir tu me fais

Pour ton los impar­faict n’en gros­si­ra ses faicts

« D’un tout sem­blable à toy le los et la loüange

« Qui pro­vient sans mesure, en deshon­neur se change ;

Car le pre­mier motif de ton far­dé dis­cours

Est plus pour m’offençer que pour lus­trer ses jours.

Bref dans mon Cabi­net, les larmes, les resines,

Les gommes, bois exquis, les metaux les plus dignes,

Et mille fruicts loing­tains s’y trouvent lar­ge­ment.

Bref encor s’y peut voir, soit du froid Ele­ment,

Soit du chaud, soit du sec, ou bien soit de l’humide

Cent mille rare­tez, il n’y a rien de vuide.

Que si vous l’ignorez, pour n’estre dit men­teur,

Voyez-le à la bonne heure : et certes de bon cœur

Je le vous ouvri­ray : car rien je ne desire

Tant que de conten­ter tout esprit qui aspire

Aux celestes ver­tus ; ma bonne volon­té

I a le Curieux des long-temps inci­té ;

Pro­met­tant de mon­trer tout ce que la nature

Tient de rare et de beau soubs la ronde cam­brure.

Mais pou­rois-je oublier le reste de mes fleurs

Pour vous Monstres divers, pous­sé de ces fureurs ?

Non, belles, non si tost : puisque mon Luth releve

Son pre­mier son par vous, par vous faut qu’il acheve.

     54. Je ne t’oubliray pas Melea­gride fleur

Qui és des prez her­bus de sainct Benoist l’honneur,

Où la neu­vaine troupe avecques sa sequelle

Du Prin­temps desi­ré la sai­son renou­velle ;

Où les Naïades font du Jaspe de tes fleurs

Des Guir­landes afin d’en coron­ner leurs sœurs,

Gisantes ça et là par les verdes col­lines

Et dans le sein du Clain aux ondes chris­ta­lines.

    Mon cher Clain mur­mu­rant dont le doux-grave-son

Des hostes boca­gers, imite la chan­son ;

Quand un Zephire frais d’une soüefve haleine

A flots entre­cou­pez pousse ta moite plaine ;

Plus haut j’exalteray ton beau cours ser­pen­tant

Que du Tibre, ou du Po, n’est le cours loing-flo­tant :

Plus que Loyre, que Seine, et plus que la Garonne

La Vienne, la Cha­rente, et la Creuse, et le Rhosne

Bref je te chan­te­ray mon Clain à tous­jours-mais

Et ma Muse de toy ne se tay­ra jamais.

     52. Ni de vous bel hon­neur du mont de Cory­cie,

Thre­sor presque infi­ni de la grand’ Car­ma­nie.

Car outre la beau­té que l’on cognoist en vous ;

Il se recueille encor dans vos fleurs, un poil roux

Doux-leger odo­rant ; dont la richesse exquise

Des Abde­roises mains en œuvre est sou­vent mise :

Dont la jaune cou­leur tei­gnoit ancien­ne­ment

Les theatres mar­brez ; quand pro­di­gal­le­ment

Ce grand Domi­tian, dans son Amphi­theatre

Fai­soit cou­ler par tout ceste cou­leur jau­nastre

Mons­trant au Thra­cien, au Sar­mathe, à l’Anglois,

Et à l’Egyptien, à l’Arabe, au Fran­çois,

Sa libe­ra­li­té ; fai­sant comme à l’envie,

Des­gout­ter en tous lieux le suc de Cory­cie ;

Pour un sim­bole vray, que d’un Prince Romain

On ne peut limi­ter le pou­voir sou­ve­rain,

     55. Toy fils Cyni­rien frere et fils de ta mere,

Engen­dré des vieux reins de ton pere-grand-pere ;

Quand ta mere sen­tant des bran­dons allu­mez

Du mignard Paphien ses esprits consu­mez,

D’un deshon­neste amour ; (amour ille­gi­time)

Toute pleine d’horreur, de frayeur et de crime,

Affec­ta d’assouvir ses char­nels appe­tis

Avec son geni­teur ; lors que tous ses esprits

De rage bouillon­nants ; ne crai­gnit des-hon­neste.

Detes­table for­faict ! de com­mettre un inceste ;

Sois pro­pice à mes vœux ? pource qu’en ta faveur

Je veux à ta Cipris ordon­ner quelque hon­neur.

     56. Mais qu’est-ce que j’entens ? tout eston­né je tremble ?

Je fre­mis de frayeur ; ha ! je voy ce me semble

Un trou­peau Lethean : trou­peau chez qui la mort

Tient forte gar­ni­son, tient un rem­part tres-fort,

Trou­peau qui per­illeux sa nais­sance rap­porte

Du baveux Chien d’Enfer, de Plu­ton garde-porte.

Plantes belles de fleurs, mais de trop fort venin

Vostre ventre est far­ci, et vostre esto­mach plein ?

Mais bien que vous por­tiez la pasle mort en croupe,

Il faut qu’honneur soit fait par vous à ceste troupe,

Lais­sez vostre venin, faites seul­le­ment voir

Vos fleurs dont les cou­leurs vous font belles paroir ;

Imi­tant le ser­pent qui son venin delaisse

Quand d’amour la Lem­proye ardem­ment il caresse,

Affin que sans dan­ger mille autres belles fleurs

Apportent à ce bal leurs bizar­rees cou­leurs.

     57. Vous belles qui por­tez dans vos tendres racines,

Mille sortes de morts, et mille mede­cines,

Qui faites mou­rir l’un, qui l’autre gua­ris­sez

Qui retar­dez la mort, et qui trop l’avancez,

Qui seules gua­ris­sez ceux à qui l’on peut dire

Qu’ils doyvent voya­ger en l’Isle d’Antycire ;

Qui du Cabrier Melampe avez reçeu le nom,

Comme ayant le pre­mier acquis un grand renom,

Pour avoir sçeu gua­rir par vos noires racines

Les mugis­sants abboys des beu­glantes narines

Des Proë­tides sœurs, quand de sau­vages voix

Elles rem­plis­soyent l’air, les pleines et les bois.

C’est de ceste herbe icy ame deses­pe­rée

Que tu doibs entour­ner ta teste mal tim­brée,

Ame qui sans rai­son pour ton conten­te­ment

Veux pic­quer mes labeurs trop indis­cret­te­ment.

Si les fols par son suc, par ses fleurs et racine,

Reçoyvent gua­ri­son du grand mal qui les mine,

Sois plus­tost atten­tif d’embrasser sa ver­tu

Qu’esplucher mon Jar­din tout de gloire ves­tu :

     58. Et vous dont les beau­tez ne sont moins admi­rables

Que vos effects se font trou­ver espou­ven­tables :

Qui por­tez dans vos fleurs, racines, feuilles, fruits,

Mille morts, mille hor­reurs, mille eter­nelles nuits.

Bien qu’entre tant de morts, qu’avec vous on espreuve,

Une de vostre espece à ce jourd’huy se treuve

Tres par­fait ali­ment, dont un monde nou­veau

Se nour­rit tout ain­si que d’un friand mor­ceau :

    Beau mor­ceau tube­reux, dont la racine riche

Ne se demontre avare, et encore moins chiche.

Car un fruit radi­cal en terre replan­té

En pro­duict chas­cun an si grande quan­ti­té ;

Que d’un pied seul­le­ment deux cens et pres de trente

Miracle ! j’ay cueilly de cou­leur rou­gis­sante :

Miracle si par­faict que soubs le grand flam­beau

L’homme n’admire rien de plus grand, riche, et beau.

Fruict dont l’Americain pour mets plains de delices

Tout ain­si que du Maïs, fait ses exquis ser­vices,

Dont il vit pau­vre­ment, n’ayant pas comme nous,

Le fro­ment au gros grain, blanc dedans, des­sus roux.

Je te rends mille fois et mille fois encores

Humbles remer­ci­mens ; toy qui docte decores

Par tes rares ver­tus, la ville dont le nom

Est reco­gnu par tout d’un meri­té renom.

Ville blanche jadis, ô Ligne­ron lumiere

Qui comme un autre Phare aux Roche­lois esclaire ;

De cest âge l’honneur, qui sçais si dex­tre­ment

D’un com­pas mesu­ré faire un com­par­ti­ment,

Et qui tres­docte fais par tes Mathe­ma­tiques

Mille sortes d’engins que si bien tu appliques ;

Que ton esprit har­dy desi­reux de l’honneur,

(Aguer­ry de long temps à ce che­ry labeur)

A docte fabri­qué : chose que fort on louë :

Une simple mou­vante, et double et triple rouë,

Mou­ve­ment infi­ni ! qui par soy va tous­jours ;

Tout ain­si que par soy vont che­mi­nant les jours

Par revo­lu­tion ; et pour lever les ondes,

Jusques à la hau­teur des nuës vaga­bondes :

Et maints autres labeurs qu’escrire je ne veux

Que pour sub­ject je laisse à nos futurs nep­veux.

Mais l’envieux mou­rant et l’envie vivante

Jaloux de tant d’honneurs, que ton ame sça­vante

Te fai­soit acque­rir, ont pales essayé

Rompre de tes des­seins le labeur estayé.

Ont ain­si qu’à present vou­lu perdre ta gloire ;

Ces Zoïles fascheux qui trou­blans l’onde noire,

Comme Autans eslan­cez veulent par leurs dis­cours

Fanir, s’ils le pou­voient et mes fleurs et mes jours

Mais comme un haut sapin que l’Aquilon agite

Or deça, or de là, de son flair tourne-vite,

Sans brans­ler tant soit peu resiste cou­ra­geux

A ses efforts sou­flants d’un esprit ora­geux ;

Pied ferme tous­jours-beau monstre sa verde tresse

Dans l’obscure ver­deur d’une forest espesse

Tout ain­si tu t’es veu des mes­di­sans abbois,

Sans qu’ils t’ayent peu vaincre atta­qué maintes-fois :

Mais ferme tu as sçeu rompre leur vive atteinte,

Ayant de la ver­tu au cœur la force emprainte ;

Outre tant de sça­voirs, dont tu vas deco­rant,

Comme un Archite vray, ce siecle doux-cou­rant.

Tu as tous­jours vac­qué de toute ta puis­sance

De cher­cher les thre­sors, qui dans l’Inde ont nais­sance,

Pour en ton Cabi­net mons­trer en un moment

Tout ce qui naist et meurt en ce bas ele­ment :

Dont ta grande bon­té et ton amour loyale

M’a dai­gné depar­tir d’une main libe­rale :

Entre autres les Tatoüs, et l’Uletif pois­son,

Maints fruicts, maints ani­maux, maint rare Lima­çon,

Et maints autres pre­sens dont je te remer­cie

Que chers je gar­de­ray tout le temps de ma vie.

Jamais rien qu’Atropos ne pou­vant rete­nir

L’honneur que je reçoy, de ton doux sou­ve­nir.

Demeure donc heu­reux en la bande Celeste,

Et moy en atten­dant ce beau jour, je pro­teste

De tous­jours recueillir des simples le doux fruict

Dont mon esprit se sent tra­vaillé jour et nuict.

Car je me puis van­ter que dedans mon par­terre

Qui contient seule­ment deux fois dix pas de terre

(En lon­gueur, et lar­geur) bien mille plantes sont

Dif­fe­rentes de nom, qui portent sur le front

Un si grave main­tien, qu’à les voir on peut dire

Qu’il ne se peut rien voir de plus beau sous l’Empire

De ce grand Lyn­cean : et que ce large Tout

N’a rien de plus exquis de l’un à l’autre bout :

Qu’à vous grand de SULLY, j’apends, voüe et dedie,

Qu’à vos yeux je consacre : Et pource je vous prie

Le vou­loir accep­ter : le present est petit ;

Mais pour­tant tel qu’il est tous­jours-verd il flo­rist,

Tous­jours un gay Prin­temps luit sur sa verte tresse,

Et de l’Hyble tous­jours la liqueur plus espesse

Tombe sur l’infini de ses varie­tez :

Et le bel œil du jour che­mine à ses cos­tez.

    Tous­jours doncques sur vous, belles le miel dis­tille :

Tous­jours donques en vous se trouve chose utille,

Tous­jours, tous­jours sur vous le beau s’aille cueillant,

Tous­jours vostre beau­té soit superbe fou­lant

Les mor­tels Aco­nits, les Napels, les Anthores,

Et la froide Ciguë, et les chauds Elle­bores.

                        FIN.

            Du don de Dieu je suis

                CONTANT.

Annexes

LE NOM DES PLANTES

DESCRITES ET PORTRAITES EN CE LIVRE

Cedre. 1.

Sapin. 2.

If. 3.

Cypres. 4.

Paliü­rus. 5.

Lau­rier. 6.

Vitex. 7.

Pis­ta­chier. 8.

Len­tisque. 9.

The­re­binthe. 10.

Pla­tan. 11.

Aca­cia. 12.

Kermes. 13.

Sumach. 14.

Oli­vier. 15.

Cyprus. 16.

Arbou­zier. 17.

Lau­rier-Rose. 18.

Mirthe. 19.

Prime-vere. 20.

Oreille d’Ours. 21.

Vio­lette. 22.

Nar­cisse jaune. 23.

Nar­cisse blanc. 24.

Jacinthe. 25.

Tri­ni­tere. 26.

Tulipes. 27.

Corone Impe­riale. 28.

Lis de Perse. **

Heme­ro­calle. 29.

Peoine double. 30.

Peoine blanche. 31.

Ane­mones. 32.

Gera­nium. 33.

Ranun­cu­lus. 34.

Cistes. 35.

Orni­to­ga­lon. 36.

Saty­rium. 37.

Aspho­delles. 38.

Bol­bo­nar. 39.

Moly. 40.

Pavot. 41.

Sesa­moïde. 42.

Aste­ra­ti­cus. 43.

Col­chiques. 44.

Anthir­ri­num. 45.

Aloës. 46.

Lic­nis. 47.

Aqui­li­gia. 48.

Iris. 49.

Lis blanc. 50.

Lis rouge. 51.

Safran. 52.

Mar­ta­gon. 53.

Fre­tillaires. 54.

Ado­nis. 55.

Aco­nit. 56.

Hel­le­bores. 57.

Sola­num. 58.

Opon­tia. **

LE NOM DES ANIMAUX

des­crits et pro­traicts en ce Livre.

Cro­co­dille. 1.

Ser­pent. 2.

Toüous. 3.

Tibu­ron. 4.

Heris­son. 5.

Creac. 6.

Dra­gon. 7.

Orbis. 8.

Orbis. 8.

Ura­no­scope. 9.

Tou­can. 10.

Canoë. 11.

Ule­tif. 12.

Xiphis. 13.

Lezard cres­té. 14.

Arma­dille. 15.

Tatoü. 16.

Remore. 17.

Chauve-sou­ris. 18.

Chancre molu­can. 19.

Melon espi­neux. 20.

Diable de mer. 21.

Soleil de mer. 22.

Estoiles de mer. 23.

Pois­son qui a deux

cents dents 24.

Gre­noille pes­che­resse. 25.

Renard de mer. 26.

Cha­me­leon. 27.

Hypo­campe. 28.

Porc-Espy Marin. 29.

Orbis poin­tu. 30.

Tor­tuë de mer. 31.

Pois­son en tri­angle. 32.

Enfant mons­trueux. 33.

Aigneau mono­cule. 34.

Pigeon à deux testes. 35.

Chien à huict pieds. 36.

Chat à huict pieds. 37.

Sale­mandre. 38.

Mara­cas. 39.

Phœ­ni­cop­tere. 40.

Gan­ga. 41.

Cara­ca. 42.

Manu­co­diate. 43.

FIN.

*

SOURCE : Le Jar­din, et Cabi­net poe­tique de Paul Contant Apo­ti­caire de Poic­tiers. A Tres haut et tres­puis­sant Mon­Sei­gneur, Maxi­mi­lien de Bethune, Duc de Sul­ly, Pair de France, Che­va­lier, Mar­quis deRos­ny, Con[seill]er du Roy en ses Conseils D’estat et pri­vé, grand M[aistr]e et Cap[itai]ne g[ene]ral De son artille­rie, grand Voyer, et super­In­ten­dant des Finances de France, Gouverne[ur] Et Lieu­te­nant g[ener]al pour Sa Ma[jes]te en poic­tou. A Poic­tiers. Par Anthoine Mes­nier, Impri­meur ord[inai]re Du Roy. DU DON DE DIEU JE SUIS CONTANT. 1609.

Loca­li­sa­tion :

- Paris, Biblio­thèque natio­nale (8 exem­plaires) : S-3726 ; S-4044 ; Res-YE-593 ; Res-Ye-32 ; micro­film M-121117 ; micro­film M-6163 ; SR 94/57 ; R 89741.
— Paris, Arse­nal (2 exem­plaires) : 4-BL-2934 ; 4-BL-2935.(la des­crip­tion du CCF est erro­née : il manque au pre­mier exem­plaire la planche gra­vée du bou­quet, le second est bien com­plet de toutes ses planches)
— Poi­tiers, Média­thèque (4 exem­plaires): CM 27 ; DM 1453 ; DM 1452 ; CM 27 (exem­plaire sans les gra­vures).